Très sanguin Luc Tuymans pour l'Année du baroque

"Five car Stud" d’Edward Kienholz. ©Aurélie Geurts

Exposition phare de la "Barokjaar 2018", "Sanguine" exploite la veine d’un style couleur sang… encore bien frais.

"Sanguine". Jusqu’au 16/9 au Muhka (Anvers): www.muhka.be

Curatée par Luc Tuymans (L’Echo du 19/5), aussi talentueux commissaire qu’artiste, cette exposition réfère non au genre de la sanguine, d’ailleurs absent des cimaises, mais au sang présent chez Rubens comme chez Le Caravage, côté pile et face de la même médaille baroque. Un style "in your face" toujours d’actualité, selon l’artiste anversois (qui ne peut s’empêcher de préférer Le Caravage, plus réaliste et organique à ses yeux).

La preuve de sa pertinence actuelle est immédiatement assénée par l’installation d’Edward Kienholz (ci-dessous), placée dans un petit chapiteau en face du musée. L’artiste pop américain y reproduit un fait-divers atroce du Sud profond, datant du siècle dernier: l’émasculation par des Blancs masqués d’un homme noir, coupable d’avoir eu des relations avec une femme blanche. La scène est reproduite de façon hyperréaliste et en trois dimensions: à la place de la partie centrale du corps de la pauvre victime se tient un bassin, où flottent les lettres du mot "nigger", et sur lequel se penchent des hommes masqués éclairés par des voitures américaines sous le regard d’un enfant blond, réfugié dans l’une d’elles.

Au centre de toute cette réflexion, et fil rouge de l’exposition: le sang, symbole de vie et de mort.

À ce coup-de-poing répond, projeté sur la façade du Muhka, le tableau de "David avec la tête de Goliath" du Caravage (ci-contre), qui s’est portraituré dans la tête coupée du géant.

Cette muséographie, ou mise en scène plutôt, volontairement spectaculaire renvoie aussi au côté Cecil B. DeMille avant la lettre des deux maîtres absolus du baroque.

La suite, située au premier étage du musée, confronte une fois encore l’époque du baroque historique avec celle d’aujourd’hui, tout aussi violente et lyrique.

Le "Sleeper" de Michael Borremans, représentant une tête d’un enfant endormi ou mort, se retrouve en sandwich entre une étude et un portrait tout en psychologie de Van Dijck  à nouveau une confrontation entre l’inerte et le vivant. Dans ces juxtapositions éloquentes et fortes qui évitent l’entassement, Thierry De Cordier et ses vagues sublimes se mesurent au "Brim" de Mike Bouchet, une peinture en gros plan… d’un hamburger. Clash d’époque cette fois entre la noblesse lyrique d’un Rubens et la réalité organique et rouge…ketchup d’un Caravage.

Le Caravage est encore présent avec "La flagellation du Christ" qui se reflète dans la structure de miroirs de Carla Arocha et Stéphane Schraenen, placée au sol dans la rotonde. Y miroitent également "Le martyr de saint Sébastien" de Zurbaran, une étude de Jacob Jordaens d’une incroyable modernité  mélange anachronique de Tuymans et Borremans  ou encore, une superbe "Vanité" de Gysbrechts.

Au centre de toute cette réflexion, et fil rouge de l’expo: le sang, symbole de vie et de mort. Les chevaux disloqués ("In Flanders Fields") de Berlinde De Bruyckere répondent aux trente études de victimes d’Hiroshima, signées On Kawara.

Autre récit japonais avec l’installation vidéo de Pierre Huyghe, qui montre un singe déguisé en figure humaine et coiffé d’un masque No, évoluant dans un restaurant abandonné de Fukushima…

Violence et mensonge, propagande et réalité, beauté et lyrisme se mêlent et s’opposent dans cette exposition d’une cinquantaine d’œuvres de 46 artistes, reflet, selon le commissaire, d’un monde devenu puritain et polarisé, politiquement correct et violent à la fois.

"David avec la tête de Goliath" du Caravage ©www.bridgemanimages.com

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