reportage

Jeunesse à haut potentiel, entre galère et master

©Pieter Van Eenoge

Une intelligence hors norme… Le rêve! Et la certitude que, sous ces auspices, la vie sera plus facile. Pourtant, on n’est pas forcément heureux quand on a un QI de 130 et plus. La "faveur des dieux" est difficilement acceptée et exige souvent un suivi adapté, parfois mal identifié.

Génie, le mot est lancé… trop vite. Voici un terme racoleur à la définition malaisée. Nous préférerons donc l’expression communément acceptée de "personnes à haut potentiel" (les HP). Le concept n’est pas neuf, mais c’est seulement depuis une dizaine d’années que le rouleau compresseur médiatique l’a pris en compte, faisant naître un effet de mode, dont les retombées sont à la fois heureuses et moins heureuses.

Heureuses, car les signes de hautes potentialités interpellent plus rapidement les psychologues, enseignants et éducateurs, et, en première ligne, les parents. Les retombées moins bénéfiques sont d’ordres pécuniaire et psychologique. Dans le premier cas, les HP peuvent bénéficier d’un accompagnement multidisciplinaire adapté à leurs besoins.

Avec le diagnostic, la personne concernée ne se retrouve plus seule face à ses angoisses et ses pensées, elle est reconnue comme ayant des besoins spécifiques. Mais il existe malheureusement des "arnaques", des psychologues ou des centres qui prétendent délivrer une analyse, après une conversation ou un testing incomplet et non personnalisé, et qui vendent ensuite des activités à des montants élevés.

Alors comment identifier la haute potentialité et les problèmes qu’elle génère, comment accompagner les personnes en souffrance? Quelles sont les structures mises en place chez nous pour ce type de profil qui, selon une étude de 2012, concerne 2,5% de la population en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Un profil paradoxal et complexe

©Olivier Polet

Dans un premier temps, il est nécessaire de clarifier une chose: un HP a effectivement un QI plus élevé que la moyenne, 130 et au-delà, mais il s’agit surtout d’une manière de penser dite "divergente", un raisonnement en arborescence, dense et rapide, une facilité d’apprentissage (qui peut d’ailleurs jouer de mauvais tours). "Prétendre pouvoir définir le HP serait prétentieux. On doit être délicat avec ce concept. Ce sont souvent des enfants hypersensibles qui ont toujours l’air de réfléchir. Ils acquièrent un vocabulaire riche très tôt en l’utilisant à bon escient, ils apprennent à lire très jeunes et ont un raisonnement stratégique", explique Laurence Nicolaï, directrice du CVIM (Centre de valorisation des intelligences multiples) à Liège. Un centre créé autour du "Certificat d’université en intervention auprès des enfants et adolescents à haut potentiel en difficulté", dispensé par l’UMons et coordonné par les docteurs Victor Braconnier et Jacques Grégoire.

Le premier ajoute à la définition qu’il s’agit "d’un cumul de caractéristiques cognitives, affectives, comportementales… Une curiosité intellectuelle très importante, une facilité d’apprentissage, un besoin de maîtrise, de perfection, et une grande anxiété".

"La haute potentialité est un véritable trésor quand elle est bien accompagnée."
Anne Geelhand
Personne ressource de L’ASBL Projet HP St-Boniface

Paradoxalement, cette forme d’intelligence, cette facilité d’apprentissage s’accompagnent souvent de troubles associés tels que la dyslexie, les troubles de l’attention… Le profil HP est un profil paradoxal, complexe et ne conduit pas nécessairement vers la réussite scolaire, au contraire. Ce qui rend la reconnaissance d’autant plus compliquée.

Selon l’expérience de Carine Doutreloux, administratrice de l’association EHP, ayant suivi les cours dispensés dans le cadre du Certificat – et elle-même maman d’un adolescent HP –, ces enfants confondent comprendre et apprendre. "L’aisance avec laquelle ils ingurgitent une grande quantité de matière n’est pas toujours suivie d’une capacité de la restituer, du moins, selon les normes scolaires."

En consultation, le docteur Braconnier dit recevoir de nombreux HP en échec scolaire, voire en décrochage. Certains vont jusqu’à souffrir d’une phobie scolaire. Les signes, avant d’être détectés pour ce qu’ils sont, peuvent donc être pris pour des symptômes d’autres problèmes d’apprentissage. Mais il ne faudrait pas passer outre les difficultés de socialisation. Considérés, selon les cas, comme des cancres, des impertinents ou des petits je-sais-tout, ignorant la nuance dans l’interaction sociale, ils ont l’impression d’être des Ovnis. 

"Les ados que je reçois n’ont pas développé le goût de l’effort. Avoir trop de facilité dans le primaire s’est retourné contre eux, car cela ne les a pas incités à développer des savoir-faire et des savoir-être."
Victor Braconnier
Docteur et coordinateur au CVIM

Parmi leurs deux pires "ennemis", on retrouve l’ennui – ils ont besoin de complexification, d’être nourris intellectuellement –, mais surtout l’incompréhension, accompagnée du rejet (jusqu’au harcèlement) et donc d’une grande mésestime personnelle.

"Le plus difficile pour eux, c’est de se sentir différents et de ne pas avoir des adultes qui comprennent et acceptent", commente Carine Doutreloux. Laurence Nicolaï, du CVIM, précise que "certains enfants HP en arrivent à mettre en place des dispositifs masques pour combler les différences avec les pairs, quitte à y perdre leur identité. Les répercussions peuvent être brutales plus tard."

Vers une bonne analyse

©Olivier Polet

Deviner des signes de haut potentiel, les faire diagnostiquer… la démarche n’est pas si évidente. Il est plutôt souhaitable de se diriger vers des professionnels formés à la chose. Comme on l’a entraperçu plus haut, le haut potentiel est une combinaison d’éléments. Inutile de se fier uniquement au test de QI, même s’il est déterminé qu’un HP a 130 de QI ou plus. Pour le docteur Victor Braconnier, "il faut faire une investigation qualitative, une anamnèse approfondie. Le QI n’est jamais qu’un outil indicateur de forces".

Il est rejoint par Laurence Nicolaï qui, dans son centre, fait passer une série de tests (de Terrassier, de Gardner, de Wechsler) dans les conditions les plus optimales possibles. "Il faut identifier d’autres domaines de compétence que ceux qu’on trouve dans le test de QI. Il faut étudier les autres types d’intelligence, ainsi que les besoins spécifiques des personnes. Il est très important de faire passer des tests récents, par un spécialiste, via une méthode scientifique. Sans cela, il peut y avoir des erreurs."

À l’époque, inexpérimentée et en quête d’aide pour son fils, Carine Doutreloux a eu droit à une analyse rudimentaire. "J’ai juste reçu un compte rendu de ce que j’avais décrit. Pas de chiffres, pas d’analyse..." Mieux renseignée, elle a renouvelé l’expérience ailleurs, un bilan complet cette fois, deux ans plus tard. Agnès, maman de deux enfants HP (lire son témoignage), explique deux mauvaises expériences. "Dans un centre, à la première séance d’info, je me suis retrouvée face à des adultes blessés. Je ne voulais pas mettre mon fils dans un ghetto, je voulais qu’il s’intègre aux autres. Dans un autre centre, mon aîné a refusé d’y retourner. ‘Ils sont fous’, m’a-t-il dit."

"Il faut identifier d’autres domaines de compétence que ceux qu’on trouve dans le test de QI. Il faut étudier les autres types d’intelligence, ainsi que les besoins spécifiques des personnes. Il est très important de faire passer des tests récents, par un spécialiste, via une méthode scientifique. Sans cela, il peut y avoir des erreurs."
Laurence Nicolaï
Directrice du CVIM

Ces dernières années ont fleuri des centres spécialement dédiés aux HP. Selon le docteur Jacques Grégoire, vice-recteur du secteur des sciences humaines à l’UCL et spécialiste reconnu internationalement dans le suivi des personnes HP, il s’agit de faire attention: "Pour certains, on peut parler d’arnaque. Ils ont vu le filon, collent des étiquettes. Ce n’est pas bien de faire cela. On ne respecte pas les spécificités de chacun. Il existe bien un business derrière ces HP." Bref, la vigilance est de mise, même si, comme le souligne l’auteur Isabelle Bary (lire son témoignage), le jugement de la qualité et de l’utilité du centre reste subjectif.

Un enseignement à réformer

Aujourd’hui, le Certificat universitaire de l’UMons est le seul moyen, en Fédération Wallonie-Bruxelles, de se former à l’accompagnement des HP. Il est notamment le fruit d’une recherche action interuniversitaire lancée en 2000 par Pierre Hazette, alors ministre de l’Enseignement et qui avait constaté que de nombreux jeunes, malgré leurs hautes potentialités, se retrouvaient en échec scolaire. "L’objectif était de travailler avec des écoles pilotes à une meilleure intégration de ces élèves à haut potentiel", explique le docteur Grégoire. "On a constaté que beaucoup d’enseignants n’ont pas été formé pour les parcours atypiques. Les HP apparaissent alors comme des perturbateurs. Certains les orientent même vers l’enseignement spécial."

©Pieter Van Eenoge

Si l’une des premières idées du ministre fut de créer des écoles pour HP comme en France, elle fut vite rejetée à l’unanimité par toutes les universités. Hors de question de fonder des ghettos qui, en plus de ne pas aider à l’intégration sociale voulue, pourraient laisser transparaître une tendance à l’eugénisme. "On a donc travaillé pendant une dizaine d’années avec des écoles afin de déterminer des actions, ni très coûteuses, ni très spectaculaires, pour accommoder la différence. Mais, au fur et à mesure, le financement pour cette recherche s’est réduit à peau de chagrin." Au final paraîtra une brochure distribuée dans toutes les écoles et centres PMS, contenant une série de méthodes pour ces élèves HP.

"Une réforme profonde de la formation des enseignants est nécessaire. Il faut apprendre à l’enseignant à s’adapter à une classe hétérogène. Mais l’accompagnement d’élèves HP, pour être efficace, doit être un vrai projet d’école, pas juste le fait d’enseignants isolés", ajoute le docteur Grégoire qui prend en guise de bon exemple l’Institut secondaire Saint-Boniface, à Bruxelles. Depuis 2009, Anne Geelhand (formée elle aussi à l’UMons) y officie en tant que personne ressource pour les élèves HP via l’ASBL Projet HP St-Boniface. Elle suit individuellement la centaine d’élèves HP en secondaire, apporte conseils et soutien aux profs et aux parents, organise, en coordination avec la direction et le personnel enseignant, des ateliers spécifiques. 

"On les suit afin qu’ils se sentent mieux en classe tout en leur offrant une bulle d’oxygène via des activités dédiées."
Anne Geelhand
Personne ressource de l'ASBL Projet HP St-Boniface

A notre question de savoir si d’autres écoles pilotes ont persisté dans ce sens suite à la recherche action, Anne Geelhand et le docteur Grégoire répondent négativement. À ce jour, il existerait quelques tentatives isolées, peu coordonnées. Selon le docteur Braconnier, il est nécessaire désormais d’établir un dialogue, dans un langage commun, entre tous les intervenants, dans ce paysage quelque peu éclaté.

 

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