chronique

Visite guidée avec Agnès Varda

Née à Ixelles en 1928, Agnès Varda revient dans le quartier qu’elle a quitté à l’âge de 11 ans pour exposer ses travaux d’artiste et ses souvenirs d’enfance. Visite guidée avec ce monument du cinéma.

Elle est toute menue dans sa robe chamarrée. Une ancienne teinture lui fait comme une couronne auburn à l’extrémité de ses cheveux gris. Elle parle d’une voix douce, parfois à peine audible. Mais elle rayonne au milieu de ses œuvres et souvenirs et, enthousiaste, elle mène la visite à son rythme.

Premier arrêt devant l’album des souvenirs d’enfance, une armoire dont les tiroirs sont emplis de portraits de la reine Astrid. Sur le meuble, des figurines, d’origine, des sept nains, souvenirs de 1937 quand elle est allé voir la sortie de "Blanche neige et les sept nains" au cinéma Métropole. "Les gens vont voler les nains, donc on a mis des globes de verre", précise-t-elle. Au mur, des photographies de gens qui marchent. "Saisir le pas permet de saisir le mouvement, commente la réalisatrice. En cinéma, on arrête une dimension".

Inventaire

©France Dubois

Avant de traverser la pièce, Agnès Varda nous montre une maquette d’étangs qui occupe le centre de la salle. "J’habitais une maison étroite rue de l’Aurore, explique-t-elle. Ceci est un amalgame entre les étangs d’Ixelles que j’adore et la mare qui se trouvait dans notre jardin." Tout de suite elle se dirige vers "autre chose de mon enfance, j’ai appris à tricoter avec le tricotin" (un petit appareil permettant de tricoter en rond pour fabriquer des tubes de laine). Son tricotin trône dans une vitrine face à sa reproduction à taille humaine. Un tube de laine de différentes couleurs serpente de l’un à l’autre.

Entre l’immobilité et le mouvement, il n’y a pas une grande différence, juste un début de frontière.

Un paravent porte un fouillis de souvenirs, "surtout de ma maman, Christiane, qu’on appelait Cricri. C’est un inventaire pas tout à fait à la Prévert, mais quand même. Rien que les mots j’ai le cœur qui bat". Sur le paravent, un puzzle inachevé, un petit bout d’Astrid, des photos des frères et sœurs (ils étaient cinq enfants), des annonciations (œuvres peintes traitant de l’Annonciation faite à Marie), des cartes disposées dans une patience en cours. "Ma mère faisait des patiences, elle a élevé ses enfants et après elle a regardé les peintures d’annonciation. Elle a commencé à étudier à 55 ans." Une vitrine contient des évocations de chacun des cinq enfants, comme ce flacon de Chanel n°5 conservé par sa sœur.

Au fond de la salle, sur une scène et au milieu de 700 kilos de patates trône un triptyque, référence aux tableaux anciens de l’École flamande qu’elle affectionne particulièrement. Cette installation "Patatutopia", réalisée en 2003 pour la biennale de Venise, reprend des images de pommes de terre "ratatinées, immangeables, mais qui continuaient à pousser, en germes, en radicelles. Les patates respirent, moi aussi".

Invitée par Hans Ulrich Obrist, qui avait inventé la section "Utopia Station", Agnès Varda a choisi un objet simple, un modeste légume qui devient objet de contemplation. "Cela représente mon entrée fracassante dans l’art contemporain", sourit celle qui avait alors proposé l’expression "de vieille cinéaste à jeune artiste". Les images de patates en forme de cœur occupent la galerie à l’étage de même qu’un costume de patate en résine avec deux haut-parleurs qui diffusaient sa voix enregistrée énumérant la liste des 140 variétés de patates. "J’avais peur que personne ne vienne à l’exposition alors je me suis constitué un costume de patate".

La violence d’un geste

©France Dubois

Une composition photographique réalisée en 1954 montre une plage sur laquelle se trouve une chèvre morte, un homme nu regardant l’horizon – thème récurrent chez la cinéaste – et un enfant, Ulysse, un ami de la famille. En 1982, elle réalise le documentaire "Ulysse", dans lequel elle retrouve le jeune garçon devenu adulte – qui n’a gardé aucun souvenir de ce cliché – et lui raconte la genèse de la composition.

Autre expérience, un téléviseur diffuse un extrait de 45 secondes du film "Sans Toit ni loi", où Mona débarque dans un village près de Montpellier lors d’une fête annuelle où les habitants du lieu bousculent les visiteurs. "Cela m’a tellement fascinée que j’ai isolé l’image, d’un coup il ne reste que la violence. Vous n’êtes pas obligés de les regarder." Les images figées prennent il est vrai une force extraordinaire. "J’ai extirpé de chaque seconde un 24e de seconde. La violence d’un geste sculptural, ce n’est plus du cinéma".

©France Dubois

Un autre triptyque trône dans l’escalier. On y voit la photo (argentique) d’une petite fille (sa petite fille Alice) en compagnie de vaches. Ici aussi, les motifs des volets reprennent les motifs centraux mais certaines images sont animées (parfois à peine) et d’autres pas. "Entre l’immobilité et le mouvement, il n’y a pas une grande différence, juste un début de frontière, conclut la cinéaste. Je réconcilie l’argentique et le numérique, le mouvement et l’immobilité, le noir et blanc et la couleur, la vidéo, la photo et la réalité."

 

 

Agnès Varda, "Patates et compagnies" au Musée d’Ixelles jusqu’au 29 mai, www.museedixelles.be. La Cinematek présente un programme consacré à la cinéaste française, www.cinematek.be.

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