interview

"Je n'imaginais pas devenir peintre" (Alechinsky)

©BELGAIMAGE

Tout juste nonagénaire, Pierre Alechinsky se voit célébré par le Centre de la gravure de La Louvière, qui a réuni plus de 300 palimpsestes réalisés par l’artiste au cours de son immense carrière…

"Si je me suis intéressé à ce point aux documents anciens, c’était avant tout pour trouver un bon papier sur lequel dessiner ou imprimer une estampe, explique Pierre Alechinski, dont le Centre de la gravure de la Louvière expose quelque 300 palimpsestes. Mais lorsqu’on fait des recherches de vieux papiers, sont souvent proposés des livres en partie vierges et dont les premières pages ont été utilisées. On découvre des écritures du XVIIe, du XVIIIe: je me suis passionné pour ces vieilles écritures..."

Choisissez-vous vos papiers en fonction des objets que vous allez estamper?

Oui. Il faut du papier résistant et souple. L’outillage est constitué d’une brosse dure, d’encre de Chine, qui résiste à tout, et du papier de Chine.

Pierre Alechinsky | "Les palimpsestes"

Jusqu’au 5 novembre au Centre de la Gravure de La Louvière, 10 rue des amours. www.centredelagravure.be

Vous avez décoré la salle d’attente du ministère de la Culture, à l’époque de Jack Lang…

Dans l’exposition, je montre un papier qui m’a servi à faire toute la décoration de la salle d’attente du ministère de la Culture à Paris. Une grande salle que j’ai entièrement couverte de dessins bleus outre-mer. Jack Lang, me voyant réaliser le premier mur pour lequel j’avais obtenu commande, est entré, a regardé le mur terminé et m’a dit: "Et les deux murs en face?" Je me suis exécuté. Il est revenu et m’a lancé: "Et le plafond?" J’ai fait le plafond. "Et les tapis?"... S’il m’avait dit, au départ, "je vous donne l’ensemble", cela m’aurait foutu un trac énorme.

Vous avez également réalisé des estampages au musée de la marine de Paris?

J’ai eu l’occasion de créer des pièces pour cet impressionnant musée, notamment une plaque à partir du "Pourquoi Pas?" de l’explorateur Charcot, lequel a perdu la vie au cours de son expédition polaire. On a retrouvé une barque avec un point d’interrogation inscrit sur la proue. Un point d’interrogation, cela ne signifie pas "pourquoi pas?" qui veut dire "soit!" ou "d’accord". Mais rien qu’un point d’interrogation… c’est tout à fait effrayant! Imagine-t-on un canot de sauvetage dans une mer démontée, arborant un point d’interrogation? Que va-t-il se passer? Le pire!

Teaser de l'expo Alechinsky

À vingt ans, comment envisagiez-vous votre vie future?

Je n’en avais aucune idée… Je n’imaginais pas devenir peintre, surtout avec des parents médecins: à peine sorti du ventre de ma mère, il fallait que je fasse médecine. Mais j’étais très mauvais élève et, en 1944, mes parents ont reçu une lettre disant que j’étais "non réadmis", à 17 ans… Ça a été ma chance. Olivier Strebelle, que je connaissais depuis les châteaux de sable, m’a convaincu de le suivre à la Cambre: j’ai persuadé mes parents de m’inscrire dans la classe de publicité, afin de pouvoir dessiner et gagner ma vie, sans jamais imaginer une carrière d’artiste. Nous avions le même professeur pour l’illustration du livre et la publicité. L’année suivante, je suis passé en illustration et me suis mis à lire énormément. Et la suite est venue…

"Je suis très seul: arrivez à 90 ans et vous comprendrez! Je tiens des conversations mentales sans arrêt avec des types qui n’existent plus, dont je suis le seul à conserver le son de la voix."

Votre père a eu la vie sauve grâce à un "papier"…

En effet. La reine Élisabeth, veuve d’Albert Ier, d’origine autrichienne, est allée voir von Falkenhausen qui avait la responsabilité du territoire belge, comme son oncle en 14-18. La Reine a obtenu la dispense du port de l’étoile pour les couples mixtes, aryen-juif. Ce qui a sauvé mon père. Aucun autre pays en Europe n’a pu faire cela: un "ausweis" de la "kommandantur" pour pouvoir ne pas porter l’étoile juive.

Je l’ai intégré dans un jeu de l’oie ("L’oie belge"), présentée dans cette exposition: une œuvre à quatre mains dont Hugo Claus avait écrit le texte en 1980.

©Saskia Vanderstichele

Au fond, n’êtes-vous pas resté l’illustrateur que vous étiez au départ?

Ce que j’ai fait à l’époque était insignifiant en regard de ce que j’ai réalisé par la suite. Ces études ont compté parce que je m’y suis fait des amis, que j’ai connus jusqu’à leur mort. Je suis un survivant…

Vous habitez en France depuis longtemps, mais, quand vous revenez à Bruxelles, vous logez au Sablon. Quels souvenirs en avez-vous?

Au sablon que j’ai connu, il n’y avait pas cinq chocolatiers comme aujourd’hui. J’y ai eu un atelier, de même que Marc Mendelson, fondateur de la Jeune Peinture belge. Un de mes amis peintres, Raymond Cossé, y possédait, lui aussi, un atelier avec une fenêtre: elle lui a été extrêmement utile pour se suicider (il sourit). Comme Dotremont, j’en ai eu également un autre, rue de la Paille.

©Photo News

La peinture chinoise a-t-elle eu plus d’importance dans votre travail que le mouvement Cobra?

J’ai toujours prétendu que Cobra fut mon école. Je n’étais pas armé comme peintre en entrant à Cobra: j’étais armé pour apprendre. Jorn avait 14 ans de plus que moi: ça compte lorsqu’on a 20 ans.

Plus qu’un artiste d’un mouvement, vous êtes celui du mouvement?

Non. Votre formule est juste magnifique… (il sourit).

Murs et dunes d'Aden, 1983 ©Alechinsky

Estimez-vous être le gardien du mouvement Cobra?

Non, je suis le seul survivant: cela se limite à cela.

Vous qui aimez collaborer avec d’autres, notamment Michel Butor, disparu l’an dernier…

Je le prouve, puisque je collabore avec des morts dans cette exposition…

… avec qui collaboreriez-vous de vivant?

Vous me prenez au dépourvu au sens propre… Je suis très seul: arrivez à 90 ans et vous comprendrez. Je tiens des conversations mentales sans arrêt avec des types qui n’existent plus, dont je suis le seul à conserver le son de la voix. C’est cela le paradis et l’enfer. Le paradis, ce sont les gens merveilleux qu’on a connus et qui revivent en vous… Mais c’est intransmissible, raison pour laquelle c’est aussi l’enfer…

Palimpsestes et Frottages

À la Louvière et Saint-Gilles

L'exposition présentée par le Centre de la Gravure de La Louvière réunit le travail de ce farfouilleur qu'est Alechinsky, puisque, dans le cas des palimpsestes, il s'agit de documents, cartes, plans de villes, manuscrits ou imprimés existants que l'artiste utilise comme support d'une nouvelle création se focalisant sur les plaques d'égout, par exemple, pour l'estampage.

Alechinsky réalise également des frottages, qu'il présente cette fois au Salon d'Art de Saint-Gilles, commune dont il est originaire. Celui qui n'a jamais renié sa nationalité y présente des œuvres récentes en rapport avec la Belgique. Et parmi les estampes qui réfèrent à notre pays, à Magritte, trônent ces frottages "tout chauds" obtenus à partir de spéculoos de la Maison Dandoy. L'art d'Alechinsky aurait-il une valeur "spécul-ative"?

  • "Pierre Alechinsky. Les palimpsestes", jusqu'au 5 novembre au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée, 10 rue des Amours à La Louvière, www.centredelagravure.be.
  • "Les barbiers de Saint-Gilles, Œuvres récentes", du 23 octobre au 23 décembre au Salon d'art, rue de l'Hôtel des Monnaies 81 à 1060 Bruxelles, 02 537 65 40, www.lesalondart.be

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