Xavier Roland: "Lancer l’idée d’un report, c’était remettre en cause l’exposition Lichtenchtein"

Xavier Roland, directeur du BAM, le musée des Beaux-Arts de Mons. ©Tim Dirven

La Wallonie doit donc s’aligner sur Bruxelles et la Flandre, et fermer dès minuit son secteur culturel. Une nouvelle guigne pour les artistes et les opérateurs, comme au BAM de Mons où l’on s’apprêtait à inaugurer la grande expo Lichtenstein.

"Chaque heure compte", a déclaré le Premier ministre Alexander De Croo (Open Vld) à l’issue du Comité de concertation entre les entités fédérées, qui s’est tenu ce mercredi après-midi et qui harmonise les mesures sanitaires entre les trois régions du pays. En culture aussi, où par Arrêté ministériel, publié au Moniteur belge, la Wallonie doit s’aligner sur Bruxelles et la Flandre, et fermer à son tour son secteur culturel. Une douche froide, et notamment à Mons, où le musée des Beaux-Arts s’apprêtait à inaugurer, samedi, une ambitieuse exposition consacrée à "l’autre" génie du pop art, Roy Lichtenstein (relire L’Écho du 3/10/20). Réaction à chaud de Xavier Roland, le directeur du BAM.

Quel est l’impact de cette fermeture forcée, même temporaire?

Cette question-là, je l’ai posée au Collège (le BAM est un musée communal, NDLR) le 27 août très exactement, en leur disant qu’on pouvait techniquement encore annuler sans pertes financières énormes. La réponse a été de dire qu’on savait que la foire et le marché de Noël étaient déjà fort compromis et qu’il y avait quasiment un acte social à poser. Maintenir l’exposition, c’était maintenir le seul lieu de vie alternative dans la ville. Nous sommes ni à Bruxelles ni à Paris, mais dans une ville de 90.000 habitants: c’est une expo qui allait amener une vraie dynamique sociale, économique et touristique. Sans l’expo, la ville aurait été morte. La décision a donc été prise de maintenir l’exposition parce que c’est le seul lieu où l’on peut gérer le public.

"Nous n’avions pas de boule de cristal mais on ne s’attendait pas à ce que la situation en arrive à ce point-là. C’était un pari."
Xavier Roland
Directeur du BAM

Depuis votre expo Warhol, en 2013, Mons s’est lancée dans des expositions de prestige. Quelles en sont les retombées pour le ville?

C’est une question compliquée. Depuis dix ans, ces projets sont des leviers promotionnels importants pour la ville, son identification sur la carte belge et européenne, ses retombées directes et indirectes. Nous sommes l’une des rares villes en Wallonie équipée en termes techniques et humains pour mener des projets de ce type. La ville a décidé de capitaliser sur cela: ce n’est ni par hasard ni artificiel, et cela s’est construit sur la durée, notamment avec la capitale européenne de la culture. Quel est le manque à gagner? Il est global, c’est une catastrophe sociétale.

Roy Lichtenstein, Crying Girl, 1963. ©Estate of Roy Lichtenstein

Quel est le budget de l’exposition Lichtenstein?

Je n’aime pas donner des chiffres car si on ne les recontextualise pas, cela peut être contre-productif. Il faut comprendre que cet argent est en grande partie réinvesti dans l’économie locale et nationale. Placer une pub pour la ville dans un quotidien national nous coûterait 15.000 euros. Avec un projet comme celui-ci, nous avons des articles dont l’impact est beaucoup plus important et inestimable. Mais c’est un investissement important pour la ville, c’est évident.

Dès le premier confinement, beaucoup de musées ont décidé de reporter leurs expositions temporaires en 2021, comme ceux des Beaux-Arts, à Bruxelles, avec "Ai Weiwei". N’était-ce pas trop risqué de maintenir un événement d’une telle ampleur et d’un tel investissement pour la ville?

On ne reporte pas aussi rapidement une exposition Lichtenstein avec des prêts internationaux. Au mois d’août, il était très compliqué d’avoir un contact avec les musées américains. Lancer l’idée d’un report, c’était remettre en cause l’exposition. La reporter d’un an, c’était de surcroît compromettre toute notre programmation future d’expositions pour lesquelles nous sommes déjà engagés. La politique de la Ville de Mons est en effet de mener des expositions de prestige chaque année. Postposer Lichtenstein en janvier? La situation risque d’être tout aussi chaotique. Nous n’avions pas de boule de cristal mais on ne s’attendait pas à ce que la situation en arrive à ce point-là. C’était un pari. Mais j’en ai beaucoup parlé avec mes collègues de Tempora: une expo Warhol à Liège et une expo Lichtenstein à Mons, c’était maintenant ou jamais.

"Les musées sont 'safe'. Si on retire ces bulles mentales, si on éteint complètement la culture, c’est l’esprit humain que l’on noircit."
Xavier Roland
Directeur du BAM

Autre enseignement du premier confinement: beaucoup d’expositions temporaires ont pu être prolongées, fermeture des frontières oblige. Allez-vous jouer cette carte?

C’est un peu prématuré pour le dire, mais il est vrai que les programmes, dans tous les musées, ont été bousculés. Je suis dans une situation très différente de celle du mois d’août: la possibilité de négocier une prolongation me paraît envisageable. C’est en tout cas une porte qu’on ne va pas fermer, car l’expo est là et ce n’est pas de sitôt qu’on aura des œuvres des USA. Tous les musées américains se referment, une prolongation devient plus facile et les musées prêteurs, par solidarité, donnent généralement la priorité aux institutions qui ont déjà leur exposition et ont subi des dommages comme ceux-ci.

Vous plaidez pour que les musées soient des "bulles mentales" pendant ces périodes de confinement. Que voulez-vous dire?

Il n’est ni fou ni déraisonnable de dire que les musées sont des endroits «safe». Au BAM, nous avons une personne masquée tous les 15 mètres carrés et qui ne risque ni de croiser d’autre visiteurs ni de toucher quoi que ce soit. Dans la situation que nous connaissons, il faut absolument maintenir dans chaque territoire ces bulles d’oxygène, particulièrement pour les gens en première ligne ou isolés. Si on retire ces bulles mentales, si on éteint complètement la culture, c’est l’esprit humain que l’on noircit. Notre parcelle d’humanité, elle est là.

Roy Lichtenstein, "Two Nudes".

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