reportage

La boxe, sensations fortes au féminin

©Aurélie Geurts

De plus en plus de femmes font le coup de poing. Si elles montent sur le ring, c’est qu’une révolution des mentalités lie la boxe à un nouvel art de vivre, où la violence maîtrisée s’associe aux bienfaits pour la santé et au développement personnel.

Sur le ring, les mâchoires sont tendues, les regards sont concentrés, les mains tremblent un peu, les jambes sont en mouvement. Lorsqu’un coup part et qu’il atteint sa cible, c’est toute la vibration de la vie qui traverse la salle. Il y a une tension du corps qui se lie avec celle des cordes, comme pour composer une étrange musique, partagée entre les souffles mêlés, le silence et le son du corps qui endure et s’endurcit.

Chaque geste est à la fois terriblement fluide et porteur d’une densité immense. Cette débauche d’énergie n’est jamais vaine, elle est presque sacrée. Enfin, les corps s’effondrent de fatigue. Les odeurs de cuir et de sueur se mélangent. Aux cris et aux râles ont succédé les sourires de soulagement.

Quand les femmes se mettent à boxer

Mais ces corps qui dansent dans ce carré de cordes sont ceux de femmes, qui affichent une conviction quasiment guerrière. Animées par une nécessité indicible, qui semble venir de l’estomac plus que du cœur, on a l’impression que ces boxeuses jouent leur vie. Elles se battent contre quelque chose qui reste de l’ordre du secret, mais aussi tout simplement pour se sentir vivantes.

Ces femmes affinent leur silhouette bien sûr, mais c’est au prix d’un effort qui n’est pas comparable avec les autres sports. Elles affirment une détermination sans faille qui se grave dans les sacs et les punching-balls, qu’elles frappent sans relâche.

Des vertus retrouvées

Aujourd’hui, l’engouement pour la boxe n’a jamais semblé aussi fort. Les salles d’entraînement ne désemplissent pas et les clubs constatent une forte hausse des inscriptions. La boxe fait toujours plus d’adeptes et ce phénomène ne cesse de s’amplifier. Selon les spécialistes du milieu, il s’agit là d’une réelle tendance et non d’un simple effet de mode. En quelques années, la boxe est passée du statut d’un sport presque exclusivement masculin, réservé à quelques initiés, à un sport incontournable s’adressant à tout le monde.

Pourquoi je boxe?

Témoignage de Sarah Godard, journaliste à L’Echo


On peut le dire, j’avais de solides préjugés au sujet de la boxe: je ne la concevais même pas comme un sport, plutôt comme un hobby de mâles qui, depuis l’enfance et la cour de récré, ne seraient jamais vraiment parvenus à arrêter de se taper dessus. Et qui, du coup, essayaient de sublimer ces instincts et d’en faire quelque chose de soi-disant noble. Je ne voyais d’ailleurs pas grand chose de beau, ou même de technique dans ce sport.

Puis l’occasion s’est présentée, ou plutôt imposée. J’étais à l’époque en plein burn-out. Pas de perspectives, plus beaucoup de certitudes, mais une grosse, grosse envie de me défouler. D’autant que mon corps réclamait depuis un moment que je me remette au sport. Je n’avais donc pas grand-chose à perdre et j’ai tenté le coup. Et je dois avouer que… je n’ai pas directement été convaincue. J’ai tenté une première salle, sans franchement accrocher, même si je sentais déjà que le sport en tant que tel me faisait du bien. J’ai tenté la boxe thaï aussi, que j’ai adorée. Mais le fait de revenir systématiquement avec des énormes bleus sur les tibias m’a un peu refroidie. C’est jouissif au possible, mais qu’est-ce que ça fait mal, bordel!

A force, j’ai finalement trouvé une salle qui me convenait. J’ai pu découvrir tous les avantages de ce sport. En premier lieu, c’est hyper complet: c’est excellent pour le cardio, ça muscle, ça travaille l’équilibre, la précision,... La boxe exige beaucoup de technique, de concentration, et c’est super bon pour le mental. Ca renforce la détermination. Ça m'a aidé à me relever. On doit s’appliquer pour effectuer correctement les enchaînements et au final, on se sent plus solide, tant physiquement que psychologiquement. Puis, c’est simplement sympa, l’ambiance est bonne et le fait que ce soit mixte y contribue.

Je m’étais donc trompée: c’est bien un sport noble.

Cependant, l’image de la boxe est ambivalente: d’une part, aux yeux de certains, elle continue d’incarner un sport violent et gangrené par l’argent (le combat qui a opposé Mayweather à McGregor a généré un profit de 500 millions de dollars), d’autre part, à une autre échelle, elle s’est considérablement renouvelée au fil du temps. Son environnement est en pleine mutation, tout comme les modalités de sa pratique.

C’est en ce qui concerne la santé, que son image s’est plus particulièrement modifiée. On assiste à une véritable révolution des mentalités. Longtemps considérée comme dangereuse et, à plusieurs égards, dévastatrice pour celui qui la pratique, la boxe est désormais perçue comme bénéfique pour la santé. Il semble loin le temps des visages en sang et tuméfiés, marqués par la répétition incessante des coups.

Les "nouveaux boxeurs" ont pris conscience qu’il n’est pas nécessaire de sortir d’un entraînement avec des hématomes pour apprécier ce sport et en tirer des bénéfices rapides. On peut très bien boxer sans subir des désagréments physiques et sans réaliser de "véritables" combats.

Nicolas Vandenbalck, médecin de la fédération francophone de boxe anglaise, affirme que la boxe possède des vertus "exceptionnelles". Les bienfaits sont nombreux et les risques de se blesser sont, en réalité, minimes. Elle peut même être recommandée dès lors qu’elle est pratiquée en entraînement. C’est pourquoi la boxe n’en finit pas de séduire des amateurs en quête d’exercices physiques et de sensations fortes, particulièrement les femmes.

Sport extrêmement complet, la boxe fait littéralement travailler tout le corps, du cardio à la musculation en passant par la résistance, la puissance, la technique et la motricité. Outre la sempiternelle perte de masse graisseuse, cette pratique fait surtout augmenter la force physique. Mais c’est également l’endurance et la coordination qui se développent.

En plus de favoriser la rapidité, les réflexes et la précision, la boxe permet de travailler de nombreuses aptitudes, et notamment d’extérioriser des émotions tout en procurant un sentiment de relâchement et de bien-être. D’autre part, elle accroît l’assurance et la confiance en soi.

©Aurélie Geurts

En se popularisant, la boxe a donc perdu un peu de son caractère aventureux et obscur, symbole des tensions sociales, économiques et raciales. Auparavant, elle était un moyen de transcender son destin, aujourd’hui, elle contribue, plus modestement, à se rendre maître de soi-même et à mieux se connaître, physiquement et mentalement.

Le docteur Vandenbalck précise: "Il y a dix ans, je ne recevais aucune femme dans mon cabinet. Depuis, la situation a bien changé. De plus en plus de mannequins, par exemple, pratiquent la boxe de fitness." Même constat au niveau de la fédération. Bob Logist, président de la fédération de boxe anglaise européenne, note la présence de 10% de femmes au niveau professionnel. Tendance en hausse depuis une dizaine d’années, qu’il explique notamment "grâce à des sportives de renom qui ont jeté un éclairage nouveau sur ce sport et ont donné envie à d’autres de le pratiquer". Et pourtant, la parité est encore loin d’être atteinte. Il déplore une situation d’inégalité. "Au niveau mondial, le salaire d’une boxeuse reste inférieur à celui d’un boxeur."

Daniel Liseune, ancien champion international, confirme cette tendance au niveau amateur. Responsable d’une salle de boxe française à Bruxelles, il a observé une augmentation de 50% de femmes. Qui sont-elles? "Elles sont issues de tous les milieux sociaux, mais certaines viennent des classes plus aisées. Je croise désormais régulièrement des enseignantes, des avocates ou des indépendantes."

Auteure de la pièce "Je suis un poids plume", Stéphanie Blanchoud voit, pour sa part, dans la pratique de la boxe, "une ressource pour l’imaginaire et une façon de repousser, sur un plan physique et psychologique, ses propres limites, en partant à la reconquête de soi".

 

Catherine Labrique pratique, quant à elle, la boxe française depuis dix ans. Elle se souvient: "C’est la recherche de nouvelles sensations qui m’a amenée, après avoir pratiqué d’autres sports de combat, vers ce sport atypique." Que cherche-t-elle à travers la boxe? "Principalement le défoulement, la rigueur et la technique, le fait de se vider la tête en se dépensant au maximum." Pour elle, "la boxe possède sans doute quelque chose de rassurant pour les femmes dans le contexte actuel."

Malgré une nette évolution, elle souligne que les femmes restent cependant très "minoritaires" dans ce milieu parfois stéréotypé, tout en rappelant que la boxe féminine se porte particulièrement bien en Belgique (en 2013 et en 2014, Delfine Persoon a été élue championne du monde).

Opposée à la marchandisation de la boxe qui, comme elle le rappelle, "égale voire dépasse celle du football", elle défend une autre approche de ce sport: "La boxe est porteuse de valeurs et de sens. Selon moi, c’est une forme d’éthique." Elle apprécie l’idée d’utiliser cette pratique comme un "outil", notamment au sein de différents projets d’intégration sociale.

©Aurélie Geurts

Dernièrement, la boxe a même fait son entrée dans la sphère du coaching de travail et du team building. Attirant autant les associations de quartier que les grands cabinets d’avocats, elle incarne une simulation parfaite de la vie professionnelle et sociale.

La boxe peut non seulement avoir une influence sur la qualité de vie, mais également sur le bien-être au travail en associant coachings physique et mental. Si elle peut muscler le corps, elle est aussi capable d’accroître la motivation. En plus de réduire le stress, elle développe la cohésion et stimule la création de liens entre les employés. En ce sens, elle est susceptible de contribuer in fine à la productivité et à la performance des entreprises.

Art de vivre

Par son aspect complet et désormais plus policé, la boxe ferait presque oublier l’agressivité qui la caractérisait jadis. L’art du combat serait donc bien devenu, contre toute attente, un art de vivre. La boxe permet d’affronter les peurs et de se confronter à la violence, non seulement celle du monde ou des autres, mais celle qui nous habite. Elle ouvre la voie à l’exploration d’une dimension refoulée et ténébreuse qui réside en chacun de nous.

Or cette mise à nu s’effectue dans un cadre très réglementé, permettant le respect de l’autre, tout en favorisant le dépassement de ses propres limites. Plus que l’image de la violence irrépressible des rapports entre les individus, la boxe représente la tentative de sa conjuration ou, du moins, de son exorcisation.

Livre

"Scènes de boxe"

Entraîneur et fils de boxeur, Elie Robert-Nicoud est l’auteur de "Scènes de boxe" (éditions Stock, 2017), un roman qui traverse ce monde de légendes, plein de douleur, de sueur, de rage, de gloire, de vies brisées et de héros tragiques.

Au détour des pages, on croise, entre autres, Jack Dempsey, Jack Johnson, Marcel Cerdan, Mohamed Ali, Joe Frazier, Jake LaMotta, etc. En mêlant ses souvenirs avec les histoires de toutes ces grandes figures, il montre de quelle façon la boxe questionne la vie et la mort, le rapport au corps, la souffrance et l’origine de l’agressivité. Il s’attache surtout à réinscrire la boxe dans l’histoire américaine.

La boxe, c’est l’Amérique et, à plus forte raison, l’histoire de l’homme noir en Amérique. Emblème des fractures sociales et raciales, la boxe est une pratique qui ne relève pas de la lumière du jour, du plaisir et de la performance, mais plutôt de l’ombre et de la nuit. Il en va du boxeur comme du jazzman. S’influençant l’un l’autre, partageant de mêmes sources d’inspiration, ils possèdent tous deux un même sens de l’esthétique et s’efforcent de styliser leur existence.

Un combat, c’est un certain swing et un standard répété à mesure que les coups s’enchaînent. Chaque boxeur cultive une attitude bien particulière sur le ring. Jake LaMotta, magnifiquement incarné par Robert De Niro dans "Raging Bull", encaissait les coups sans faiblir, cherchant par cette attitude à venir à bout de ses tourments intérieurs.

"La boxe n’est pas un sport, c’est un monde, fait de douleur, un monde dur, sombre, parfois tragique, un monde de sacrifice que l’on ne peut aimer qu’avec ambivalence", écrit l’auteur. La boxe symbolise la vie en sa toute-puissance, sa vulnérabilité, sa beauté, son courage et son caractère autodestructeur. Dans la communion des corps blessés et fatigués, exhibés devant les regards des spectateurs hystériques, a lieu la mise en scène de l’interdit du crime. Un jour, on demanda à Barry McGuigan pourquoi il était boxeur: "Je ne peux pas être poète. Je ne sais pas raconter les histoires." Drame sans paroles, composé de chair et d’os, la boxe a fasciné les écrivains qui, lorsqu’ils n’étaient pas boxeurs eux-mêmes (Hemingway, Arthur Cravan), ont cherché à exprimer son langage subtil et mystérieux, que ce soient Jack London ("Sur le ring", 1905) ou Norman Mailer ("Le Combat du siècle", 1975). 

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