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Vivian Maier, un triomphe posthume

Vivian Maier, sans lieu, 1955. ©Vivian Maier

La plus grande photographe de rue du XXe siècle est celle qui vécut la vie la plus anonyme. Le Musée du Luxembourg à Paris accueille jusqu’à janvier une très belle exposition pour célébrer son génie enfin reconnu.

En 2007, John Maloof, un agent immobilier de Chicago, acquiert plusieurs cartons de films et négatifs lors d’une vente aux enchères. Tout ce matériel provient d’un box où ils étaient entreposés par une personne inconnue qui ne payait plus le loyer. Maloof cherchait des clichés de son quartier, il tombe sur ce qui deviendra une des collections de street photography les plus incroyables jamais rassemblées. Il lui faudra deux ans pour identifier l’autrice de ces dizaines de milliers de négatifs: elle s’appelle Vivian Maier.

Elle venait de mourir. Née en 1926, elle a été toute sa vie nanny, gouvernante et/ou nourrice, pour des familles aisées à New-York, Chicago et ailleurs aux États-Unis. On n’en sait pas beaucoup plus. Nous sommes en 2009 et, même s’il ne connait rien en photographie, John Maloof flaire le potentiel de sa découverte. «Le plus novice, le moins connaisseur des regards ne peut qu’être saisi par la densité, la force, l’unité de l’ensemble», une œuvre «traversée d’obsessions, comme celle de tous les grands artistes», écrit l’écrivaine française Gaëlle Josse dans le beauroman qu’elle consacre en 2019 à «Une femme en contre-jour», comme elle intitule son livre. Vivian Maier, donc.

Vivian Maier, Chicago, 1956. ©Vivian Maier

Un esprit libre

Il y a dix ans, John Maloof trimballe ces précieux clichés dans les grands musées qui restent cois. Il parvient néanmoins à monter une exposition à Chicago qui attire les foules. C’est le début de l’intérêt médiatique. Dans la foulée, il part sur les traces de la mystérieuse photographe, réalise un documentaire avec Charlie Siskel, «Finding Vivian Maier», qui sort en 2013 et remporte de nombreux prix.

Dans celui-ci, il retrouve notamment les enfants devenus adultes dont Vivian Maier s’est occupée. On la décrit comme un esprit libre, une femme avec des opinions politiques très à gauche et qui n’a pas peur de les assumer. Une femme mystérieuse aussi qui cache ses photos et sa vie privée dont personne ne sait rien. Mais, les témoignages, surtout des ex-enfants, sont contradictoires: certains se souviennent d’une nounou méchante, voire maltraitante, d’autres d’une femme qui a illuminé leur vie. Vivian Maier se dérobe au storytelling. Difficile de saisir une invisible. Le film, les beaux catalogues édités autour de son œuvre et les premières expositions internationales créent un «succès aujourd’hui planétaire aussi éclatant que sa vie a été obscure», s’étonne en 2019 Gaëlle Josse lors de la promotion de son propre livre sur Vivian Maier.

140.000
films et clichés
réalisés par Vivian Maier au cours de son existence.

Il nous reste cependant, et on mesure notre chance, ces milliers de photographies dans lesquelles il faut absolument se plonger. L’exposition au Musée du Luxembourg, à Paris, est à cet égard une opportunité à ne pas manquer. C’est la deuxième rétrospective que la commissaire Anne Morin consacre à Vivian Maier évoquant un «devoir de mémoire»à son égard. On y découvre l’Amérique des années 1950 qui tourne la page de la Seconde Guerre mondiale, les gueules cassées.

On est ému par les histoires qui se dessinent derrière chaque image de cette génie autodidacte de la photographie de rue. Son sens du cadrage et du portrait, cette manière de s’approcher de ses sujets pour en saisir la juste émotion à une distance qui rend très intense l’image capturée. Vivian Maier égale tout à fait le talent d’une Diane Arbus ou d’un Henri Cartier-Bresson à qui elle est souvent comparée.

"Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l'œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre."
Gaëlle Josse
Autrice

«Son principal sujet, ce sont les gens», s’enflammait Brian Wallis, commissaire d’exposition américain. Gaëlle Josse écrit: «Chez Vivian Maier, il y a la crasse de la rue, la saleté des vêtements tachés, déchirés, il y a des chaussures trouées et des enfants qui jouent dans le caniveau. Des femmes épuisées et des hommes à terre. Et aucune tendre nostalgie à la Doisneau, avec ses gamins rêveurs sur les bancs d’école.»

Vivian Maier´s photographs (1926 - 2009)

Autoportraits androgynes

Puis, dans l’exposition, il y a tous ses autoportraits où l’on découvre son physique androgyne, sa mine grave, des portraits sans complaisance vis-à-vis d’elle-même, dans des mises en situation très élaborées. Un jeu de piste dont la finalité reste toujours une énigme, pour Anne Morin. Davantage sujet d’étude que démarche narcissique, avance Gaëlle Josse: «Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l'œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante.»

On estime à 140.000 le nombre de ses clichés et films. Une œuvre colossale construite sur plusieurs dizaines d’années, dans différents pays, en noir et blanc, ensuite en couleurs et en vidéo. Certainement pas un hobby ou un geste accompli à la légère, comme l’affirment certains observateurs qui ne lui reconnaissent pas le statut de photographe. Car Vivian Maier se savait et se disait très douée.

"Le plus novice, le moins connaisseur des regards ne peut qu’être saisi par la densité, la force, l’unité de l’ensemble."
Gaëlle Josse
Autrice

Dans son livre à paraître en français au mois de novembre, «Vivian Maier révélée», Ann Marks, la biographe américaine qui a consacré six années à enquêter sur elle apporte des réponses à cette question qui taraude la planète: pourquoi Vivian Maier n’a-t-elle jamais partagé ses photographies? En fait, elle a essayé. Mais, la femme pauvre qu’elle était, sans formation officielle ni réseau ni mentor n’est pas parvenue à vendre le moindre cliché. «Si tu n’es pas dedans, tu peux tirer un trait dessus», dira-t-elle à une de ses proches en parlant du monde de la photographie professionnelle. Avant de se replier dans la solitude et de finir comme un des visages de ses portraits de rue, un mélange de désespoir et de lassitude au fond des yeux.

Vivian Maier, sans lieu, sans date. ©Vivian Maier

Le tragique d’être femme et artiste

«C’est presque tragique que Vivian Maier n’ait pas pu faire l’expérience de la notoriété. Mais, cette histoire a une fin rédemptrice et aujourd’hui des millions de gens apprennent de son travail ce qu’est être une véritable artiste», déclarait Charlie Siskel à la télévision américaine au moment de la sortie du film «Finding Vivian Maier». Mais le vrai tragique ne serait-il pas dans cette conception de la vie d’une femme artiste? Le vrai tragique ne serait-il pas d’envisager toutes les Vivian Maier qui sont restées au fond de cartons à jamais perdus et que l’histoire de l’art, toutes disciplines confondues, n’inclura jamais?

Ces artistes seraient des centaines, des milliers, comme nous invite à penser l’autrice Titiou Lecoq dans un essai d’une grande force qui vient de paraître, «Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes?», qui décrit les mécanismes d'invisibilisation du travail et de l’existence même des femmes artistes, scientifiques, révolutionnaires (et ce, depuis la Préhistoire). D’autres histoires de solitude forcée. D’autres pertes. Mais, considérées ensemble, toutes ces solitudes n’ont pas de rédemption, ce sont de véritables tragédies.

Tout savoir sur Vivian Maier

L'expo "Vivian Maier" au musee du Luxembourg, à Paris. ©Photo News

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