"Bozar est en mesure de créer une école de dramaturgie"

©Tim Dirven

Entretien avec Paul Dujardin, le patron de Bozar à la veille de l'ouverture de la saison et de son troisième mandat à la tête de l'institution.

"Paul est quelque part dans le bâtiment, il arrive!" Prendre rendez-vous avec Paul Dujardin, le patron de Bozar, tient du rituel qu’il semble vain de vouloir briser. Même en arrivant sciemment en retard, il parvient encore à se faire attendre. Ce n’est pas forcément de la muflerie, plutôt un trait psychologique que l’on ne peut détacher de la conformation même du bâtiment avec lequel il fait corps depuis maintenant 25 ans. Le Palais des Beaux-Arts: un entrelacs de salles de concert et d’exposition, de couloirs, dégagements, coursives, rotondes, studios, loges, caves et locaux techniques qui s’entrecroisent et se relient suivant une logique interne qui défie l’entendement du visiteur lambda.

L’esprit de Paul Dujardin fonctionne en miroir, avec toujours une coudée d’avance sur celui de son interlocuteur qui cavale à sa poursuite et qu’il sème par des associations qu’il élabore en temps réel entre la kyrielle de projets archivés dans sa mémoire et le petit monde qui peuple son réseau intime.

"Mais où est Paul?" Cet été, il filait comme chaque année au volant de sa BMW. "J’adore voyager en voiture, lance-t-il finalement. J’ai fait 6.000 km l’été passé, autour du bassin méditerranéen pour aller de festival en festival, comme les journalistes aiment le faire. Cette fois, j’ai fait toute la frontière entre la Slovaquie avec l’Ukraine, là où on a changé dix fois de nationalité en un siècle. Le long de la fracture naturelle des Carpates, j’ai pu suivre le choc des influences orthodoxes, chrétiennes et musulmanes. Je suis passé des Pays baltes à la Russie pour aller voir des artistes dans leur atelier et des ouvriers dans leur usine. Une usine estonienne de Daewoo, par exemple, délocalisée en Russie et peuplée d’ouvriers engagés par un bureau d’intérim d’Ouzbékistan! C’est incroyable de voir la vitalité de ces jeunes! Voyager, ce n’est pas seulement aller au festival de Salzbourg pour voir la dernière production de Peter Sellars, c’est aller sur le terrain. Je prépare ça très bien. C’est ça l’Europe! Et je veux que mon équipe le comprenne: c’est d’autant plus notre responsabilité que nous sommes situés au cœur de sa capitale."

Croyait-on que pour son troisième mandat, Paul Dujardin allait juste profiter de sa rente, faute d’avoir pu voler plus haut? Cet hyperactif ne s’arrêtera pas en si bon chemin, passant, dit-il, "d’un bilatéralisme esthétique à un multilatéralisme d’éthique". Autrement dit, il ne passerait désormais son temps qu’à étendre et essentialiser sa politique de partenariats tous azimuts sans laquelle Bozar n’existerait pas.

Bozar? Une coopérative de coproductions à un million de visiteurs par an, qui agrège un maximum de stakeholders, toutes disciplines et secteurs confondus, pour accueillir des artistes en phase avec leur époque. "Aujourd’hui, Bozar est en mesure de créer une école de dramaturgie", avance-t-il, imaginant l’Europe comme un vaste espace de co-création qui réunirait de manière horizontale et transversale les opérateurs culturels, réunis en clusters avec le monde académique. Il vient d’ailleurs de recevoir 4 millions d’euros de l’Union européenne pour mieux intégrer entre elles les salles de concerts du réseau ECHO (European Concert Hall organisation), dont il est le secrétaire général.

"Ce n’est pas juste un peu de culture sur le côté: nous sommes une partie de l’économie et de la pensée. Les Accords de Paris ne vont pas réussir sans l’innovation créative de tous les secteurs. On doit tous innover! C’est une approche holistique, horizontale. Un ingénieur si doué soit-il ne pourra jamais résoudre à lui seul les problèmes de l’humanité. L’associer, comme dans notre nouveau Bozar Lab, à des artistes qui savent les appréhender autrement ouvre les prémices d’une nouvelle Renaissance."

Pour Paul Dujardin, tout part en effet de l’artiste, pour peu que celui-ci accepte de sortir de sa zone de confort et de s’engager dans la société. C’est la volonté de l’artiste qui permet, selon lui, de déjouer in fine tous les freins inhérents à la complexité institutionnelle de nos sociétés démocratiques.

Il prend le metteur en scène Romeo Castellucci à titre d’exemple. Artiste fétiche de Peter de Caluwe, à la Monnaie, il inaugurera la saison 2018-19 de l’opéra en revisitant "La flûte enchantée" de Mozart. Paul Dujardin lance alors l’idée de confronter l’esprit des Lumières de Mozart aux excès parfois sanguinolents de l’imagerie baroque des tableaux de Theodoor Van Loon, un "Rubens méconnu", qu’il exposera au même moment à Bozar. Cette collection en provenance des Musées Royaux des Beaux-Arts sera présentée par la conservatrice de Michel Draguet, Sabine van Sprang. Cette dernière est une ancienne collaboratrice de Paul Dujardin et la compagne de Dirk Snauwaert, le patron du Wiels, qui lui-même fait partie du comité scientifique du "Citroën", le nouveau projet d’art contemporain de la Région bruxelloise.

Et pourquoi ne pas demander à Romeo Castellucci d’imaginer un second projet artistique dans la friche industrielle du "Citroën"? L’artiste, guidé par Yves Goldstein, le nouveau directeur du lieu, est déjà venu spécialement à Bruxelles pour le découvrir.

Voilà à quel genre de dramaturgie veut se livrer Paul Dujardin, non sans irriter ses collègues au passage, qui le voient piétiner leurs plates-bandes ou s’arroger ce qui ne lui appartient pas. Mais au moins, on sait où il sera.

Inauguration | Nouveau souffle pour l’orgue de Bozar

À quelque chose malheur est bon. Le nouvel orgue de la grande salle Henri Lebœuf, que le palais des Beaux-Arts de Bruxelles inaugure ces jours-ci, aurait dû être terminé au début des années 2000. Une série de contretemps – dont quelques inondations dévastatrices – allaient sérieusement entraver le planning. "Un délai profitable à l’instrument, qui aura bénéficié des dernières évolutions technologiques", se console l’organiste Benoit Meunier. Lequel signe le concerto – "résolument festif!", insiste-t-il – qui fera vibrer pour la première fois en public le nouvel orgue, sous les doigts d’Olivier Latry.

Après 50 ans de silence, voilà donc une nouvelle vie pour le buffet dessiné par Victor Horta en 1928, en parfaite harmonie esthétique avec la salle. Au départ, en 1930, celui-ci abrite un orgue réalisé par Joseph Stevens. L’instrument s’inscrit dans la tradition néoclassique française des "orgues de salle", capables en théorie de jouer cinq siècles de répertoire. Détruit par un incendie en 1967, l’instrument sera remplacé en 1971 par un petit orgue néobaroque hollandais. Acceptable dans un concerto de Handel, mais très insuffisant pour la salle…

Ce n’est qu’en 1993 que démarrera enfin la construction d’un nouvel orgue, sous l’impulsion d’un Bernard Foccroulle, qui se bat pour le projet depuis les années 1980. Conçu par la Manufacture luxembourgeoise Westenfelder et finalisé par le duo français Bernard Hurvy et Olivier Robert, il aura coûté un peu plus d’un million d’euros, essentiellement sur fonds privés.

Le nouvel instrument, avec ses quatre claviers de 61 notes et son pédalier de 32 notes, a de quoi exciter plus d’un organiste. Sans entrer dans les innovations technologiques installées (traction proportionnelle, protocole MIDI) ou à venir (lutherie électronique), l’instrument actuel révèle déjà toute sa polyvalence. "Le pilotage de l’instrument est géré par un logiciel dû à l’ingénieur suisse Daniel Debrunner. On peut réaliser à peu près tous les jeux possibles sur tous les claviers, ce qui enlève à l’orgue la rigidité naturelle liée à sa construction, s’enthousiasme Mernier. Cela permet un incroyable mélange de couleurs sonores. De plus, l’orgue que dissimule la façade n’est pas très profond. Il est conçu tout en largeur et en hauteur. On obtient dès lors un effet spatial tout à fait étonnant, très enveloppant, dans une salle dont la forme d’œuf est vraiment idéale…". Envol ce vendredi 15 septembre.

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