Un homme en marche

©Photo ©Tate (Andrew Dunkley)

Remarquable rétrospective que celle présentée à la Tate Modern qui brise l’image d’ermite de Giacometti, mais sans endommager ses sculptures, ni la pertinence de son œuvre… Que du contraire.

L’exposition londonienne parvient à sculpter fidèlement le portrait et l’existence de Giacometti.

Sans doute le sculpteur le plus célébré du XXe siècle, Alberto Giacometti se voit étudié dans l’exposition londonienne à la manière dont on aborde l’une de ses sculptures: sous tous les angles, toutes les coutures. Chronologique plutôt que thématique, elle offre pourtant dès son introduction un panorama de têtes, de la plus ancienne, un "Diego" – son frère et modèle – à la Carpeaux jusqu’aux têtes allongées de la fin qui, souvent, prennent également les proches comme source d’inspiration.

L’expo illustre en dix salles et 250 œuvres le parcours de cet artiste protéiforme, fils du peintre post impressionniste Giovanni Giacometti, ses influences, au travers notamment des images artistiques qui inondaient la maison paternelle. Multipliant les supports, cette rétrospective éloquente donne à voir les premières créations en bronze, bois et plâtre du jeune Alberto qui s’inspire de Brancusi, Henri Laurens mais aussi de l’art africain notamment dans "Le couple" en 1927, passant d’une imitation de Bourdelle à un cubisme radical la même année au travers d’une "Figure" presque robotique tant elle est anguleuse, d’une "Caresse" plus ronde en plâtre à une "Tête qui regarde" carrée de bronze.

exposition

"Giacometti"

Note: 4/5

À la Tate Modern de Londres jusqu’au 10 septembre. Ouvert tous les jours. www.tate.org.uk.

Rejoignant les surréalistes, Giacometti conçoit alors des sortes de sculptures-objets articulés en bois et métal, dont "La main prise": elle renvoie aux poupées de Hans Bellmer en plus partiel et se révèle d’ailleurs partiellement convaincante.

Lampes, vases et bijoux

Bon sang ne saurait mentir et les premiers dessins révèlent un trait très sûr notamment dans "Coin d’atelier avec autoportrait", dans une esquisse de polyèdres en 1933 ou les dessins de masques océaniens. Moins connus encore sont les objets comme les lampes, vases, et bijoux créés à l’époque par Giacometti pour gagner sa vie et qui ne sont pas sans intérêt comme le montre une lampe-figure épurée qui annonce déjà les statues élancées.

Le sculpteur qui contribuera aux revues surréalistes comme "Le Minotaure" se verra ensuite éjecté par André Breton pour être trop revenu à la figure humaine notamment avec "Objet invisible". La mort de son père voit l’artiste revenir à un cubisme radical: le monolithique "Cube" rappelle celui que l’on aperçoit dans le Melencolia de Dürer.

La période sombre

Coincé dans un hôtel genevois durant la guerre, Giacometti y développe une série de minuscules têtes dans l’atelier improvisé de sa chambre: des sculptures très petites, mais extrêmement expressives et de plus en plus allongées au fil du temps. Giacometti devient alors une sorte de Greco en 3D et, après la fin des hostilités, traduit les horreurs du conflit dans ces têtes, puis dans les figures qui expriment les angoisses humaines et l’aliénation: tout ceci dans une épure quasi anorexique, décharnée, un être humain en sidération, réduit à l’essentiel, à sa fragilité existentielle.

À la tate Britain célébration de l'art "Queer"

Après avoir visité Giacometti, filez du côté de la Tate Britain qui volerait presque la vedette à sa cadette en présentant l’histoire complexe de la sexualité et du désir "queer" – sobriquet qui traduit toutes les identités de genres présentées dans l’exposition à une époque où l’acronyme LGBT n’existait pas.

"Queer British Art 1861-1967" célèbre en effet les 50 ans de la dépénalisation partielle de l’homosexualité (le Sexuel Offences Act de 1967 autorisant des rapports sexuels privés entre deux hommes de plus de 21 ans) et démarre avec l’abolition de la peine de mort pour sodomie. Entre les deux, la Tate Britain tisse mille histoires entre vies privées et déclarations publiques, répressions et célébrations, faits et potins: sublimés par les préraphaélites, rêvés par Man Ray, figés par David Hockney ou démantibulés par Francis Bacon. Toiles, dessins, photographies privées, films, magazines: autant de supports qui témoignent de la difficile avancée des mentalités. Oscar Wilde, représenté ici par Harper Pennington, aurait apprécié.

Jusqu’au 1er octobre: www.tate.org.uk

Une époque qui le voit pratiquer une peinture beaucoup plus sombre que sa sculpture, mais tout aussi magnifique: le portrait de Jean Genet en 1954 par exemple semble préfigurer l’œuvre également aliénée de Francis Bacon. Certaines de ses figures sculptées sont d’ailleurs entourées d’une cage: elles le sont aussi dans une peinture sur bois qui montre trois représentations humaines enfermées respectivement dans un parallélépipède vertical.

Cette mort qui vient rôder se retrouve dans les sculptures aux allures de momies ou de statues égyptiennes ("Femme Léoni" en 1958): des vanités de bronze ou de plâtres. Une présence funeste que l’artiste repousse en imprimant un mouvement: "Trois hommes qui marchent" en 1948, un autre qui "pointe" du doigt, se projette, voire marche seul.

Rare dans l’œuvre, "Le chien" en 57 (pour l’anecdote, la préférée de Marlène Dietrich), semble se mouvoir vraiment: longiligne, une silhouette de lévrier afghan sur la piste de quelque chose, le chat peut être? Autre sculpture absente de l’expo londonienne.

Au milieu des œuvres typiques de l’après-guerre, "Le nez" en 47 renvoie à la période surréaliste de Giacometti et ressemble à un masque de carnaval digne d’Ensor. Quant aux bustes ("Grande tête mince", 1954) ils rappellent parfois ceux de la Renaissance… en plus aplatis.

Ceux qui représentent des femmes, enfin sa femme Annette, paraissent plus grotesques (seuls d’ailleurs les plâtres sont présentés) au contraire de ceux plus graves d’hommes, exposés pour leur part en bronze.

Une vidéo montre encore Giacometti au travail à la fin de sa vie, mais les lithographies de "Paris sans fin" aux traits rapides remarquables qui l’entourent paraissent plus animées, taraudées par l’urgence de la fin.

Une expo animée elle aussi d’un réel mouvement comme ce final "Homme qui marche" qu’entourent deux immenses figures féminines quasi abyssines dans leur élancement.

De Giacometti, l’expo londonienne parvient à sculpter fidèlement le portrait et l’existence, proposant un tour très complet de ce… monument.

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