Les femmes et la science, je t'aime moi non plus

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On croit que les femmes n’aiment pas la science. Ce n’est pas vrai. Il y a quasi autant de diplômées en sciences que de diplômés. Par contre, il n’est pas certain que la science aime les femmes…

Elle est extraordinairement brillante, très jeune et dynamite le mythe du chercheur à blouse, à lunettes et à cheveux blancs. Sabrina Pasterski est en train de devenir une icône du génie scientifique. Et qui plus est, du génie féminin. À 9 ans, elle prend des leçons de pilotage; à 12 ans, elle commence à créer son propre avion; à 14 ans, elle présente son projet au MIT; à 16 ans, elle vole en solo dans l’avion qu’elle a conçu. Aujourd’hui, elle a 22 ans, elle est diplômée du MIT (avec la note maximale) et est doctorante à Harvard. Comme elle étudie les trous noirs, les principes de l’espace-temps et la pesanteur, on voit en elle le digne successeur de Stephen Hawking et Albert Einstein. Son tout premier article a été accepté par le "Journal of High-Energy Physics" dans les 24 heures après réception. Et sa deuxième publication a été recommandée comme suggestion de lecture par les "Physical Review Letters". Mais il n’y pas que dans le monde académique que la toute jeune femme s’est fait remarquer. Jeff Bezos, le patron d’Amazon et de Blue Origin (sa firme de tourisme spatial), l’attend les bras grands ouverts "dès qu’elle se sentira prête".

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Surdouée et passionnée – quand elle ne dort pas, elle fait de la physique, dit-elle – elle ne se fossilise pas dans un laboratoire de recherche. Sabrina Pasterski a sa licence de pilote d’avion et son permis moto. Côté clin d’œil, sachez qu’elle détient aussi sa licence de pirate du MIT: elle maîtrise le sabre, la voile, le tir au pistolet et le tir à l’arc. Et qu’elle se décrit comme le meilleur joueur de "Speed Demon" (un jeu vidéo de course de voitures) des alentours.

Iconique mais pas archétypale, Sabrina Pasterski est la scientifique parfaite pour porter l’étendard de rôle modèle féminin. Et, nom d’une équation!, la science en a fichtrement besoin.

XX, les chromosomes perdus de recherche

"Les femmes vont se charger ou être chargées des tâches administratives. Or ça prend un temps fou et donc ça pèse sur leur temps consacré à la recherche"
Hélène Périvier
Économiste de Sciences Po

Dans l’Union européenne, on relève, en moyenne, 33% de femmes chercheuses. Des chiffres tirés vers le haut par les pays de l’Est (qui affichent 40 à 53% de chercheuses), tandis que l’Europe de l’Ouest ferme la marche (entre 24 et 36%). L’Allemagne (27%), la France (26%), les Pays-Bas (24%) font piètre figure. La Belgique s’en sort un peu mieux avec 34%. Ce qui couvre une disparité en fonction des matières scientifiques. En Belgique, on relevait, en 2012, 21% de chercheuses en ingénierie et technologie et 33% en sciences naturelles. Elles sont majoritaires en sciences médicales (53%) et quasi à égalité en sciences sociales (49%) et agronomie (47%). Enfin, elles sont 45% en sciences humaines (1).

Promis, on arrête avec le gavage de chiffres. Mais on est bien forcé de continuer à soulever les poupées russes. Car, on vous le donne en mille, ces chiffres couvrent encore une autre réalité. Plus on monte dans la hiérarchie et dans les postes à responsabilités, moins il y a de femmes chercheuses. Comme dans beaucoup d’autres secteurs, cela dit. "Moi qui viens de la chimie, j’appelle ça ‘l’évaporation’, nous dit la directrice du FNRS, Véronique Halloin. Chez nous, les candidatures pour le doctorat, c’est 50-50. Puis les candis pour les post-doctorats, c’est 45% de femmes. Et celles pour les mandats de chercheurs permanents tombent à 35% de femmes. Ca nous pose question." Une question qui se pose dans toutes les universités, grandes écoles et institutions scientifiques. Car le constat est le même dans tous les pays développés: les étudiantes et les diplômées sont quasi aussi nombreuses, parfois plus, que les étudiants. Et pourtant, elles deviennent minoritaires dans les carrières scientifiques. "À Sciences Po, on a 60% d’étudiantes. Mais on en perd une partie en doctorat et on n’en a quasi plus en enseignement. La déperdition est vraiment très forte à mesure qu’on monte dans la hiérarchie", indique Hélène Périvier, économiste française qui coordonne le projet européen Egera (Effective Gender Equality in Research and the Academia).

Pourquoi cette évaporation?

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Il est temps de poser la question à mille francs: pourquoi cette évaporation? Amateur de réponse simple et unique, passez votre chemin.

La présence de femmes dans la recherche, c’est relativement récent. Il faut donc laisser le temps au temps. Par exemple, un chercheur qualifié (degré 1) au FNRS a besoin de 15 à 20 ans de carrière pour éventuellement devenir directeur de recherche (degré 3). Cependant, cela n’explique pas tout. Car bien qu’il y ait de plus en plus de femmes diplômées en sciences, la tendance n’est pas au rattrapage dans les échelons de la hiérarchie.

Le cycle de vie entre en collision avec le cycle de carrière. "C’est vers 32-33 ans qu’un chercheur essaie d’avoir un poste fixe. Or on attend que la personne ait un parcours hors de l’institution dans laquelle elle postule, qu’elle ait des expériences variées et notamment à l’étranger", rappelle Véronique Halloin. Or c’est aussi aux alentours du début de la trentaine qu’hommes et femmes ont leur premier enfant. Oui, mais voilà, c’est la femme qui le fait. Et, au XXIe siècle, ce sont toujours les femmes qui s’occupent davantage des enfants que les hommes (deux à trois fois plus, cela dépend des études).

L’exigence en matière de publications. C’est devenu le leitmotiv carnassier du monde de la recherche: il faut publier à tour de bras pour exister. Et publier dans les revues de référence pour être respecté et signifier son excellence. "Au moment où on exige une très forte productivité des individus, c’est le moment où la question d’avoir un enfant se pose", relève Hélène Périvier.

La procédure d’évaluation des parcours. Les publications "peer review" (relues et validées par d’autres scientifiques) sont l’un des éléments clefs pour évaluer le parcours d’un chercheur. "Si le CV de Monsieur a cinq papiers ‘peer review’ et que celui de Madame en a un, alors on va engager Monsieur. L’injonction de publication est de plus en plus forte et elle intervient de plus en plus tôt dans la carrière, ce qui pénalise les femmes", ajoute l’économiste française.

Les tâches administratives. La vie d’un labo ou d’un centre de recherche passe aussi par la case paperasserie. "Les femmes vont se charger ou être chargées des tâches administratives. Or ça prend un temps fou et donc ça pèse sur leur temps consacré à la recherche", pointe Hélène Périvier.

Peaufiner ses cours. Anne Boring, chercheuse à Sciences Po, a mené une étude (2) sur l’évaluation des enseignants et des enseignantes. Il en ressort qu’à qualité égale de cours, les femmes sont moins bien évaluées que les hommes (par les filles et les garçons). Du coup, elles passent du temps à améliorer leurs cours. Temps qu’elles ne consacrent donc pas à la recherche.

Un biais possible dans le "peer review". La question est posée, mais n’a pas encore de réponse scientifique. Y aurait-il des biais, conscients ou inconscients, dans le peer review? Un peu comme à fonction égale les femmes gagnent moins, à article de qualité égale, les femmes seraient moins validées par leurs pairs.

Il y a donc un faisceau de choses, souvent invisibles, qui nuisent à la carrière des chercheuses. Du coup, remédier à ces freins, faire sauter les obstacles, n’est pas évident.

Comment y mettre fin?

Une partie des universités, écoles et institutions scientifiques a mis sur pied des plans d’égalité des genres à appliquer en leur sein. Plusieurs projets inter-institutions existent pour comprendre et donc faire évoluer le phénomène (Egera, GenderNet, etc.). Il a d’abord fallu chiffrer ces impressions d’inégalité: le rapport "She figures – Gender in research and innovation", qui fait référence en Europe, n’existe que depuis 2003. Aujourd’hui, le constat est fait. La prise de conscience est en plein boom. On atteint le moment charnière où il faut passer à des mesures concrètes. Mais là aussi, la démarche scientifique s’applique. La communauté scientifique en est au stade de l’analyse de ce qui peut être mis en place. Et ne se fait aucune illusion sur des changements immédiats. "Il faut se contenter d’avancer à petit pas. Si vous êtes trop exigeant, vous braquez vos interlocuteurs", concède, avec regrets, Hélène Périvier. Le travail en cours, c’est d’informer et d’avoir un consensus sur le sujet. Car, pour attaquer ce problème, il faut en être conscient et y être attentif, par exemple en lisant un CV ou bien dans les procédures d’évaluation. Ce qui ne sera pas vain puisque les sciences suscitant de moins en moins de vocations, il serait bien utile de ne pas laisser les chercheuses s’évaporer ainsi.

(1) Sources des chiffres: "She figures 2015. Gender in research and innovation", prépublication. Le rapport complet doit être disponible "dans le courant des prochains mois", dixit la Commission européenne le 21/01/2016. (2) "Gender Biases in Student Evaluations of Teachers", OFCE, avril 2015.

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