Brafa 2019, suivez le guide!

La vaste coupe en acier laqué bleu d’Anish Kapoor ("Untitled", Gladstone Gallery) ©Saskia Vanderstichele

C'est la caverne d'Ali Brafa qui s’ouvre ce week-end à Tour & Taxis. Un immense cabinet de curiosités où les siècles et les genres se croisent, autorisant toutes les surprises!

Cette édition est placée sous l’égide non du célèbre quatuor des Fab Four, mais d’un duo éminent, Gilbert & George. À nos yeux, ils composent un paradoxe attachant: leur discours sur le monde, par exemple sur les sommes colossales qui sont affectées à la sécurisation de nos sociétés, ne peut qu’attirer l’attention, ne serait-ce qu’en raison du recul que leur confère leur longue vie. Pourtant, leur œuvre nous a toujours semblé faite de gimmicks: malins, brillants, insolents, farfelus comme ces deux sujets de sa majesté, mais un peu courts.

Les immanquables de la Brafa 2019

Face aux cinq photos monumentales de l’éminent duo qui ponctuent cette Brafa, on se dit, signe de faiblesse à nos yeux, que rien ne semble impératif dans le choix de ce médium. Or, croyons-nous, c’est le propre des très grandes œuvres d’être consubstantiellement liées à leur médium de manière indéfectible. Les papiers collés d’un Duchamp ou les films d’un Broodthaers seraient inimaginables avec un autre support.

"Senza Titolo" de Parmiggiani, fait d’impressions de suie et de fumée sur papier, est absolument envoûtante. ©Saskia Vanderstichele

C’est exactement ce qu’inspirent les œuvres magistrales de Claudio Parmiggiani qu’expose la galerie Meessen De Clercq. "Senza Titolo" (2018), fait d’impressions de suie et de fumée sur papier, silhouette d’une statue antique à peine esquissée, est absolument envoûtante car elle nous met en présence d’une image que nous ne pouvons nommer, mais qui aimante notre regard.

L'essentiel

Ce mercredi, Gilbert & George assuraient le show lors de la présentation à la presse de l'édition 2019 de la Brafa, chantant a capella et multipliant les saillies spirituelles sur un siècle d'art. Mais l'essentiel était ailleurs, au détour des allées interminables de cette foire d'art fondée en 1956 et qui accueille, dès ce week-end, à Tour & Taxis, 143 exposants, dans tous les styles, ce qui rend ce rendez-vous moins prévisible qu'Art Basel et moins formel que la Fiac de Paris.

Pour autant, la peinture domine largement. Peu de sculptures ou d'autres médias, bien que nous ayons repéré quelques planches d'Hergé dont la valeur suffisait largement à acquérir d'un coup un Alechinsky, un Fautrier, un Valmier et un Glaizes, d'ailleurs présents. Le XXe siècle prévaut ainsi, et nous avons fait quelques belles découvertes parmi les cubo-futuristes belges, Anthoons, Jasinsky, Wyckaert. Dans les grands noms, quelques beaux Soulages, un Picasso, des Calder et du Hartung en pagaille. Nos coups de coeur: les impressions de Claudio Parmiggiani, les géométries d'Antonio Asis, l'aquarelle d'Anthony Gormley. Et l'art tribal, décidément tendance!

Autre choix de support indéniable, celui de Calder avec ses gouaches et aquarelles que plusieurs galeries nous présentent. Calder est naturellement connu pour ses mobiles, dont la Fondation Guggenheim offre un remarquable spécimen à Venise. Ici, un choix de couleurs primaires et de motifs élémentaires, pastilles vives sur de fines tiges, ou silhouettes africaines ("Odd Man Out") nous donne ces mobiles à plat, dans leur genèse. Nous avons pris un pari avec Harold t’Kint de Roodenbeke, le président de la Brafa: Calder est sans doute avec Hans Hartung l’artiste cardinal le plus représenté de cette édition. Relance calculée pour Hartung, sans doute en prévision d’une grande exposition prochaine (à voir cher Harold T'Kint, galerie AB et Boulakia).

Chez Didier Claes, un splendide mur de peignes lele et chokwe du début du XXe siècle. ©Saskia Vanderstichele

L’une des plus belles scénographies de cette édition nous est proposée par Didier Claes, spécialiste de l’art africain, avec son mur de peignes lele et chokwe du début du XXe siècle, alignés comme une calligraphie de signes dans leurs niches, derrière une statue tsongé emblématique du statuaire fétiche du Congo. La galerie française Berthet-Aittouares propose un dialogue poétique entre deux illustres Belges, Christian Dotremont et Henri Michaux. Quant à la galerie belge Lancz, elle s’illustre par deux de nos compatriotes plus confidentiels mais non moins singuliers, le sculpteur Willy Anthoons (1911-1982), ici tout en gouaches, et Stanislas Jasinsky (1901-1978) avec ses papiers collés.

"Senza Titolo" de Parmiggiani, fait d’impressions de suie et de fumée sur papier, est absolument envoûtante.

(Re)découvertes

Au chapitre des redécouvertes, il faut réserver une place à l’Espagnol Eduardo Chillida (1924-2002) et à son eau-forte "Banatu 1", motif bichrome évoquant les labyrinthes précolombiens à voir galerie Maeght, et une au Belge Raoul Ubac (1910-1985) et à ses "Paysages aux sillons", aussi mystérieux qu’élégants.

Gilbert & George: The Beard Pictures

Enfin, au chapitre des découvertes, épinglons deux visions étonnantes, aux deux extrémités de la carte du monde. Tout d’abord, à la galerie Fleury, la plasticienne française Claudine Drai. Celle-ci modèle des reliefs de papier de soie et tengucho qui rappellent les papiers de fumée et de suie de Parmiggiani, évoqués ci-dessus, mais dans une version en relief. Ce tourbillon de motifs si légers évoque une robe de mariée affolée par le tourbillon de la vie. D’une distinction et d’une délicatesse infinies! Ensuite, c’est la découverte de l’Argentin Antonio Asis et ses "Interférences" (1968) qui rappellent l’œuvre de Vasarely par la rigueur polychromatique et l’ascèse géométrique. À voir au stand de la galerie Harold t’Kint.

Enfin, pour clore, citons les merveilles proposées par Rodolphe Janssen (les "Twee Figuren" de Karel Appel), la vaste coupe en acier laqué bleu d’Anish Kapoor ("Untitled", Gladstone Gallery), la monumentale garde-robe de Valziana (galerie Morentz) et, chez Brame & Lorenceau, l’aquarelle miraculeuse de grâce d’Anthony Gormley ("You Can Tell"). La caverne d’Ali Brafa!

>Du 26/1 au 3/2, à Tour & Taxis (Bruxelles). Ici, l'accès.

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