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Les "Suites" de Bach selon Anne Teresa De Keersmaeker

©(c) anne van aerschot

Après la Ruhrtriennale, cet été, Anne Teresa de Keersmaeker et Jean-Guihen Queyras présentent à La Monnaie leur travail sur les six "Suites" de Bach.

La musique imprègne depuis toujours le travail de la chorégraphe flamande Anne Teresa De Keersmaeker, et Bach singulièrement, en qui elle retrouve l’architecture savante qui structure ses propres créations. Il y eut "Toccata", "Zeitung", "Partita 2", et à présent "Mitten wir im leben sind", une chorégraphie pour 5 danseurs et un violoncelle sur les six "Suites" pour violoncelle de Bach.

Ce dernier opus est né de la rencontre avec le brillant violoncelliste français Jean-Guihen Queyras qui avait été subjugué par l’union singulière qu’elle propose entre danse et musique. "Dans tout ce que j’avais vu d’elle, explique le musicien, ce qu’il m’a paru le plus incroyable, c’est qu’elle crée de compositeur à compositeur. Elle va chercher la matrice de la musique pour recréer quelque chose de très fort." Cette matrice, ce cheminement vers l’essence de la musique de Bach, c’est Queyras qui en fera don à la danseuse pour lui permettre d’entreprendre sa relecture.

Mitten wir im Leben sind/Bach6Cellosuiten (2017) — teaser

"Et c’est exceptionnel parce que Jean-Guihen a une intense activité de concertiste, enchaîne Anne Teresa De Keersmaeker, mais nous avons réussi à passer beaucoup de temps ensemble à analyser les partitions. Presque comme il l’aurait fait avec ses propres étudiants, éclairant pour nous leur structure harmonique, les carrures, les lignes sous-jacentes de basse, les articulations, la rhétorique et ce qu’il avait lui-même appris de ses maîtres comme Anner Bylsma."

"Pour construire une interprétation, il faut avoir conscience de la base harmonique de la pièce et du rythme de sa basse", précise Jean-Guihen Queyras. Or, dans les "Suites" de Bach, la basse continue n’existe pas. Queyras s’est donc attelé à la reconstituer virtuellement pour servir de base au contrepoint dansé d’Anne Teresa De Keersmaeker. "Cette basse virtuelle, nous l’avons ensuite enregistrée, poursuit le violoncelliste. Sans dévoiler tout le spectacle, il y a un moment où les danseurs marchent tout simplement sur son rythme comme s’ils égrenaient un chapelet."

Anne Teresa De Keersmaeker porte ainsi plus loin encore le travail entamé avec la violoniste baroque Amandine Beyer avec "Partita 2". On y voyait Anne Teresa De Keersmaeker, en couple avec le chorégraphe Boris Charmatz, reprendre la structure de la "Chaconne" de Bach, jouée précédemment dans le noir absolu par la violoniste, puis la redonner, à trois cette fois, dans une exultation finale.

"Anne Teresa a fait ce même genre de travail dramaturgique avec les six ‘Suites’, poursuit Jean-Guihen Queyras. Mais c’est plus que restituer l’œuvre de Bach: elle crée autre chose, comme un grand cinéaste qui adapterait ‘À la recherche du temps perdu’. Ce sont les ‘Suites’ d’après Anne Teresa."

La quête de l’harmonie

"Il y a comme une nouvelle porte qui s’est ouverte, abonde-t-elle. Tout ce travail d’étude, de recherche a créé un nouveau point d’ancrage pour la chorégraphie. Celle-ci prend sa source dans l’harmonie des pièces de Bach. Un travail déjà esquissé dans ‘Partita 2’ avec Amandine et aussi après, avec le ‘Così fan tutte’ que j’ai fait à Paris avec Philippe Jordan."

Anne Teresa De Keersmaeker réfute toutefois l’idée de créer un vocabulaire chorégraphique qui transposerait littéralement les enchaînements entre les tonalités, entre modes majeurs et mineurs de Bach. "Il est clair que Bach emploie certains codes, mais jamais de façon systématique. Quand on le chorégraphie, il faut définir, articuler une approche et faire des choix, développer un certain concept qui suit une logique. Ce n’est pas la logique musicale mais une logique de mouvements qui est une interprétation, une transformation du langage musical… mais jamais de manière figée. Il y a aussi une grande ambiguïté des choix entre les règles de la musique et les règles de jeu que l’on s’impose et dont on dévie évidemment."

"Il y a comme une nouvelle porte qui s’est ouverte. Tout ce travail a créé un point d’ancrage pour la danse. Celle-ci s’ancre dans l’harmonie des pièces de Bach."
Anne Teresa De Keersmaeker


Jean-Guihen Queyras reprend: "On joue beaucoup ensemble. Au fur et à mesure des performances se crée un vrai travail de musique de chambre. En percevant le geste des danseurs et comment ils prennent leurs appuis, je sens que cela influence mon jeu."

Au final, cette nouvelle dimension harmonique du travail d’Anne Teresa De Keersmaeker semble ouvrir son art si architecturé à une dimension plus sensuelle, approchant cet équilibre qu’elle entrevoit dans la nature: "Il y a de l’abstraction chez Bach, mais on y reconnaît l’expérience humaine et toutes les émotions qui l’accompagnent. Il y a cette harmonie."

Jusqu’au 27/9 à La Monnaie.

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