interview

Ai Weiwei: "Les réfugiés sont des gens comme vos parents, comme vos enfants"

©AFP

Le "dossier soudanais" a révélé le profond clivage que la crise des migrants inflige à nos sociétés démocratiques. Un constat que ne manque pas de relever l’artiste chinois Ai Weiwei dans le documentaire qu’il a tourné dans 23 pays frappés par un exode sans précédent depuis la Deuxième Guerre mondiale. Une fresque globale en écho au récit d’Hussein, que la Belgique va expulser.

La photo avait créé la polémique en février 2016. Prise sur une plage de Lesbos, on y voyait Ai Weiwei, visage contre terre, les bras le long du corps, paumes vers le ciel, dans la position exacte où l’on avait retrouvé quelques mois plus tôt le corps sans vie d’Alan Kurdi. Ce petit Syrien était devenu le symbole de la barbarie de Bachar el-Assad et d’un peuple poussé à l’exil. Le célèbre artiste chinois, grand amateur de selfies, avait-il eu le cynisme de le récupérer, comme beaucoup l’en ont accusé? En découvrant "Human Flow", son documentaire présenté en avant-première à Bozar, jeudi passé (il sort au cinéma le 24/01), on comprend qu’il n’en est rien.

Dans une scène touchante de ce film qui fait l’inventaire de la crise des réfugiés dans 23 pays (!), on voit Ai Weiwei échanger symboliquement son passeport avec celui d’un réfugié syrien, lui lançant: "I respect you." Ce passeport, il avait mis 4 ans à le récupérer après sa confiscation par les autorités chinoises, en représailles d’avoir publié sur son blog, en 2009, les 5.000 noms des écoliers du Sichuan, écrasés sous leurs écoles en carton-pâte, ravagées par un tremblement de terre.

©Rohit Chawla_ISOPIX

Ai Weiwei s’identifie au réfugié et renvoie son humanité radicale à la face de l’opinion mondiale qui ne peut, selon lui, "s’immuniser" contre le sort dramatique de 65 millions de déracinés – selon l’ONU, une crise migratoire sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Quand vous récupérez votre passeport en 2015 et que vous arrivez à Berlin, comment constatez-vous l’importance de cette crise des migrants et comment s’impose-t-elle dans votre démarche artistique?

Je ne suis parti de Chine qu’au mois de juillet de cette année-là. Ce n’est qu’à ce moment que j’ai récupéré mon passeport. Mais lors de ma détention soft, deux de mes collaborateurs faisaient déjà des recherches sur cette question. Certains travaillaient dans un camp de réfugiés en Irak et avaient déjà interviewé plus de 100 personnes. Ce n’est donc pas directement lié à mon arrivée en Allemagne. Mais quand je suis arrivé à Berlin, je me suis rendu compte que la ville était l’un des grands centres, voire LE centre, de l’arrivage des réfugiés. J’y ai d’ailleurs retrouvé certaines personnes que mes collaborateurs avaient interrogées en Irak.

"Regarder ces réfugiés, c’est constater qu’ils ne sont pas une race à part. Si les gens peuvent les considérer comme tels, il sera très difficile de vouloir les repousser et de refuser de les aider."

Un peu égoïstement, j’ai voulu rencontrer ces gens dont j’avais entendu l’histoire. Et j’ai annoncé à ma femme et à mon fils que pour Noël, nous irions en vacances à Lesbos. Car la question qui me taraudait, c’était de savoir comment ils arrivaient ici; comment tout cela se passait. Vous devez vous rendre compte que Lesbos est une île paradisiaque, avec une belle histoire qui plonge dans la mythologie. Voir dans ce si bel environnement des enfants, des vieillards, des gens dépouillés de tout est particulièrement choquant. Quand j’ai vu le premier bateau accoster sur le rivage, ce fut indescriptible. Je ne pourrai jamais l’oublier et cela m’a profondément marqué. On les voyait débarquer les uns après les autres, le plus souvent de nuit. À ce moment-là, oui, j’ai décidé de faire quelque chose – un documentaire.

À l’heure du zapping généralisé et de l’immunisation rapide des opinions publiques face à la réalité, quelle a été votre réflexion sur la forme à donner à votre documentaire, et quel est l’impact que vous en escomptiez?

Dès le début, j’ai su que je voulais le réaliser, parce que malgré qu’il existe déjà des centaines de documentaires sur le sujet, j’étais sûr de pouvoir le faire à ma façon. Il y a plusieurs raisons à cela, à commencer par le fait que je suis un artiste. J’allais le faire à mon rythme, avec mon langage artistique et d’une autre manière que pour un simple reportage. Ensuite, lorsque j’analysais ce que faisaient les médias, c’était le plus souvent se focaliser sur un lieu, une problématique, une séquence spécifique comme un mort. Ce ne sont que de tous petits fragments, et très peu envisagent le problème avec une vision globale. Et enfin, je me suis lancé dans cette aventure parce qu’à titre individuel, je voulais savoir, parce que cela me questionnait et que je voulais me rendre compte par moi-même de ce qui se passait.

Human Flow - Hovedtrailer

Et vous avez filmé dans… 23 pays. Comme dans votre œuvre, on retrouve cette notion de massification – la diffusion des milliers de noms d’écoliers tués par un tremblement de terre en 2008, un mur monumental réalisé avec leurs sacs à dos, des îles de gilets de sauvetage, les 20.000 portraits que l’on peut voir en ce moment au FoMu d’Anvers, ou vos selfies compulsifs. Est-ce comme cela que vous cherchez à traduire cette vision globale et à concentrer votre puissance artistique?

Combien d’habitants y a-t-il en Belgique? 10 millions? Et bien comparez cela aux 65 millions de réfugiés. C’est 6,5 fois votre population! Cela veut dire – et c’est fondamental pour moi – que si l’on parle d’un fleuve, on ne peut pas se focaliser sur un bol rempli d’eau. Parler d’une situation ou d’un problème qui a provoqué un exode, c’est une chose, et ce n’est pas nouveau, cela arrive partout. Mais le problème est beaucoup plus vaste et plus complexe. C’est pour cela que j’ai voulu réaliser cette grande fresque.

Quelle réaction espérez-vous susciter alors que cette question des migrants clive aujourd’hui terriblement nos sociétés, avec d’un côté une résurgence du conservatisme, de l’extrême droite, du rejet de l’étranger, du musulman, du juif, et, de l’autre côté, des humanistes, des démocrates, qui se sentent totalement impuissants?

Regarder ces réfugiés, c’est constater qu’ils ne sont pas une race à part. Ce sont des gens comme vos parents, comme vos enfants, vos voisins, vos amis. Il n’y a aucune différence. Je me dis que si les gens peuvent les considérer comme tels, il sera très difficile de vouloir les repousser et de refuser de les aider. C’est cela qui m’importe.

Pour faire face à cette crise, croyez-vous davantage en la responsabilité individuelle du citoyen, comme vous prenez la vôtre en tant qu’artiste, qu’en l’action de l’État?

J’ai toujours éprouvé le besoin d’avoir une voix qui s’exprime. Parce que je constate que beaucoup de gens n’ont pas de voix, tout comme je constate aussi qu’on ne peut pas compter sur nos politiciens pour faire ce qui est juste ou nécessaire. Je ne leur fais pas confiance; ils nous ont trahis, à plusieurs reprises. Mais moins on s’exprime, plus cela va s’amplifier. Il est donc de la responsabilité de tout un chacun de s’exprimer et de forcer les politiciens de faire ce qui est bien. Oui, cela doit commencer par le citoyen.

N’est-ce pas le pot de fer contre le pot de terre, si l’on considère aujourd’hui la multiplication des murs un peu partout dans le monde ou cet accord entre l’Union européenne et la Turquie?

La démocratie et la liberté individuelle sont challengées au niveau mondial. Je vois partout des citoyens qui se sentent démunis, aussi bien aux USA qu’en Europe. Les gens ne se sentent plus pris en compte et ne voient pas leurs convictions réellement représentées. Cela signifie qu’il faut tout faire pour changer le système. Nous vivons dans une société libérale, que nous appelons nous-mêmes "société démocratique", avec un grand nombre de droits, dont le droit de vote. Si nous n’agissons pas, que doivent faire ces réfugiés? Eux sont apatrides, sans-papiers, abandonnés et tellement fragiles. Ces enfants sans scolarité, ces femmes sans soins de santé, ces vieillards sans personne pour s’occuper d’eux… qui va les protéger? Si nous ne réagissons pas en tant que citoyens, qui va le faire?

Vous avez déclaré que l’art était aussi nécessaire que respirer, manger ou se promener au soleil, et que si vous ne sentiez plus cette nécessité, c’est que la mort approcherait. Quel est votre état d’esprit au sortir de ce terrible inventaire?

L’art n’a pas de vie sans de nouveaux artistes pour le redéfinir. Les artistes ne sont pas destinés au musée! Ça, c’est la mort. Nous, artistes, nous devons nous employer continuellement à redéfinir ce qu’est l’art, du point de vue esthétique, éthique, philosophique. Il faut se battre pour créer les conditions de cette transformation. Mais on ne peut pas perdre espoir en l’art. On ne peut que perdre espoir en les artistes, les institutions culturelles et les idées que nous manipulons. L’art, c’est ce qui ne cesse de nous surprendre et qui traduit la transformation permanente de la réalité.

Avec l’aimable assistance linguistique de Catherine Vuylsteke.

Ai Weiwei : histoire d'un aller et retour - Tracks ARTE

 


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