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Master of Wine tu seras

©Anthony Dehez

Depuis 20 ans, la Belgique n’avait plus eu un Master of Wine, discipline dont l’exigence et la philosophie évoqueraient presque l’école Poudlard d’Harry Potter. Parrainages, multiples examens, dégustations en cascade, à l’aveugle, voyages aux quatre coins du monde, le tout sur 3 ans, le défi est surhumain.

Chili, Vallée du Cachapoal, le 18 juin 2018. C’est le matin, au pied de la Cordillère des Andes, et les vignes s’alignent, dénudées, sur les collines alentours. Pas très loin, une petite église de bois: une antiquité, ici, elle date du XIXème. C’est un décor de western, les bancs rudes alignés, la madone de plâtre et les portes baîllantes. Rien ne manque. Plus haut, la brume s’accroche encore au relief, mais le soleil ne va pas tarder à poindre. C’est l’hiver, ici, mais il ne fait pas si froid. Sous le porche de l’église, une femme œnologue parle, et un petit groupe d’hommes l’écoute. Parmi, eux, le futur Maître. Christophe Heynen, 44 ans.

Il revient d’un symposium des Masters of Wine, à Haro, en Espagne. Il est en fin de cursus et peaufine son réseau. Hier, il a pris un vol direct vers Santiago pour rejoindre son équipe. La soirée fut longue, arrosée de cocktails. On a comparé les mérites respectifs des piscos sours chiliens et des péruviens. Dans la préparation de ce cocktail à base de pisco et de jus de citron, le Pérou a gagné, cette fois-ci.

Mais maintenant, l’heure est à la concentration. Christophe écoute le chef de culture, puis l’œnologue. Il pose de nombreuses questions. La tension monte, ses deux interlocuteurs savent que ce n’est pas un rigolo, on entre dans le détail, dans l’intimité même du terroir et de la vinification. Les échanges sont rapides, et les quelques personnes qui accompagnent Christophe doivent rester très attentives pour suivre le débat. Finalement, un silence. Puis Christophe égrène, précis, presque implacable, ses préconisations, ce que lui ferait à leur place. Il commente, énumère, déroule un modus operandi qui, soudain, paraît limpide. Oui, bien sûr, ça tombe sous le sens. Comment n’y a-t-on pas pensé? On prend bonne note: le savoir de l’expert est reconnu.

La même semaine, Christophe rendra visite à tous les domaines dont il importe la production via Gustoworld, sa société fondée il y a 15 ans, de la Maipo, au Chili, à la Patagonie, en Argentine. Et partout, les vignerons, les propriétaires, les œnologues, tous l’accueilleront comme l’un de leurs clients, mais aussi comme le jeune sage qu’il est devenu en étudiant pour devenir Master of Wine.

Le plus prestigieux titre au monde

Belgique, Alleur, le 3 septembre 2018. Christophe Heynen n’a pas beaucoup dormi, cette nuit de rentrée scolaire. Comme un gosse qui attend le résultat du bac. Cela fait plus de 3 ans maintenant qu’il se dévoue tel un moine à la cause du vin. Trois ans qu’il sacrifie tout à l’étude, jour après jour, pour devenir enfin Master of Wine. L’un des 380 fous furieux, dans le monde, qui sait tout, ou aimerait, au moins, tout savoir sur le vin.

La nouvelle finira par tomber aujourd’hui: Christophe a réussi tous les examens. Il sera le prochain Master belge.

Mais de quoi s’agit-il, exactement? Créé en 1953 par la Vintner’s Company, société historique anglaise de commerce du vin et par la Wine and Spirit Association, le Master of Wine, ou MW, est une certification délivrée par l’institut éponyme, basé à Londres. Aujourd’hui indépendant, l’Institut est devenu une sorte de cercle, de club à l’anglaise qui vise à promouvoir l’excellence, le partage et la connaissance dans tous les domaines liés au vin, de son histoire, de la culture de la vigne à l’œnologie et au commerce, et cela à l’échelle mondiale. 280 gentlemen et 131 "gentlewomen", puisque l’Institut se targue désormais d’accueillir de plus en plus de femmes en son sein. L’Institut défend dans sa charte des valeurs d’intégrité, d’honnêteté et d’honneur. Très Old England, mais pas forcément inutile dans un univers commercial rude et disparate.

Selon Christophe Heynen, le titre est reconnu comme le plus prestigieux à travers le monde, de par le niveau de compétence et de réputation de ceux qui l’ont obtenu. Beaucoup étaient ou sont devenus des références dans leur partie, grands vignerons (Olivier Humbrecht, en Alsace, Norrel Robertson, à Calatayud), journalistes (Jancis Robinson, par exemple), etc. Certains se sont vus confisquer leur sésame. Pancho Campo, par exemple, un journaliste et critique, suspecté de recevoir des dessous-de-table pour accorder de bonnes notes à tel ou tel domaine. Inenvisageable selon l’éthique des MW. Et selon celle de Christophe évidemment.

Le titre défend dans sa charte des valeurs d’intégrité, d’honnêteté et d’honneur. Très Old England.

Trois fois douze vins, à l’aveugle

Vouloir devenir Master of Wine, dans le monde du vin, c’est la quête du Graal, c’est courir après une impossible perfection des connaissances, tendre vers un absolu: tout, mais alors tout savoir sur le vin! Devenir Master of Wine, c’est être le nouveau Maître Jedi de cette nébuleuse complexe, mouvante et passionnante qu’est l’œnophilie. Seuls les meilleurs y parviendront.

Christophe est bien conscient que la tâche est impossible: ce qui est formidable, avec le vin, c’est qu’on n’en voit jamais le bout. Tout apprentissage en induit un autre, tout le temps. La masse de savoir à absorber est colossale et en permanente mutation, chaque millésime est une nouvelle page qui s’ajoute au Grand Livre. L’accession au titre est un défi surhumain. Comme il le confesse, "tous les étudiants passent par une période de dépression, parce qu’une question en amène toujours une autre, ça va toujours plus loin, et on se rend compte qu’il est impossible de tout savoir". L’idée est d’en acquérir le plus possible et, surtout, comme la connaissance évolue constamment, de ne jamais s’y enfermer: il faut garder toujours l’esprit ouvert, curieux, frais. Il faut, et c’est une évidence quand on parle de vin, garder la soif.

Christophe, parmi plus de 2.000 personnes, tous issus déjà des métiers du vin et titulaires de diplômes dans le secteur, a dû passer un examen d’entrée. Il a fallu également qu’il soit recommandé et parrainé par un MW qui s’est porté garant de ses valeurs morales. Ensuite, parmi les 2.000, seuls environ 200 ont été admis à tenter la certification. Cela, déjà, a été un coup de force, selon Christophe. Après, il a suivi le programme, en trois années: la première comprenait notamment un séminaire et un test final qui a jugé de son aptitude à passer l’examen final. 50% ont échoué à ce stade. Au cours de la deuxième année, Christophe a passé un examen théorique, réputé redoutable puisque traitant de tous les aspects du vin, de la géologie à la vinification, en passant par l’Histoire, la philosophie et le commerce. À l’échelle mondiale. Pas question de se contenter d’une région, d’une catégorie que l’on maîtriserait déjà. Il n’y avait pas de programme, pas de syllabus. Il fallait simplement en savoir le plus possible. Très peu ont réussi cet exploit.

"Je me suis entraîné pendant des mois, tous les jours, plusieurs dizaines de vins par jour."

Ensuite, ça a été au tour de la pratique. Dégustation à l’aveugle de trois fois douze vins, sans autre indication que de grandes généralités ("Ce sont des vins européens, ou composés de plusieurs cépages", par exemple). De chaque vin, Christophe a dû déduire, le plus précisément possible, la composition, le potentiel de garde, l’origine, les méthodes culturales et de vinification, le niveau qualitatif, la gamme de prix, la destination commerciale (région du monde, cavistes, grande distribution…). "C’est épuisant, raconte-t-il, très intensif. On a très peu de temps pour analyser et décrire les vins, il faut être affûté. Je me suis entraîné pendant des mois, tous les jours, plusieurs dizaines de vins par jour." Là encore, la sélection s’est révélée implacable, et il n’est plus subsisté qu’une dizaine de candidats, dont Christophe, qui n’auront "plus" qu’à remettre un mémoire pour enfin atteindre leur but. Tous dès lors y parviendront, ils ont gravi l’Everest, il ne leur reste plus qu’à planter leur drapeau sur la cime.

Un plein-temps, en plus de tout le reste

Le programme n’est pas gratuit. Christophe a déboursé environ 5.000 euros par an pour l’inscription seule. Cela ne comprend évidemment pas les voyages indispensables, dans le monde entier, pour la bonne et simple raison qu’une bonne partie de la théorie ne se trouve pas dans les livres ou sur internet, mais bien dans les domaines, dans les régions viticoles elles-mêmes. À cela, et c’est une dépense très importante, s’ajoutent les milliers de bouteilles qu’un futur MW aura ouvertes pour sa formation. Christophe Heynen évalue le prix total de son parcours à environ 40.000 €. Pas à la portée de tous, donc.

L’Institut, cependant, propose un système de bourse à ses étudiants, qui permet d’alléger la note. Mais le coût est également humain: Christophe, pendant plus de trois ans, a concilié vie professionnelle, familiale et étude. Comme il le dit, "c’est un plein-temps en plus de tout le reste. C’est exténuant". Pas toujours facile, Christophe est marié, il a deux enfants, la famille est mise à rude épreuve et mériterait de partager le titre.

Il n’y a à l’heure actuelle qu’un seul MW belge, Jan de Clercq, consultant et importateur, qui l’est devenu en 1998. Christophe Heynen deviendra en toute logique en 2019 le second depuis plus de 20 ans. Deux autres MW résident en Belgique, Pedro Ballesteros, éminent journaliste et consultant, et Fiona Morrisson, copropriétaire avec son mari, Jacques Thienpont, du célébrissime Château Le Pin à Pomerol.

Et si l’amateur belge a généralement un bon niveau de culture sur le vin, un nouveau MW belge serait le bienvenu pour apporter une certaine rigueur, une approche plus scientifique à un milieu professionnel qui se contente parfois d’approximation.

Cependant, comme toute vision, celle des MW ne reflète, malgré une volonté d’universalisation, qu’une partie du monde du vin. Comme le souligne Eric Boschman, sommelier, comédien et "Monsieur Vin" belge, "le MW, d’un point de vue intellectuel, c’est fantastique. Mais c’est aussi dangereux: l’Institut enseigne une façon de penser qui, comme souvent dans l’esprit anglo-saxon, est très normative et présente un risque d’uniformisation de la pensée. C’est très bien pour le ‘trade’, le commerce du vin, ça a d’ailleurs été créé pour ça. Mais je pense que ça n’a rien à voir avec le monde de la sommellerie, par exemple. Certains grands sommeliers comme Olivier Poussier ou Eric Baumard sont à mon avis plus compétents que beaucoup de MW" "L’approche, précise Christophe, est très différente de celle d’un Concours de Meilleur Sommelier du Monde, par exemple, qui est beaucoup moins technique, moins scientifique." Eric Boschman, quant à lui, a tendance à "préférer l’approche des sommeliers, plus sensuelle et concrète". "Ceci dit, ajoute-t-il, je trouve formidable qu’il puisse y avoir un nouveau MW ici, et francophone! C’est très bon pour l’image de la Belgique à l’étranger."

Christophe, lui, ne sait pas encore ce qu’il fera, au bout de sa quête, il rêve peut-être de vignoble, ici ou ailleurs, en Italie, au Chili, peu importe, il rêve de vin. De son vin.

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