Zurstrassen, le peintre musical

La fresque d’Yves Zurstrassen, réalisée au Delta, à Namur. ©Quentin Olbrechts (SAMYN and PARTNERS)

Yves Zurstrassen présente à Bozar dix années de sa vie sur ses toiles. Sous influence free jazz.

Yves Zurstrassen a commencé à peindre en 1975, mais son travail a débuté bien avant sa naissance. Comme sur ses toiles, son ascendance même est un collage de plusieurs matières, espagnole, française, allemande. "Mes ancêtres maternels, partis de Tolède, sont arrivés à Paris au XIXe siècle. Côté paternel, c’étaient des lainiers de Verviers. Enfant, je me roulais dans la laine", relate-t-il. Son atelier est une ancienne filature de coton, et ses tableaux ont tour à tour l’intensité et la légèreté de l’étoffe.

"Fond jaune" d’Yves Zurstrassen, à découvrir à Bozar. ©Bozar

Son parcours d’autodidacte à l’écart des écoles de création a nourri son indépendance, perceptible dans sa légèreté de touche. Ses papiers découpés sont autant d’oiseaux posés sur la toile, ou si l’on préfère cette analogie, de notes qui volent sur la partition. Ce "pochoir sophistiqué" emploie des formes produites par ordinateur, imprimante et cutter numérique. Il colle, peint puis décolle cette grille qu’il se donne, qui cadre son geste sans l’enfermer.

Pour le catalogue paru au Fonds Mercator, il est entouré de trois plumes qui sont trois regards: Olivier Kaeppelin, François Barré, Anne Pontégnie, qui écrit: "Son langage est celui d’une abstraction qui croise le geste. […] Il en résulte une peinture directe, vivante, lisible mais qui pourtant se dérobe en même temps qu’elle se manifeste."

Zurstrassen procède par addition puis par soustraction, il colle, peint, décolle. Il y a bien des couches, mais elles se présentent comme une légère accumulation de surfaces.

Lumière noire

Les grandes figures d’un jaune éclatant, solaire, côtoient une noirceur qui l’habite, noirceur de l’ombre espagnole qui creuse les rues et les cours, à l’abri de la lumière. C’est celle d’un Antoni Tapies ou d’un Antonio Saura, qui l’éclairent dans sa manière d’appréhender le noir. Comme l’écrit Kaeppelin, d’une formule borgésienne, "nous savons depuis Pierre Bonnard, que le noir est une couleur". Zurstrassen la transforme en énergie: trouée, aérée, allégée, elle anime ses toiles d’une vie que l’on imagine aisément sous la lamelle du biologiste, telles des connexions synaptiques, entrelacs conducteurs d’une vie électrique (ZigZag, 2010).

©Yves Zurstrassen

La peinture est un art tridimensionnel: la toile n’est jamais un univers plat. Chez Zurstrassen, elle possède une largeur, une hauteur et une profondeur qui sautent aux yeux, tant dans les petites pièces que dans les grandes. Sur ses toiles, le mouvement donne une impression de vitesse à la fois saisissante et construite.

Ce rapport entre construction et vitesse, entre le cadre et la mobilité, est d’ordre musical. À l’écoute, la musique possède aussi ces trois dimensions, puisque les instruments ont à la fois largeur, hauteur et profondeur. Sa musique de prédilection présente un rapport similaire entre le cadre et le mouvement, la structure et les motifs, les thèmes et leurs modulations. Il s’agit du free-jazz, qui inspire le titre de l’exposition.

Contrairement au bop, période précédente du jazz, le free lâche la bride et lance très loin les filets du son. Le pinceau du peintre semble jaillir vers la surface comme autant de riffs de saxophone ou de notes tenues à la trompette bouchée, qu’il s’agisse d’amples accords ou de pizzicati. Ce qu’Anne Pontégnie appelle "l’association du décollage et de la réserve" est aussi un mouvement musical. Le propre des cuivres, c’est la retenue du souffle. Le soliste Zurstrassen possède quelque chose de ce souffle et de cette retenue.

  • Jusqu’au 12  janvier 2020 à Bozar, Bruxelles. www.bozar.be

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