Œuvre éphémère, concept global

©France Dubois

Bientôt un an que l’artiste urbain Denis Meyers a investi l’ancien siège de Solvay, à Ixelles. Sur plus de 25.000 m², il a peint, dans ce bâtiment voué à la destruction, désormais inaccessible au public, une fresque intime dans son propos, monumentale dans sa forme, et éphémère, un concept aux multiples ramifications artistiques, promotionnelles et commerciales.

D’un côté, un bâtiment imposant (55.000 m² sur 8 niveaux), patrimoine architectural de Bruxelles, ancien siège de la société Solvay et voué à la destruction, pour être remplacé par des logements de standing. De l’autre, Denis Meyers, un artiste urbain, typographe de formation, et accessoirement petit-fils de Lucien de Roeck (auteur de la marque graphique de l’Expo 58). L’intervention du second, dans les entrailles en friche du premier, a donné une fresque monumentale, "Remember/Souvenirs", soit 25.000 m² recouverts de dessins et textes que Denis Meyers a extrait d’une centaine de carnets personnels accumulés depuis 20 ans. Le 29 septembre, cela fera un an que l’artiste a tracé le premier trait à la bombe de peinture noire, sur l’édifice en sursis.

À l’origine, cette performance monumentale et intrinsèquement éphémère n’était pas censée être accessible, voire même simplement visible, pour le public. Cependant, l’importante couverture médiatique, couplée aux multiples reports d’octroi de permis – prolongeant ainsi la vie du bâtiment et donc, de l’œuvre – a laissé la place au développement progressif d’un véritable concept à la fois artistique, promotionnel et commercial. Selon Denis Meyers, il s’agit d’"une sorte de win-win avec différents acteurs de la ville, avec différents artistes et sociétés."

©France Dubois

Parmi les premiers intéressés, évidemment, les propriétaires de l’immeuble, Immobel (ex-Allfin) et BPI, respectivement représentés par Marnix Galle et Jacques Lefèvre. Sans leur autorisation et leur soutien, Denis Meyers n’aurait jamais pu intégrer cet incroyable espace. Les convaincre ne fut pas aisé; entre 2 et 3 ans de pourparlers… "Au début, j’étais sceptique, admet Marnix Galle. Denis est venu plusieurs fois présenter son projet. J’étais contre, je n’y voyais qu’une source d’ennuis. Mais, au fil des rencontres, j’ai senti la profondeur de l’homme, de l’artiste… J’ai finalement dit: ‘On y va!’, aussi pour qu’il sorte enfin de mon bureau (rires)." Le président d’Immobel insiste également sur le travail remarquable réalisé par Denis Meyers: "Je suis fier d’avoir été, d’une certaine manière, son ‘porte murs’". Quant aux retombées sur la valeur du bâtiment: "Les retombées pour nous sont davantage morales que financières. C’est un véritable travail de mécénat", continue Marnix Galle, qui a lui-même acheté une œuvre de son "locataire" issue directement du bâtiment Solvay: "Il s’agit d’une carte de 2 m², datant des années 50 et représentant des pipelines. Elle pendait depuis des lustres dans une cave et Denis y a peint ses enfants."

Par ailleurs, quelques fragments de l’édifice "ornés" par Denis Meyers et soigneusement choisis par la décoratrice Catleen Le Hardy servent d’éléments de déco dans les appartements témoins du projet Ernest (pour remplacer le bâtiment Solvay), contribuant ainsi à leur promotion. En parlant du projet immobilier Ernest, celui-ci inclut la création de parcs semi-privatifs, dans lesquels il est déjà convenu de retrouver des dessins de Denis Meyers, extraits, évidemment, eux aussi de l’ancien siège Solvay.

Chez Immobel, on nous dit aussi à quel point cette initiative d’intégration artistique a pu rendre plus acceptable, aux riverains, "l’abandon" de cette partie du bâtiment. La présence en continu de l’artiste a permis d’éviter les squats sauvages et autres soucis inhérents aux immeubles désertés. Une façon de valoriser, une dernière fois, ce patrimoine architectural et, pour les promoteurs immobiliers, une manière de dévoiler un côté "acteurs urbains responsables".

Voir plus grand, plus loin

C’est au fil des reports de permis et partant, de la prolongation de l’œuvre, que l’idée a germé de concevoir quelque chose de plus grand encore, de plus complet.

"C’est un projet qui s’est développé au fur et à mesure. J’ai pu développer un tas de collaborations et de projets annexes qui avaient vraiment du sens pour moi"

On pourrait situer le point de départ au 22 avril 2016, date de vernissage de l’expo "Remember/Souvenirs", ouverte au public avec commentaires de professionnels, briefés par Denis Meyers. Lancement intentionnellement bien choisi: en plein Art Brussels. Au total, 15.000 visiteurs entre avril et juillet. À côté de cela, quelques événements privatifs et une première vente sur le site même, plus exactement dans la rotonde, où Denis Meyers avait accroché de manière muséale une série de pièces, dont certaines ont été vendues à des visiteurs. Une deuxième (et dernière) vente est prévue, aux enchères cette fois, par la Maison Cornette de Saint-Cyr, le 29 octobre, sur le site de Culinaria: une quarantaine de lots (châssis, portes, cache-radiateurs…) seront proposés, entre 1.000 et 10.000 euros. En effet, il a été conclu, avec les promoteurs immobiliers, que tout ce qui portait la trace artistique de Denis Meyers lui appartenait.

Notons également les collaborations multiples, avec des photographes, des cameramen, des vidéastes et d’autres artistes… (sans oublier les 160 bénévoles!) Ainsi, naîtra, parmi les quelques teasers, deux clips musicaux: avec Kid Noize et un autre avec Jain.

©France Dubois

Sur le site web, une vingtaine de logos et de noms de marques (Duvel, Bernard-Massard, Maison Dandoy, Bellerose…). "La double porte d’entrée, pendant un temps, était recouverte des logos. Il s’agit de sponsors logistiques le plus souvent. Par exemple, Duvel m’a offert un bar sur mesure pour les événements et des boissons pour les bénévoles. Pareil pour Bernard-Massard. Event Management m’a prêté du matériel de projection… En échange, ils peuvent utiliser les images du projet", explique Denis Meyers. "J’ai toujours travaillé avec le secteur privé, les marques. Actuellement, j’ai un projet avec Audi, pour la Q2 qui sort en novembre. C’est quelque chose que je fais depuis longtemps, dans une démarche artistique et professionnelle. Ici, c’est un projet qui s’est développé au fur et à mesure. J’ai pu développer un tas de collaborations et de projets annexes, qui avaient vraiment du sens pour moi."

En attendant, chez Immobel, on prédit une destruction imminente de l’immeuble Solvay de la rue du Prince Albert, le permis est maintenant à l’écriture et devrait, selon leurs prédictions, être formellement délivré dans 2 semaines. Le "locataire" aura alors 20 jours pour sortir des lieux. D’ici là, ce dernier continue et dessine actuellement sur les toits. Il affirme qu’il travaillera jusqu’au bout du bout et qu’il sera, durant quelques minutes, maître d’un des premiers engins qui signera l’anéantissement de son œuvre magistrale, dont il restera cependant quelques souvenirs…

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