Les vins "primeurs", un rituel décrié

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Chaque année, en avril, les professionnels du vin se retrouvent à Bordeaux pour la traditionnelle dégustation des vins "primeurs", ceux de la dernière récolte. 6.500 acheteurs, négociants, courtiers, cavistes, journalistes,… ont fait le pèlerinage girondin. Un événement qui n’est pas au goût de tout le monde.

Le principe: déguster les vins du dernier millésime, non encore commercialisés car toujours en phase d’élevage. Et puis, dans un deuxième temps, fixer les prix, établis souvent en fonction des réactions des dégustateurs. Ce système permet d’aider les Domaines à commercialiser leurs vins. Les maisons de négoces bordelaises ("la place de Bordeaux" comme on les appelle), achètent et payent les propriétés entre 18 et 24 mois avant la mise en marché de leurs vins élevés en fûts: environ 400 sur les plus de 6.000 châteaux que compte la Gironde. Une formule de vente qui a l’avantage, pour les propriétés, d’être donc payé pour un produit non encore commercialisé. Mais voilà. Depuis que les prix se sont envolés voici une dizaine d’années à cause de la spéculation entre les ventes en primeur et le prix du marché qui s’ensuit, les grands châteaux bordelais constatent une substantifique marge leur échapper.

Ainsi, le célèbre Pauillac Château Latour, un des cinq premiers grands cru classés 1855, a pris la décision voici quelques années de ne plus vendre son grand vin en primeur. Bien sûr, ce château appartenant à l’industriel François Pinault n’a guère de soucis de trésorerie. Mais au-delà du souhait de garder la mainmise totale sur la commercialisation, Latour avance d’autres arguments. Notamment celui de vouloir proposer à la vente un vin déjà quelque peu assagi par les ans, presque prêt à être dégusté, proposer des millésimes sur une durée plus longue. Si l’idée peut paraître originale dans l’univers des vins de Bordeaux, elle est fréquente dans les grands vins espagnols (Rioja, Ribera del Duero) avec leurs notions de "reserva" et "gran reserva", des vins suggérés à la vente, arrivés à une maturité presque optimale.

Les grands Bordeaux sont de plus en plus chers. ©BELGAIMAGE

Un autre grand de Bordeaux, le Château Guiraud en Sauternes, le seul premier grand cru classé en culture biologique, a lui décidé de fixer son prix… avant la dégustation des primeurs. Ce Château appartient conjointement à Robert Peugeot (représentant la famille), Olivier Bernard (Domaine de Chevalier, Pessac-Léognan) et à Stephan von Neipperg (Château Canon La Gaffelière à Saint-Emilion). Son directeur, Xavier Planty, préfère privilégier les relations directes avec ses clients et a décidé d’annoncer avant tout le monde son prix en "primeur". Avant donc la semaine rituelle des dégustations. Shocking! Il y va même de son petit coup de gueule. "Tout le reste, c’est comme sortir les pom pom girls pour quinze grandes marques." Lisez, les quinze grands châteaux, les vedettes du vignoble bordelais, les vins les plus chèrement vendus.

"Pour cette bacchanale de notaires, les ‘mondain-vineux’ se prennent pour une ribambelle de mini-Parker."
Vincent Pousson
Expert

Le système de la vente en primeurs semble donc vaciller. Après deux fantastiques millésimes (2009 et 2010) où les prix avaient surchauffé (euphémisme) grâce, aussi, aux acheteurs chinois, arrivent 2011, 2012 et surtout 2013: des années peu glorieuses qui remettent le système en question. On ne se bousculait guère lors des dégustations des primeurs en 2014 (pour le millésime 2013). Les stocks étaient là. Les opérations lancées par la grande distribution (des 3 + 3 gratuites voire des 1 + 1) se sont multipliées. Le vignoble a subi un "Bordeaux bashing": en restauration, les jeunes sommeliers ont porté leur intérêt ailleurs, vers le Languedoc et le Roussillon, le Rhône pour la France. L’Italie, l’Espagne, le Portugal… Bordeaux n’a plus la cote et reste très sensible à la qualité, la réputation de son millésime. Mais parallèlement, d’autres grands vins montent en prix: les Bourgognes, les Italiens (Toscane, Piémont), les Californiens.

"95% des vins proposés sont crédibles"

Depuis le millésime 1982, Eric Van Rysselberghe, acheteur Bordeaux chez Colruyt, gère aussi l’achat (et la vente) de ces vins en primeur. Depuis 34 ans donc. Une expérience qui lui permet d’analyser ce type de ventes. "Elles sont tout d’abord liées à la réputation du millésime. Il est évident que pour le millésime 2013, par exemple, elles ne furent pas très bonnes… Le record absolu de nos ventes fut celles concernant le millésime 2009. En volume et en chiffre d’affaires. Puis ce fut 2015." En tant qu’acheteur, que recherche-t-on? Un prix? Un château? Une "marque", qui va, en principe, bien se vendre? "Tout d’abord, le meilleur prix possible. J’essaye d’avoir prioritairement ce que je souhaite avant tout. Ce n’est pas toujours facile. Les châteaux les plus recherchés – une bonne vingtaine – sont rapidement épuisés dans le cas des ventes en primeur. Pour le millésime 2015, par exemple, les Margaux se sont vite vendus. C’était, pour cette appellation, la meilleure année depuis dix ans. Cette année, il semble que cela soit Saint-Estèphe, toujours en Médoc." Mais comment peut-on estimer la qualité d’un vin toujours en élevage qui ne sera vendu que dans 12-18 mois? "Ils sont tous dans la même situation. Personnellement, je n’établis pas de cotation. Et l’on connaît les producteurs pas très honnêtes, qui font déguster des vins peu représentatifs de ce qu’ils seront au moment venu de leur commercialisation. Pour moi, 95% des vins dégustés à ce stade d’évolution sont crédibles." Et Colruyt applique lors de ce type de vente, comme pour tous les produits vendus par le distributeur de Halle, la notion de "prix rouge": le prix est rectifié à la baisse si une autre enseigne, un négociant, vend le vin moins cher. Pour la Belgique, Colruyt dispose d’un Château en exclusivité. Un Domaine du Haut-Médoc qui lui est fidèle depuis très longtemps, le Château Coufran. Cette année, pour le millésime 2016, le prix est déjà connu parmi seulement la douzaine proposée actuellement (12,50 euros, par caisse de 12). On attend pour ce millésime 2016 déjà très prometteur, une légère augmentation par rapport à l’autre grande année que fut 2015. Mais les grosses pointures, les vedettes du vignoble, n’ont pas encore annoncé leurs prix…

"Je vends du vin, pas des marques"

À Liège, la famille Delhalle est une institution dans le petit monde belge du courtage en vin. Ses clients? De nombreux cavistes et aussi nos principales chaînes de la grande distribution. Aujourd’hui, Christian Delhalle ne propose plus de primeurs bordelaises. Depuis une quinzaine d’années. La raison? "Les grands Bordeaux sont de plus en plus chers et de moins en moins achetés en Belgique. Et les acheteurs s’y rendent davantage pour spéculer que pour les boire. Vendre des vins de Bordeaux à plus de 20 euros devient difficile. Les grands châteaux ont une politique de vente qui associe leurs vins à la notion de ‘marque’. Moi, je vends du vin…"

Lors de la dégustation des vins primeurs, que découvre-t-on? "Des vins qui n’en sont pas, des ‘échantillons’ comme on dit sobrement, le nez dans des éprouvettes, ose Vincent Pousson dans son blog (très) critique et le plus souvent réaliste, du monde vinicole. Pour cette bacchanale de notaires, les ‘mondainvineux’ se prennent pour une ribambelle de mini-Parker", du nom du célèbre dégustateur américain.

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