À la découverte des jardins suspendus d'Etretat

©Franck SCHMITT

À Etretat, en Normandie, un architecte paysager russe redonne vie à des jardins suspendus, en bordure de falaise. Entreprise saugrenue, qui mêle sculptures et verdure… belges.

Du jardinier moldave accroupi, dissimulé à la vue par un gros bosquet d’hellébore, on n’entend que le cliquetis régulier des cisailles. Plus loin, mêmes salopette et béret gris, ses collègues roumains, polonais et lituaniens ne sont guère plus loquaces: concentrés sur la taille des filaires, ils génèrent une pluie de feuilles hachées, dont pas un fétu ne retombe en dehors des draps posés sur les sentes de gravier crème. Inutile de leur adresser la parole: cette armada d’habiles horticulteurs slaves travaille d’arrache-pied, mais en silence et en toute discrétion – et de toute façon, aucun ne comprend le français…

Art topiaire

Les Jardins d’Etretat

Sur la falaise d’Amont,

à 76790 Etretat.

Ouvert toute l’année. www.etretatgarden.fr

Note: 5/5

Réalisation: Alexandre Grivko (Il Naturale).

"Dobro pozhalovat’v Etretu!" Bienvenue à Etretat, dans ces superbes et poétiques jardins perchés au sommet des falaises de craie blanche de la côte d’Albâtre. Réaménagés à grand renfort de moyens, ils sont l’œuvre du moscovite Alexandre Grivko, cofondateur et directeur artistique d’Il Naturale, un bureau d’architectes paysagers créé en 1999, qui compte déjà, dans le monde, plusieurs centaines de projets publics et privés.

Surprenant, quand même: au guichet de cet hectare et demi de verdure domptée, dans la jolie maison Belle Époque qui sert de QG à l’équipe et, même, à la barre du food-truck qui attend les promeneurs affamés par la grimpette, on ne parle que la langue de Pouchkine. Plus d’un an après l’inauguration officielle de ces jardins, qui attirent davantage les touristes picards, belges, hollandais, allemands et anglais que les autochtones, les habitants de la vieille station balnéaire en contrebas, où les peintres Boudin, Courbet, Monet et Delacroix venaient cueillir leurs puissants effets de lumière, s’étonnent encore de la présence de ces arboristes étrange(r)s. "Tout ça paraît un peu mystérieux, car l’entreprise a été menée exclusivement par des Russes", affirme Odile Clatot, qui tient un gîte dans les environs.

Visite des jardins

Rondement, il faut le dire, et quasiment "par hasard", si l’on en croit le maître de l’ouvrage. Regard doux, timide, rêveur: "Je suis un enfant de diplomates, la France était notre deuxième demeure, semble s’excuser Grivko, 44 ans. Je connaissais Etretat, que j’adore, et en particulier la villa Roxelane où, en 1903, une comédienne amie de Monet avait déjà planté les premiers arbres. Quand j’ai appris que la maison était en vente, j’ai proposé à mes partenaires de l’acquérir, puis d’agrandir et de redessiner l’espace pour l’ouvrir aux visiteurs, sept jours sur sept."

Le jardinier des oligarques

Le jardinier des oligarques n’est pas au bout de ses peines. Sur la pente à 45% (qui impose un dénivelé d’une quinzaine de mètres), les strates de silex affleurent (elles tranchent même les pneus des engins agricoles!) et exigent l’apport de mille tonnes de terre supplémentaires. Se pose avec acuité la question des espèces: exposés à l’Atlantique, les arbustes, fleurs et buissons doivent pouvoir endurer les brises salées, les vents tourbillonnants et la grande humidité normande – "Mais ceci a du bon, puisqu’on ne doit pas arroser trop souvent!" Des plantes résistantes, faciles à travailler et originaires du littoral méditerranéen sont retenues. Surprise: des 150.000 pieds importés (la plupart déjà adultes), 80% ont été élevés en Italie par la pépinière Solitair et à Loenhout (Anvers), l’une des meilleures fournisseuses de "grands sujets" d’Europe.

Résultat magistral, avant-gardiste et impressionniste, en hommage aux marines de Monet, habitué de la villa Roxelane.

Grivko marie les essences, ajuste ses palettes de teintes amande, poireau, mousse, sauge et menthe, sculpte les ifs en arches géantes, donne des formes de menhirs aux houx, et de vagues aux buis, et n’hésite pas à fondre des sculptures land-art dans sa science paysagère. Le résultat est magistral, à la mesure de la dépense (on évoque la somme de 2,5 millions d’euros): avant-gardiste et impressionniste à la fois, en hommage aux marines de Monet, habitué de la villa Roxelane.

Au détour des allées de végétaux, dont les coupes quotidiennes exhalent en chaque saison des parfums enivrants (des massifs de camélia y fleurissent en hiver également), surgissent du tapis feuillu d’impressionnantes bouilles rondes de polyester, résine et poudre d’aluminium. Baptisées "Drops of Rain" par le plasticien espagnol Samuel Salcedo, ces gouttes de pluie géantes figurent chacune une tête de nouveau-né vagissant. Comme plusieurs constructions permanentes (une installation sonore de Sergey Katran, des bancs creusés dans le chêne de Thomas Rösler, un peintre en paille d’Agnieszka Gradzik et Wiktor Szostalo…), elles s’insèrent parmi des œuvres temporaires, appelées à se multiplier sur le site.

Baptisées "Drops of Rain" par le plasticien espagnol Samuel Salcedo, ces gouttes de pluie géantes figurent chacune une tête de nouveau-né vagissant. ©Franck SCHMITT

Un projet de résidence artistique est en cours, que ses promoteurs verraient bien installé dans le bâtiment en déshérence qui, tout à côté, sert de musée à la mémoire des aviateurs Charles Nungesser et François Coli, aperçus pour la dernière fois près de la chapelle Notre Dame de la Garde, en 1927, dans leur tentative fatale de rallier Paris à New York. "Mais les négociations sont compliquées, admet Grivko. Le sujet est sensible, car éminemment patriotique, donc politique…"

Réseau international de jardins

Mais qu’importe, puisque l’homme d’affaires, grand voyageur, a d’autres tours dans son sac. Cet éden botanique de Seine-Maritime ne constitue d’ailleurs que la première réalisation d’un futur réseau international de jardins d’art ouverts au public. Le prochain, également fortement incliné ("Il faut de bonnes jambes"), est prévu à Pierrefonds, dans l’Oise (ouverture au printemps 2020). Grivko devance les interrogations: "Pourquoi là? Parce que j’y habite depuis quatre ans! Et parce que c’est beau, et proche de Charles de Gaulle".

©Franck SCHMITT

Bourgeonnera ensuite la flore de Madère, en 2021, où des terrains mis en vente sur l’île portugaise devraient permettre de matérialiser un jardin suspendu sensiblement pareil à celui d’Etretat (avec falaise et église), le climat pluvieux en moins. "Il règne là un printemps éternel. Tout peut y pousser." Un rêve de paysagiste, selon Grivko, dont les yeux rieurs et clairs comme les eaux de la Volga lancent soudain des flammèches: "Je l’appellerai le Jardin des nuages. Il sera le plus haut d’Europe…"

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