Jan Fabre: "Je suis parfois un clown, parfois un dictateur, et parfois un visionnaire"

©Siska Vandecasteele

Il peut mesurer les nuages, et apparemment éviter qu’il ne pleuve à un moment crucial. Florence rend hommage à Jan Fabre, avec une exposition sur trois sites historiques de la ville, un honneur auquel aucun autre artiste n’a jamais eu droit. "Mon travail se trouve juste à côté du David de Michel-Ange. C’est fascinant."

On se bouscule dans le jardin du Forte di Belvedere, l’ancien refuge de la célèbre famille de mécènes, les Medicis. Des nuées de cameramen et de photographes se disputent la meilleure place. Plus de cent journalistes ont fait le déplacement pour assister à l’inauguration officielle de "Spiritual Guards", la grande exposition de l’artiste belge Jan Fabre.

Et ils sont aux nues. Les murs extérieurs de la forteresse sont gardés par deux immenses scarabées en bronze. Dans le jardin du palais, on peut découvrir des sculptures de taille humaine recouvertes de feuilles d’or. Une sculpture d’un homme en costume d’astronaute contemple la ville. Une baguette de chef d’orchestre à la main, la statue implore à la fois le peuple dans la ville basse et les nuages menaçants au-dessus de lui. Le vent souffle, il y a de l’orage dans l’air.

Le maire Dario Nardella s’adresse à la foule. Le successeur de Matteo Renzi (aujourd’hui Premier ministre italien) explique, avec force gestes, pourquoi la rétrospective de Jan Fabre est organisée sur trois sites historiques de Florence (Forte di Belvedere, Piazza Della Signoria et Palazzo Vecchio). "Florence est la ville de la Renaissance, et Fabre est un artiste de la Renaissance contemporaine. Son art est unique, non conformiste, extravagant et presque subversif. Les artistes comme Jan Fabre nous aident à mieux comprendre qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons."

Des louanges, des compliments, mais toujours aucune trace du principal intéressé. Il faudra attendre 13h24, soit vingt minutes après le début officiel de la conférence de presse pour que Fabre – le col de sa veste remonté, une cigarette aux lèvres – monte les marches du fort. Il affiche un sourire ironique. D’autres discours tout aussi élogieux se succèdent, notamment des deux jeunes commissaires de l’exposition, Joanna De Vos et Melania Rossi. Fabre reçoit le titre de citoyen d’honneur, le maire lui donne les clés des portes de la ville. La presse se précipite ensuite sur l’artiste belge. Il donne des interviews à la chaîne, toujours en fumant. Pas de temps pour une pause cigarette. Des heures plus tard, après la ruée, le fort commence à se vider et nous cherchons un lieu plus calme pour bavarder.

Que de monde! Est-ce que cela vous touche?

Bien sûr. Ils attendent 400.000 visiteurs. C’est énorme pour un artiste vivant. Deux de mes statues seront exposées jusqu’en octobre sur la place la plus fréquentée de la ville. Une nouvelle version de "L’homme qui mesure les nuages" se trouve juste entre David de Michel-Ange et Judith de Donatello. C’est un rêve. Non, c’est quelque chose dont je n’avais jamais osé rêver ou imaginer. Et finalement, c’est arrivé.

Votre travail est-il plus apprécié à l’étranger qu’en Belgique?

Quand j’organise une conférence de presse en Belgique, cinq journalistes font le déplacement. À Paris ou à Berlin, il y en a 150. Nul n’est prophète en son pays. Ce n’est pas uniquement mon cas, c’est pareil pour beaucoup d’artistes connus internationalement. C’est dans notre culture de penser que "ce sera moins formidable qu’on l’imagine". J’ai l’habitude, j’ai appris à vivre avec cela. Mais parfois, cela me fâche.

Avez-vous bien dormi la nuit dernière?

J’ai dormi cinq heures, ce qui est exceptionnel. D’habitude, je ne dors pas. Je travaille la nuit. Mais je suis tout de même nerveux avant une telle exposition. On est toujours curieux de connaître les réactions. Ce week-end, des collectionneurs et des galeristes viendront de partout dans le monde.

Vous avez créé de nouvelles œuvres pour cette exposition…

Mon "Homme qui mesure les nuages" a un nouveau visage, il a 18 ans de plus, comme moi. J’ai aussi réalisé un film. Pendant une heure, entièrement couvert de ruban adhésif noir, j’ai rampé comme un ver de terre sur la Piazza della Signoria. Je vous assure que traverser une place en faisant des mouvements vermiculaires est épuisant. Ce fut un exercice d’humilité. Parmi tous ces grands artistes de la Renaissance, je ne suis qu’un petit être insignifiant, un ver. En tant qu’artiste, vous espérez apporter votre contribution, et que quelque chose en restera. Mais dans le meilleur des cas, vous n’êtes qu’une petite pièce d’un grand échiquier. Qui sait? Que restera-t-il de mon travail dans cinquante ou cent ans? Le temps reste le meilleur juge.

À combien estimez-vous les chances que votre travail sera encore visible dans cent ans?

Sans fausse modestie, je pense que j’ai des chances raisonnables. Après Rubens et Magritte, je suis le troisième Belge dont les œuvres sont exposées dans la galerie de portraits de l’Uffizi. Je suis le premier artiste vivant à avoir obtenu une exposition solo au Louvre, et à l’automne, je serai au Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg. Je ne dirai donc pas que je me situe dans la moyenne.

D’où tirez-vous votre énergie pour ramper comme un ver de terre à 57 ans?

J’ai toujours été fasciné par les insectes. Depuis les années 70, les vers de terre m’inspirent. Les vers sont des animaux faibles et fragiles. Mais leur valeur est inestimable. Retirez-les du sol, et la terre ne sera plus fertile. C’est la même chose avec l’art. Supprimez l’art, et il n’y aura plus d’oxygène. L’humanité disparaîtra.

Vous dites que vous êtes un ver, mais vous réalisez en permanence des autoportraits. En feuilles d’or. En réalité, vous vous considérez comme un dieu?

Non, Mademoiselle, c’est une vision erronée. Je suis avant tout un être humain. Certes, je m’utilise comme modèle, mais cela pourrait être n’importe qui d’autre. Vous êtes journaliste, mais vous avez certainement bien d’autres facettes. Tout le monde mue en permanence. Je suis parfois un clown, parfois un dictateur, et parfois un visionnaire. Allez tout à l’heure à l’Uffizi. Vous découvrirez qu’il y a une longue tradition d’artistes qui font des autoportraits.

Qu’avez-vous encore à prouver?

Rien. Je suis curieux, j’aime faire des expériences. Ca me plaît, tout simplement. Mon ambition est comblée. Mes œuvres ont été exposées dans les plus grands musées du monde. J’ai joué dans les principaux théâtres et participé à tous les grands festivals. Aujourd’hui je me contente de faire des choses pour le plaisir.

Avez-vous changé au fil des années?

Je ne le pense pas. Mais une chose a changé depuis le décès de mes parents, je suis conscient de n’être pas immortel. Lorsque je rampais sur le sol comme un ver, j’ai pensé que bientôt je serais comme eux. Sous terre. C’est une pensée assez nouvelle. À part cela, je suis resté le même. Je suis un vagabond de luxe. Je l’ai toujours été. Lorsque j’ai commencé ma carrière d’artiste, j’étais pauvre comme Job. Je suis parti aux Etats-Unis pour enseigner, et pour joindre les deux bouts, je travaillais comme aide-serveur dans les dîners. Je débarrassais les tables. Ma richesse, c’est mon imagination.

Mais aujourd’hui, votre richesse, c’est aussi votre compte bancaire…

Je n’ai aucune idée du montant qui se trouve sur mon compte en banque. C’est vrai. Ca ne m’a jamais intéressé. J’ai quelqu’un qui s’en occupe. Si je dépense trop, elle me tire les oreilles. Je dépense surtout pour mes créations. J’utilise des matériaux chers, comme le marbre de Carrare. Il arrive parfois que je casse les matériaux sur lesquels je travaille. Dans les années 70, j’ai même mangé et brûlé de l’argent. J’ai été arrêté pour cela. Car l’argent reste la propriété de l’État et ne peut être détruit.

Je connais des artistes qui limitent volontairement leur travail pour maintenir les prix élevés. Je ne pourrais pas le faire. J’ai en permanence le sentiment que je dois produire beaucoup si je veux réaliser un chef-d’œuvre de temps en temps. Si, à la fin de votre vie, vous avez créé quelques belles œuvres – des sculptures et des dessins – et peut-être écrit un beau texte, c’est que vous avez été un artiste de qualité.

Depuis quelque temps, j’essaie de racheter certaines de mes anciennes œuvres pour ensuite les détruire. Je souhaite ne garder en circulation que le meilleur de mon travail.

Vous avez commencé seul, et aujourd’hui, de nombreuses personnes dépendent de votre travail. Vous êtes devenu le patron d’une petite usine.

Rien de neuf sous le soleil. Prenez Rubens. Combien de personnes travaillaient dans son atelier? Ca ne me stresse pas. Je n’y pense jamais. Ma chance, c’est que la plupart des gens travaillent pour moi depuis longtemps, certains depuis trente ans. Ils me connaissent depuis l’époque où je dormais par terre. Je suis parti de rien, et ils ont grandi avec moi. Mon statut ne les impressionne pas.

Vous dites de vous-même: "Je suis l’empereur de la perte, le roi du plagiat." Pourquoi?

J’ai accumulé de nombreux échecs. J’en ai besoin pour faire du travail de qualité. Quand je travaille à un projet, je pars toujours du principe que ça ne va pas marcher. Lors de la première de "Mount Olympus", une pièce qui dure 24 heures, j’ai pensé sincèrement: nous pourrons être contents s’il y a 50 personnes dans la salle. Rester 24 h sans GSM, ce n’est plus de notre temps. Heureusement, ce fut un succès. Les gens sont restés, et nous avons eu une standing ovation de 36 minutes.

Et le roi du plagiat?

Mes héros sont des scientifiques. Comme le spécialiste italien du cerveau, Giacomo Rizzolatti, qui est un grand fan de mon travail. Il est réputé mondialement pour avoir découvert les neurones miroirs, les cellules nerveuses de notre cerveau associées à des sentiments comme l’empathie et l’imitation. Ses recherches ont contribué à la prise de conscience que l’imitation est la forme la plus élevée d’intelligence. L’art le plus intéressant naît de l’imitation, de l’échec, et ensuite de l’aboutissement à quelque chose d’authentique. Vous pouvez très bien être avant-gardiste avec des racines ancrées dans la tradition.

Êtes-vous encore touché par les critiques? Vous avez récemment donné votre démission en tant qu’administrateur d’un festival artistique grec.

Il est inutile de se mettre en colère contre la médiocrité et la stupidité. La bêtise gagne toujours. Je n’étais pas fâché parce que j’étais critiqué. Je n’avais simplement aucune envie de travailler pendant quatre ans dans un environnement hostile.

On vous a reproché d’être nationaliste.

C’est à mourir de rire. Moi, un nationaliste? Cette critique ne repose sur rien. J’ai soi-disant réalisé un programme anti-grec. C’est faux, car j’avais sélectionné 40 artistes grecs la première année du festival. La critique est venue de ceux qui n’avaient pas été sélectionnés. Et oui: j’avais mis beaucoup de Belges à l’affiche, parce que je voulais marquer le pas. Les Belges ne sont plus ‘belges’. Ils viennent de partout! L’équipe de football nationale regorge de joueurs de différentes origines. C’est la même chose dans le monde artistique. C’est le bon côté de l’Europe d’aujourd’hui. Mais bon, ce point a complètement fait long feu à cause de quelques politiciens.

C’est tout de même ironique, car les nationalistes flamands ne vous aiment pas beaucoup.

Lorsque j’ai créé "Heaven of Delight" au palais royal, j’ai essuyé de nombreuses critiques de la part des nationalistes flamands. J’ai reçu des menaces, j’ai dû aller vivre ailleurs pendant des mois. Je déteste les idées de droite. Elles vont à l’encontre de qui je suis. En tant qu’artiste, je suis un défenseur de ce qui est fragile.

Votre pièce de théâtre "Mount Olympus" sera bientôt jouée en Israël. Là aussi, vous êtes très critiqué.

Je veux rester souverain. En tant qu’artiste, vous ne pouvez pas vous laisser récupérer par des mouvements politiques. Mais je suis conscient du drame qui se déroule là-bas. C’est justement le sujet de la pièce: les blessures qu’on inflige. Il est important que cette pièce soit montrée là-bas. Je veux titiller les esprits. Et même plus que cela: aider à guérir les blessures dans la tête des spectateurs. Oui, c’est assez ambitieux, voire même un peu arrogant. Mais si vous n’y croyez plus en tant qu’artiste, alors il vaut mieux vous arrêter.

Que souhaitez-vous encore réaliser?

J’ai encore des tonnes de projets. Dans des petites boîtes. Y compris des anciennes idées, pour lesquelles j’ai manqué de temps. J’espère que je vivrai très vieux et que je réaliserai ma plus belle œuvre à 90 ans. Je m’arrêterai quand je cesserai de respirer, et encore, ce ne sera pas vraiment le cas. J’ai des accords avec mon notaire. Tout est sur papier.

***

Fabre est fatigué. "C’est fait. Terminé. Je suis KO. Fini les interviews", dit-il. Nous quittons la forteresse, nous la confions à la garde des scarabées. Les premières gouttes commencent à tomber.

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