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Comment la guerre 14-18 a changé la vie des Belges

Les funérailles du Soldat inconnu, à la colonne du Congrès à Bruxelles. ©Editions Racine

L’Armistice marque la fin de quatre années de destructions et de privations pour la population belge. Rien ne sera plus jamais comme avant. Tant de choses - grandes et petites - ont bouleversé le quotidien des gens. Une nouvelle ère s’ouvre.

Il y a cent ans se terminait la Première guerre mondiale, la "Der des ders", comme on disait. Sans se douter qu’une épreuve plus terrible encore allait survenir vingt ans plus tard… Ce conflit, dont la Belgique est sortie exsangue et ruinée suite aux quatre années d’occupation, a durablement marqué le quotidien de ses habitants, tantôt par de grandes choses comme le droit de vote, tantôt par de petites choses comme la carte d’identité ou le sapin de Noël.

1. Le ravitaillement américain

Dès 1914, la population belge occupée a été alimentée par une assistance organisée à partir des Etats-Unis. L’initiative émanait de deux personnalités d’envergure, Herbert Hoover, futur président des Etats-Unis, et Émile Francqui, figure de proue du monde financier belge. Au terme de négociations avec l’occupant, deux organisations ont été constituées pour lutter contre la sous-alimentation. Hoover a fondé la Commission for Relief in Belgium (CRB) tandis qu’en Belgique, Francqui s’est attelé avec le concours d’autres hommes d’affaires (Ernest Solvay, Emmanuel Jansen, Dannie Heinemann, Adolphe Max) à la mise sur pied du Comité national de secours et d’alimentation. La CRB s’appuyait sur des dons privés américains, tandis que le Comité national était financé à partir des réserves d’or de la Banque nationale transférées à Londres. Si l’affaire a pu se mettre sur pied si efficacement, c’est grâce à la popularité dont jouissait la Belgique auprès de l’opinion alliée. Les Allemands y trouvaient leur compte également: le Belgian Relief les soulageait du fardeau que constituait le ravitaillement de 9 millions de Belges et de Français du nord.

Avec les fonds qui restaient après l’Armistice, on a créé la Fondation universitaire. Celle-ci a permis de refinancer les quatre universités du pays, de reconstruire la prestigieuse bibliothèque de Louvain, incendiée par l’occupant en 1914, de décerner chaque année le prix Francqui et de mettre sur pied la Belgian American Educational Foundation (BAEF), qui continue d’organiser des échanges d’étudiants et de chercheurs entre la Belgique et les Etats-Unis.

2. L’exil

Poussés par la peur des combats et des exactions allemandes, 600.000 Belges ont pris le chemin de l’exil, dont 325.000 en France, 160.000 en Grande-Bretagne et 100.000 aux Pays-Bas. Quelques milliers de Belges fortunés se sont installés en Suisse. Sur les bords du Lac Léman, à Lausanne, le Quai de Belgique atteste de la présence des exilés belges. Richmond, en Angleterre, surnommé "le village belge sur la Tamise", héberge 6.000 Belges.

Racine se plonge avec "Les exilés belges en France" dans le quotidien des réfugiés belges. ©rv

En 1918, les usines d’armement en Angleterre emploient plus de 32.000 Belges, soit près des trois quarts de la main-d’œuvre étrangère employée dans ce secteur à travers tout le pays. En France, les Belges travaillent dans les fermes pour remplacer les hommes partis au front. "Partout, ils s’attachent à cultiver leurs particularismes et leur identité. Seule une infime minorité de la diaspora belge est tentée par une installation définitive dans le pays d’accueil", souligne Michaël Amara, historien aux Archives de l’État.

3. La carte d’identité

En octobre 1915, les Allemands imposent en toutes circonstances le "certificat d’identité" ou "Personal-Ausweis" pour tout ressortissant belge âgé de plus de 15 ans. Ce certificat est à retirer auprès des administrations communales, qui auront bien du mal à faire face à cet afflux. Avant l’occupation, le Belge ne dispose pas de carte d’identité et il peut circuler librement sur l’ensemble du territoire national. "L’objectif de l’occupant est de cadenasser tout déplacement et surtout d’empêcher que des hommes ne tentent de quitter le territoire pour s’enrôler dans l’armée belge", explique Chantal Kesteloot, spécialiste des deux guerres mondiales au Cegesoma. À partir de décembre 1914, tout milicien belge des levées 1912 à 1915 ne peut s’éloigner de plus de 5 kilomètres de sa résidence sans autorisation. En 1919, conscient des facilités administratives que permet le document, l’État belge introduit à son tour l’obligation du port de la carte d’identité.

Des photos collectives sont prises pour économiser du papier suite à l’introduction de la carte d’identité par l’occupant. ©Editions Racine

4. Le sapin de Noël

Le sapin de Noël qui décore aujourd’hui nos maisons était considéré avec curiosité par les Belges, obligés d’héberger des soldats allemands, lors des premiers Noëls de la Grande Guerre. Avant 1914, les foyers belges se contentaient d’installer une crèche. Mais ce n’est pas l’occupant qui a popularisé le sapin de Noël. "Il s’agit plutôt d’un transfert culturel indirect: partie d’Allemagne, la tradition de l’arbre de Noël s’est implantée en Angleterre et aux Etats-Unis avant de conquérir la Belgique", explique Geneviève Warland, chargée de cours à l’UCL. En 1918, les divisions alliées fêtent Noël avec un sapin et invitent les familles belges à partager leur repas. Le retour des 163.000 réfugiés belges d’Angleterre contribue, lui aussi, à l’introduction de nouvelles coutumes. Le sapin de Noël fait partie des produits alliés à la mode, comme les bières anglaises…

Des soldats allemands de l’hôpital de guerre de Bruxelles célèbrent Noël 1917 autour d’un sapin, une tradition inexistante dans la Belgique d’avant-guerre. ©Editions Racine

5. Le café liégeois

Le 4 août 1914, la Belgique surprend le monde par l’opiniâtreté de sa résistance, en particulier celle des forts de Liège, face au rouleau compresseur allemand. En France et en Angleterre, l’engouement de l’opinion publique pour la Belgique est immédiat. Spontanément, les garçons de café parisiens rebaptisent "café liégeois" le très populaire café viennois.

Racine publie "Du café liégeois au Soldat inconnu", un ouvrage collectif qui a inspiré la réalisation de ce dossier. Il est signé par les meilleurs spécialistes belges de la Grande Guerre sur le quotidien des Belges en 14-18. ©rv

De même, la France salue la défense de Liège en accordant le 7 août 1914 la Légion d’honneur à la ville, tandis que la station de métro Berlin devient la station Liège. Le sort de la Belgique, héroïque et martyre, est d’ailleurs resté un des thèmes favoris de la propagande alliée tout au long de la guerre.

6. Les boîtes de conserve

Les soldats sont en général assez mal nourris lorsqu’ils sont dans les tranchées. Préparée à l’arrière, la ration arrive froide… quand elle arrive. Heureusement, les soldats recevaient aussi de la nourriture en boîtes de conserve. Le procédé n’était pas entièrement nouveau. Au XIXe siècle, on mettait déjà des sardines en boîte, mais c’étaient de grosses boîtes qu’il fallait presque ouvrir au chalumeau. Avec la Grande Guerre arrive la ration en boîte individuelle, facile à ouvrir. On y trouve de la viande de bœuf ("du singe" pour les soldats), de porc ("de l’ours") ou encore des haricots et des pommes de terre. Avec la guerre, la conserve est devenue un produit de consommation de masse, alors que jusque-là, les ménagères faisaient leurs conserves elles-mêmes à partir de la production du potager.

7. La chirurgie de guerre

Chacun s’accorde sur l’actuelle qualité des hôpitaux en Belgique. Mais peu savent que cette réputation prévalait déjà il y a cent ans, lors de la Grande Guerre. L’hôpital de campagne de l’armée belge, baptisé Hôpital de l’Océan et installé à La Panne, était le plus performant de toutes les armées engagées dans le conflit. Très proche du front de l’Yser, il évitait aux blessés des transferts trop longs, synonymes de gangrène et d’amputation.

Commémorations livresques

Pour le centenaire de l’Armistice, les éditeurs ont mis le paquet et les rayons des libraires sont bien achalandés. Nous vous proposons ici une brève sélection. Racine publie "Du café liégeois au Soldat inconnu", un ouvrage collectif qui a inspiré la réalisation de ce dossier. Il est signé par les meilleurs spécialistes belges de la Grande Guerre sur le quotidien des Belges en 14-18. Le même éditeur se plonge avec "Les exilés belges en France" dans le quotidien des réfugiés belges. Dans "Femmes à Boches" (éd. Les Belles Lettres), l’historien Emmanuel Debruyne se penche sur l’épineux sujet des femmes qui ont vendu leur corps à l’occupant. Certaines ont été tondues à la libération, comme plus tard en 1944. On notera aussi la réédition chez Perrin de "La bataille de France", de Louis Madelin. Cet ouvrage publié d’abord en 1924 passe toujours pour un des meilleurs sur l’assaut final de 1918. Plus anecdotique mais néanmoins dans l’air du temps aujourd’hui est l’ouvrage sur "Les poilus de Harlem" (éd. Tallandier), ces soldats noirs américains qui ont épaté les Français par leur bravoure mais dont les mérites n’ont pas été reconnus dans leur propre pays.

Il était dirigé par Antoine Depage, un des meilleurs chirurgiens de l’époque, doublé d’un remarquable organisateur. À la tête d’une équipe de spécialistes, il a sauvé des milliers de soldats, atteints de blessures d’une gravité jamais vue. L’Hôpital de l’Océan était organisé de façon minutieuse. Il comptait 1.200 lits, des blocs opératoires, des ambulances qui faisaient les navettes, une unité de rééducation, un service de radiologie pour repérer des corps métalliques dans les plaies, et même une fabrique de membres artificiels pour les amputés. C’est à cette époque également qu’a été inventée la chirurgie réparatrice, pour rendre un semblant d’humanité aux "gueules cassées".

8. Le mortier Van Deuren

Fait rare durant la première guerre mondiale, une arme belge s’est imposée dans les armées alliées. C’est le mortier Van Deuren, du nom de son concepteur, le commandant Pierre Van Deuren. Contrairement à l’avion de combat ou au char d’assaut, le mortier n’est pas une arme nouvelle. Utilisée depuis le XVIIe siècle mais tombée dans l’oubli, cette pièce d’artillerie a retrouvé ses lettres de noblesse avec la guerre des tranchées. "Contrairement à l’artillerie classique, les mortiers sont proches des soldats, ce qui leur permet de répondre rapidement aux tirs adverses et d’appuyer efficacement les assauts", explique Pierre Muller, historien à l’UCL. La portée varie de 250 à 1.400 mètres. Décomposable en 8 lots ne dépassant pas 50 kilos, la pièce peut être transportée par des fantassins. Le mortier Van Deuren doit son statut de "star" de l’artillerie de tranchées à sa grande précision et à sa cadence de tir: trois à quatre coups par minute. Impressionnés par ces caractéristiques lors de la présentation à Bourges en décembre 1915, les Français en ont commandé 600 exemplaires. L’armée belge ne contrôlant plus qu’un petit morceau de territoire derrière l’Yser, les mortiers étaient fabriqués dans l’usine Westinghouse, au Havre.

9. Timide émancipation

Il est communément admis que la guerre a permis aux femmes de s’émanciper. Les hommes étant au front, il faut les remplacer dans les champs et les usines d’armement. Les femmes ont ainsi été amenées à pratiquer des métiers d’hommes.

Dans "Femmes à Boches" (éd. Les Belles Lettres), l’historien Emmanuel Debruyne se penche sur l’épineux sujet des femmes qui ont vendu leur corps à l’occupant. ©rv

Si ce constat vaut pour la France, l’Angleterre et l’Allemagne, ce n’est pas le cas pour la Belgique qui n’avait pas eu le temps de mobiliser en masse sa population masculine. La plupart des hommes belges se sont retrouvés piégés en territoire occupé et le plus souvent réduit au chômage. Au final, la condition féminine en Belgique n’a pas beaucoup progressé au sortir de la guerre. Le droit de vote a été refusé aux femmes, sauf pour les élections locales. Seules les veuves de guerre et les mères de soldats tués au front ont hérité du droit de vote plein et entier.

10. Le Soldat inconnu

Le 10 novembre 1922, dans une chapelle ardente dressée en gare de Bruges, un soldat aveugle désigne parmi cinq corps de soldats non identifiés celui qui sera inhumé sous la colonne du Congrès, symbole de la Belgique indépendante. Il devient le Soldat inconnu, devant lequel depuis lors, les autorités du pays viennent se recueillir chaque année, le 11 novembre. Le parcours du Soldat inconnu, par train spécial de Bruges à Bruxelles, a été suivi par une foule énorme. Initialement, les autorités belges, s’estimant ignorées par les grandes puissances lors de la conférence de Versailles, ne voulaient pas de ce rituel pratiqué dans toutes les armées alliées. C’est sous la pression des anciens combattants et de leurs familles, soutenus par l’opinion publique et les médias, que le gouvernement a changé d’avis. Laurence van Ypersele, professeure à l’UCL: "Les funérailles nationales d’un soldat non identifié se veulent une réponse à la violence de la guerre industrielle, à la mort de masse, à l’absence de corps: l’anonymat garantit tant l’égalité de tous les héros que le deuil de chacun."

Activités à faire
11/11/18

MAPPING ET MOCHÉLAN | GRAND-PLACE DE MONS

Comme vendredi soir, Mochélan sera présent sur scène, samedi soir, entre 19 et 22h, pour rehausser l’impressionnant mapping de Dirty Monitor, projeté sur la façade de l’hôtel de Ville, en l’honneur des combattants tombés à Mons. Le rappeur incarne le soldat Price, tué deux minutes avant l’Armistice.

11/11/18

OCCUPATION ARTISTIQUE | AU FORT D’EMINES, À NAMUR

Les artistes contemporains Georges Rousse, Renato Nicolodi et Juan Paparella dialoguent avec l’histoire du lieu et la mémoire de 14-18. Ce dimanche, une journée d’animations gratuites est organisée dans le cadre du festival Plein Feu.

15/11/18

14-18 EN CARTES POSTALES | À MOLENBEEK

MoMuse, le musée communal de Molenbeek, expose dans la salle des pas perdus de la maison communale une sélection parmi les 15.000 cartes postales du collectionneur Freddy Billiet. Des clichés de la Grande Guerre, mais aussi de la Belle Époque, afin de mieux comprendre le contexte du carnage à venir.

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