chronique

Les Russes adoptent la bière belge

Une petite révolution en Russie, avec le succès grandissant des bars à bière. Les Russes consomment davantage de bière que de vodka. Et notamment de la bière belge.

Pour se rendre au "Trappiste", il faut s’écarter un peu de la très touristique perspective Nevski, qui barre d’un long trait le centre de Saint-Pétersbourg. C’est dans une petite rue sans éclat que se trouve l’une des premières brasseries belges de la ville, ouverte en 2012. Ouvrir un établissement dédié à la cuisine et à la bière belge dans la "capitale du nord" russe? L’idée pouvait sembler saugrenue à l’époque. Depuis les petits bars sans relief jusqu’aux pubs irlandais, en passant par les anticafés, ces endroits très appréciés de la "classe créative" locale, où l’on paie non pas à la consommation, mais au temps passé, on aurait pu croire qu’il y avait déjà tout ce qu’il fallait à Saint-Pétersbourg pour bien boire et manger.

"Une fois que les gens ont goûté à une bière de bonne qualité, c’est impossible pour eux de revenir à ce qu’on trouve dans les supermarchés"
Alexeï Bourov
cofondateur du "Trappiste"

Et pourtant, quelques années plus tard, les bars et brasseries (on parle, en russe, de "pivnoï restoran" ou "restaurant à bière") se réclamant de la Belgique ont envahi l’ancienne capitale impériale. Il suffit de remonter la perspective Nevski pour apercevoir, sans besoin de pousser plus loin, trois bars appartenant à la chaîne "Kriek", le Palm ou encore le Bruxelles, un très chic "pub gastronomique". Kwak Inn, Elephant, Flamand Rose, Leopold… ce ne sont pas moins de 30 établissements aux résonnances belges qui couvrent aujourd’hui la ville russe. "On a ouvert la boîte de Pandore", s’amuse Alexeï Bourov, l’un des deux créateurs du "Trappiste". Avec son ami Pavel Kokkov, ils se targuent d’avoir, en 2007, lancé le mouvement qui a entraîné cette popularité de la gastronomie belge dans le pays. Car, si le privilège d’avoir ouvert la première brasserie belge revient au "Kriek", en 2008, les deux hommes, alors étudiants en école de commerce, avaient déjà lancé, un an plus tôt, la "Pivnaya Karta", un bar offrant plus de 400 bières, dont une très large variété de bière belges.

Moins de vodka, plus de bière

Le timing était bon. Au même moment et pour la première fois depuis la chute de l’URSS, le pourcentage d’hommes consommant de la bière devenait supérieur à celui de ceux consommant vodka et autres alcools forts (il était déjà supérieur pour les femmes depuis 2001). Un renversement de tendance qui s’explique, entre autres, par une désaffection des jeunes pour la sacro-sainte vodka.

70%
70% des hommes consommaient de la bière en 2001 contre 40% en 1970.

Le premier mouvement vers la bière est venu dans les années 90. En 1994, moins de 40% des hommes consommaient de la bière, tandis qu’ils étaient 70% en 2001. Une hausse très importante qu’explique simplement Yana Roshina, une sociologue et économiste spécialisée sur le marché de l’alcool: si les Russes buvaient autant de vodka en URSS, dit-elle, c’est qu’il s’agissait du seul alcool de bonne qualité disponible. Avec la chute du régime soviétique, "l’arrivée de techniques et de brasseries industrielles venues de l’étranger a donné à la bière, même celle produite en Russie, un tout autre goût".

Le poids de la bière dans la consommation générale d’alcool a encore augmenté à partir de 2007, même si la crise économique a fait chuter la consommation d’alcool globale. Quant aux brasseries belges, elles se sont déployées dans le reste du pays, avec des établissements à Moscou bien sûr, mais aussi dans plusieurs villes de province comme Irkoutsk, Mourmansk, Sotchi, Yekaterinbourg et plusieurs autres.

Mais même la capitale du pays n’égale pas le nombre de bars belges à Saint-Pétersbourg, une situation que les deux fondateurs du Trappiste attribuent à la "culture de la boisson" de la ville. "En matière de bière notamment, Saint-Pétersbourg mène, et Moscou suit le mouvement." La rivalité immuable entre les deux villes est aussi vivace dans le domaine de l’alcool…

"Les vrais détectives boivent de la bière"

©Photo News

Les deux amis, qui se sont rendus plusieurs fois en Belgique, décident alors d’ouvrir leur propre brasserie belge. Plutôt que l’ambiance tamisée et très "pub" alors en vogue (et adoptée par la plupart des autres bars belges de la ville), ils adoptent une décoration sobre et une ambiance lumineuse. Au rez de chaussée, un dessin d’Hercule Poirot sur le mur assorti de la mention: "Les vrais détectives boivent de la bière belge." A l’étage, où sont préparées les frites, une fresque représente un plat de moule. Il y a bien sûr les inévitables publicités vintage de bière belge sur les murs, ainsi qu’un bar affichant fièrement 13 bières pression, dont 10 belges. Et si cela ne suffit pas, la carte des bières, aux couleurs de la Belgique, offre plus d’une centaine de références renouvelées en permanence. "Et les chaises ainsi que les verres viennent de Belgique", précise Pavel Kokkov, le co-fondateur de la brasserie. Les moules, elles, viennent du nord de la Russie, à huit heures de camion quotidien.

Un an plus tard, ils ouvrent un second établissement, le "Manneken Pis". "Le marché a très bien réagit, confirme Alexeï Bourov. Il y avait un vrai désir pour quelque chose de nouveau, au-delà des habituels pubs irlandais et bars tchèques."

La brasserie belge, temple de la bière de qualité

En plus d’avoir popularisé le concept de brasserie belge, Alexeï Bourov et Pavel Kokkov ont aussi été parmi les premiers à mettre en avant, dès 2007, le concept de bière artisanale. Dans leurs établissements, les bières belges se partagent la place avec des bières artisanales russes, une idée encore impensable il y a seulement quelques années. Et c’est aussi le cas de la majorité des autres brasseries belges de la ville: au-delà de leur promotion de la gastronomie belge, elles sont ainsi devenues, à Saint-Pétersbourg, des établissements où l’on boit de la bière de qualité avant tout.

Au Palm, à deux pas de la perspective Nevski, il est possible de déguster une Palm (évidemment) ou une Rodenbach, mais aussi une Raskolnikov, une bière noire tirant son nom du héros de "Crime et Châtiment" et brassée dans la ville. Le "Trappiste" propose, lui, une bière russe en pression et six en bouteille, toutes artisanales. "Une fois que les gens ont goûté à une bière de bonne qualité, c’est impossible pour eux de revenir à ce qu’on trouve dans les supermarchés", affirme Alexeï Bourov. S’il a raison, la brasserie belge a encore de beaux jours devant elle en Russie.

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