"Le vin est connecté à l'Univers"

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Elle est née à Reims où son père, spécialisé dans l’immobilier d’entreprise, est propriétaire de vignes. Caroline Frey gère à présent les domaines familiaux...

Jean-Jacques Frey s’est spécialisé dans la construction de zones commerciales en périphérie des villes. Il fut pionnier dans cette forme d’urbanisme commercial et aujourd’hui, il se situe à la 147è place des plus importantes fortunes de France (d’après le magazine Challenges). Mais cet entrepreneur rémois, aujourd’hui résident Suisse, a une passion: le vin. Possédant un peu plus de cent d’hectares dans sa région natale (dont 85% sont situés dans la zone des grands crus) et 45% du capital de la Maison Billecart-Salmon à Mareuil-sur-Aÿ (le Champagne historique et emblématique du restaurant La Villa Lorraine), il décide au début des années 2000, d’agrandir son patrimoine viticole.

C’est ici qu’intervient l’une de ses trois filles, l’aînée, Caroline. Cette cavalière talentueuse ne se destinait, a priori, pas au vin. "Mon père ne m’a jamais mis sur cette voie, nous déclare-t-elle lors d’une visite récente à Bruxelles, au magasin Rob qui – notamment – distribue ses vins. Mais ma mère m’a un jour remémoré mes premiers amours, la nature. Enfant, j’adorais être tout le temps à l’extérieur. J’aimais sentir les parfums, les odeurs des plantes, des fleurs." Et puis, il y avait de petits signes sans doute précurseurs: "J’ai grandi au rythme des vendanges", se souvient-elle. Elle décide de se lancer dans des études supérieures de bio-chimie, à Reims, avant de s’inscrire à l’Institut d’œnologie de Bordeaux. Durant ces dernières études, son père reprend le Château La Lagune, un troisième grand cru classé dans le Haut-Médoc. Caroline suit des stages notamment au Château Reynon, propriété d’un de ses professeurs, le réputé œnologue Denis Dubourdieu. Toute jeune diplômée (elle sortit "major" de sa promotion), elle a 24 ans lorsque son père lui confie les clés de La Lagune.

Une fameuse responsabilité. De plus, à l’écouter, elle accumule trois défauts: elle est femme, jeune et la fille du propriétaire. Mais ce n’est pas tout. Jean-Jacques Frey a d’autres projets dans le vignoble. En 2006, il se rend acquéreur de la prestigieuse Maison Jaboulet, en Vallée du Rhône septentrionale. 80 hectares de vignes et des contrats avec des viticulteurs pour l’activité "négoce". Jaboulet, c’est notamment le célébrissime Hermitage La Chapelle dont le millésime 1961 fut considéré comme l’un des meilleurs vins du siècle. Un vin coté aussi plusieurs fois 100/100 par Robert Parker. Un deuxième défi va être relevé par Caroline Frey qui, désormais, se partage entre Bordeaux et Vallée du Rhône. 1.500 km de voiture chaque semaine. Elle y retrouvera son professeur de Bordeaux, Denis Dubourdieu, consultant pour Jaboulet, qui participe entre autres aux assemblages des vins.

On essaye de retrouver notre instinct

Dès 2004, la jeune œnologue franco-suisse est interpellée par les démarches "bio" et "biodynamiques" qui se développent considérablement dans le vignoble français. Après des visites dans des Domaines convertis au bio, elle décide de progressivement convertir à son tour les deux vignobles familiaux. "Cela peut paraître bobo mais tellement évident, tellement naturel. C’est bien sûr un long cheminement mais on n’a finalement rien inventé avec cette démarche. On avait perdu notre instinct et on essaye de le retrouver", confie-t-elle.

Effectivement, jusque dans les années soixante, les traitements de la vigne étaient naturels avant l’arrivée de groupes comme Monsanto avec ses traitements chimiques et autres pesticides. Et de nombreux vignerons, à l’époque, attachaient de l’importance au cycle lunaire pour, par exemple, procéder aux mises en bouteille… Sans pour autant avoir entendu parler de Rudolf Steiner, père fondateur de la biodynamie, cette "approche mystique et donc non scientifique de l’agriculture". "Depuis 2010, je travaille sur la réduction du soufre, des sulfites, avec des résultats encourageants sur des vins élevés en cuve sans ajout de ce conservateur qui empêche pourtant l’oxydation du vin."

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Mais les expériences et les convictions de Caroline Frey ne se limitent pas à la seule agriculture bio. En 2005, elle ose élever une barrique d’un vin un peu particulier. Il s’agit d’un assemblage de 50% du Château La Lagune et de 50% d’une syrah rhodanienne de l’Hermitage La Chapelle. N’ayant bien sûr pas droit à l’appellation d’origine contrôlée puisque provenant de deux vignobles distincts, les quelques magnum et jéroboam vendus (avec succès) par Sotheby’s, le furent en "vin de France", la nouvelle mention de la législation française, anciennement appelée "vin de table"… Après cette première expérience appelée "Duo", l’œnologue rémoise a créé, en 2010, "Evidence" qui reprend le même principe d’assemblage bordelais-rhodanien mais ici en ne prélevant pas les meilleures cuvées des deux Domaines. 10.000 bouteilles sont ainsi commercialisées chaque année.

Des vignes à Bordeaux, en Champagne et en Vallée du Rhône. Il ne restait à la famille Frey qu’une quatrième région, incontournable dès qu’il s’agit d’évoquer les grandes appellations historiques hexagonales. En août dernier, elle achète le Château de Corton avec ses splendides tuiles vernissées et ses sept hectares de vignes au cœur de la prestigieuse Côte de Beaune bourguignonne. Un Clos et des vignes situées sur les appellations Corton, Corton-Charlemagne, Meursault, Volnay et Pommard. Excusez du peu. Désormais, Caroline comptera davantage de kilomètres au compteur de sa voiture…

Sur le plan commercial, la volonté est de ne pas vendre les vins de la famille par le biais de la grande distribution. Exclusivité donc aux cavistes, restaurants, bars à vin. "Et l’Asie n’est pas, tout au moins actuellement, une priorité. Nous vendons 40% de nos vins en France et, à l’export, prioritairement en Belgique, au Royaume-Uni, au Canada et en Suisse", nous dit encore Caroline Frey.

"Depuis 2010, je travaille sur la réduction du soufre, des sulfites, avec des résultats encourageants sur des vins élevés en cuve."

Depuis ses 24 ans, a-t-elle encore l’impression de travailler dans un milieu macho? "À vrai dire, je ne me suis jamais posée la question. On leur donnerait de la légitimité. Mais il m’arrive, par exemple en déplacement chez nos distributeurs américains avec mon responsable commercial, de me voir tendre les verres des clients pour les remplir, les questions sur le vin étant dès lors posées à Anthony." Ce soir-là, à Bruxelles, Caroline avait rendez-vous avec des amis Bruxellois. Au menu? Un Coucou de Malines. Peut-être sublimé par un Hermitage La Chapelle.

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