Où sont les muses des élections européennes?

©Massimo Listri

Si les populistes plaident pour le retour des particularismes et des Nations, de leur côté, les Européens convaincus tentent de raviver un sentiment commun, notamment à travers la culture et ses symboles. Mais la culture est-elle bien la priorité de l’Europe?

"Il était difficile de ne pas être européen en 1925, ou en 1950. La question est de savoir pourquoi, à présent, il est devenu si facile de l’être aussi peu, ou plus du tout." Par ces mots, Régis Debray, écrivain et philosophe, résume parfaitement la situation à l’approche des élections de ce dimanche. Pour prendre la mesure de ce malaise grandissant, il suffit de se balader un soir place du Luxembourg, haut lieu de cette bureaucratie européenne qu’on accuse de tous les maux. Ici, les costumes et les tailleurs se fondent dans un paysage crépusculaire. La musique assourdissante masque partiellement les discussions qui gagnent en ferveur à mesure que les verres de bière et les cocktails aux couleurs criardes s’enchaînent. L’anglais est majoritaire, mais il se mêle quelque fois à un français hésitant, quoique très charmant.

La culture européenne: un poids lourd économique

L’industrie culturelle européenne représente une source importante de croissance économique. Avec 7 millions d’employés, elle est l’un des rares secteurs économiques européens à compter de nombreux leaders mondiaux. Au niveau numérique, on trouve le Français Deezer et le Suédois Spotify. En ce qui concerne l’audiovisuel, Universal (Vivendi) est le premier producteur mondial de musique. Cannes est le premier festival international de films et la première foire du livre au monde a lieu à Francfort. Enfin, sept des dix premiers musées du monde sont européens, tout comme sept des dix premiers éditeurs mondiaux.

Derrière l’apparente insouciance, ces jeunes fonctionnaires issus des quatre coins de l’Europe partagent une même inquiétude. "L’envie d’Europe ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Il faut multiplier les appels à refonder l’Europe, même s’ils ne sont pas toujours audibles." Tel est le mot d’ordre: réenchanter l’Europe, retrouver son origine. Mais où est-elle cette Europe véritable? Dans la tête de ces technocrates qu’on dit si détachés des réalités des Européens, soumis à un libéralisme incontrôlable, courbant l’échine devant tous les lobbies?

Cela fait un moment que le cœur de l’Europe semble s’être arrêté de battre, figé dans les discours techniques et les rapports indigestes. C’est comme si ce mastodonte politique, aussi insolite que lent, avait abandonné en route ses fondamentaux. "Depuis quelque temps, l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie. Elle s’assèche de ne pas parvenir à le rappeler à ses citoyens. Les mots de la littérature, peut-être, peuvent replacer au cœur du récit la conviction et l’élan sans lesquels rien ne se fait", écrit l’écrivain Laurent Gaudé.

Mais par quoi recommencer? On raconte (à tort, mais peu importe) que Jean Monnet, l’un des grands architectes de l’Europe, aurait un jour déclaré: "Si c’était à refaire, je commencerais par la culture." Cette idée semble plaire aux fonctionnaires qui m’entourent: "La culture a le pouvoir de soulever les émotions; en Europe, actuellement, on en a besoin", me souffle une jeune stagiaire. "L’Europe n’est pas seulement une construction politique et économique, c’est aussi une construction affective et mentale", explique pour sa part Jean-Noël Tronc, président de la Sacem. Et cette émotion n’est jamais mieux cristallisée que par des symboles culturels. L’incendie de Notre-Dame est venu le rappeler dernièrement avec une puissance tragique. Mais l’image de la cathédrale en flamme était à double tranchant car, alors que tous les dirigeants européens invoquaient la communion et les sources immortelles de notre civilisation, il fallait bien, dans le même temps, faire un constat: la culture apparaît comme le parent pauvre de l’Europe.

Looking for Europe

Existe-il une identité culturelle européenne? "Une géographie élastique empêche l’appropriation culturelle d’un espace naturel, car personne ne sait où l’Europe commence et où elle finit, écrit encore Regis Debray. Le Bosphore, la Laponie, l’Oural, Chrypre? Cela dépend des intérêts et des longitudes. L’Europe culture, l’Europe territoire et l’Europe institution ne se superposent pas." En d’autres mots, l’Europe ne désigne pas une réalité homogène. Si identité il y a, celle-ci est nécessairement complexe et multiple.

"L’Europe est une dynamique plus qu’une identité."

L’Europe est-elle Grecque? Romaine? Chrétienne? Est-elle née à la Renaissance? Vient-elle des Lumières? En un certain sens, l’Europe culturelle est partout. Alexandre le Grand a été jusqu’en en Inde. À l’origine, les Etats-Unis d’Amérique incarnent un morceau d’Europe qui a tout simplement voyagé. Quelles sont alors ces fameuses valeurs typiquement européennes? Les droits de l’homme? La démocratie? "Ce qui importe, c’est moins ce qu’a été et ce qu’est culturellement l’Europe, que ce type de rapport qu’elle entretient avec elle-même, écrit le philosophe Vincent Citot. L’Europe, par principe, a vocation à se remettre en question, à se redéfinir et aussi à s’universaliser. L’Europe est donc une dynamique plus qu’une identité. Elle n’est pas un patrimoine, mais une ambition."

On a du mal à le croire, mais c’est pourtant une réalité: ce n’est que depuis les années 80 que la culture est devenue un centre d’intérêt pour l’Europe. Il faut attendre 1992 et le Traité de Maastricht pour que l’Union européenne se dote d’une véritable compétence culturelle. On peut y lire ceci: "La Communauté contribue à l’épanouissement des cultures des États membres dans le respect de leur diversité nationale et régionale, tout en mettant en évidence l’héritage culturel commun." Viviane Reding, ancienne vice-présidente de la Commission européenne, explique les raisons de cet "oubli": "L’Europe, c’est d’abord la paix. Éviter une guerre en gérant la production de charbon et d’acier, pour limiter les constructions d’armes. Puis viennent l’économie, le marché et la prospérité, et seulement après le citoyen."

Depuis que l’UE se préoccupe de culture, des programmes ont été mis en place par la Commission Culture du Parlement européen et la Commission Éducation, Culture, Jeunesse et Sport de la Commission européenne. Se sont ainsi succédé des programmes aux noms toujours plus étonnants, dont les eurocrates ont le secret: "Kaléidoscope", "Culture 2000", "Ariane", "Raphaël", et le dernier en date: "Creative Europe". Celui-ci entend promouvoir la diversité culturelle et linguistique dans l’Union, tout en renforçant la compétitivité des secteurs culturels et créatifs. Il comporte un volet media, en soutenant, par exemple, le festival de Cannes. Prenant acte des grands défis contemporains tels que la fragmentation des marchés européens ou encore la globalisation, ce programme soutient notamment des plateformes qui aident les artistes émergents à traverser les frontières.

"Tibor Navrascisc n’a aucune marge de manœuvre sur les sujets sensibles. C’est un non-commissaire à la culture."

À la tête de cette commission Culture (qui a un pouvoir consultatif et non législatif), on retrouve Tibor Navrascisc, personnalité controversée, proche de Viktor Orban. "En fait, il s’est révélé assez modéré. Très encadré aussi. Il n’a aucune marge de manœuvre sur les sujets sensibles. C’est un non-commissaire à la culture. On ne peut mettre aucun dérapage à son actif. Il a même pris ses distances avec Orban, dont il a été le ministre", explique Hughes Beaudoin, spécialiste des questions européennes. Au niveau du Parlement, la Commission Culture est dirigée par une socialiste allemande, bien qu’elle soit composée majoritairement de l’extrême droite. "La Commission Culture est un espace stratégique pour l’extrême droite car c’est là que se discutent les sujets qui sont structurants pour ces partis: culture, éducation, religion, questions sociétales, langues, ajoute Hughes Beaudoin.

©Massimo Listri

"La Commission a peu de compétences normatives, elle est donc délaissée par les grands partis qui préfèrent les commissions normatives. Par exemple, la seule représentante titulaire de la France dans cette Commission est d’extrême droite. C’est donc un espace où ce genre de profils politiques a une visibilité supérieure. Ils peuvent s’y positionner sur leurs thèmes favoris: racines chrétiennes, identité, protection du patrimoine, de la langue, etc. Les conséquences législatives sont faibles, mais c’est une caisse de résonance importante pour eux. Être là, c’est se présenter comme un rempart contre le multiculturalisme, le laxisme sociétal et culturel. Et c’est beaucoup plus utile à leurs yeux que d’être dans une commission technique."

Culture et cultures

Les efforts pour intégrer la culture comme compétence de l’Union européenne demeurent relativement ambigus. À la lecture des textes, il apparaît évident que l’obsession est la diversité culturelle, la protection d’un héritage et le développement de la coopération. "La culture est un élément de la diversité européenne. Ce n’est pas une grande soupe comme aux USA", lance Viviane Reding. En effet, on pourrait considérer que l’Europe, c’est un maximum de diversité dans un minimum d’espace, tandis que les USA, c’est un minimum de diversité dans un maximum d’espace…

Les chiffres de la culture
  • Au niveau européen, le budget de la culture représente aujourd’hui 249 millions d’euros, soit 0,001% du budget total.
  • Le principal programme culture Europe Creative est doté d’un budget de 1,4 milliard d’euros pour la période 2014-2020.
  • En 2018, un budget de 8 millions d’euros a été débloqué pour l’année européenne du patrimoine culturel.
  • Une augmentation d’un peu plus de 30% du budget européen alloué à la culture est en cours de négociation au Parlement européen et au Conseil.
  • Les industries culturelles et créatives européennes représentent 535,9 milliards d’euros de revenus annuels.

 

Seulement voilà, l’Europe de la culture peut-elle se contenter d’être l’Europe des cultures, ne devrait-elle pas chercher à forger une culture européenne commune? La culture peut-elle désigner seulement la défense des particularismes? "L’UE s’est donnée pour devise ‘Unie dans la diversité’, mais elle a refusé de faire figurer Beethoven et Marie Curie sur les billets d’euros, afin de ne pas mettre en avant un pays plutôt qu’un autre… Or, à force de ne pas nommer ses racines et son histoire, qui sont aussi celles de ses Etats-Nations, l’UE se condamne à n’avoir pas de visage, pas d’odeur… et donc pas d’intérêt pour les citoyens", déplore Jean-Noël Tronc. "Il ne s’agit pas de créer un horizon culturel commun, unique, mais bien de faciliter cette compréhension mutuelle, explique, a contrario, un fonctionnaire européen. C’est une grande spécificité européenne par rapport à tout projet culturel porté par un pouvoir politique ‘classique’, ayant en général une visée unificatrice au détriment du respect de la diversité culturelle. Par exemple, L’Europe va traduire des textes dans une langue minoritaire pour les rendre accessibles. Elle ne va pas intervenir massivement dans la restauration de Notre-Dame, mais débloquer des fonds pour sauvegarder un patrimoine moins connu, ou encore permettre à de jeunes slovaques de faire des études de théâtre en France… Le problème, c’est que ce type d’actions n’a souvent pas beaucoup de visibilité."

La politique et la culture ne font bon ménage que moyennant quelques compromis. "J’ai toujours voulu sortir la culture de la culture pour la placer dans l’industrie culturelle, et ça a marché, déclare encore Viviane Reding. Au début, les acteurs culturels étaient fâchés. J’ai changé certaines dénominations pour obtenir les moyens financiers car il n’y a pas d’argent pour la culture avec un grand C. Je suis opposée à une vision romantique de la culture, celle du poète aux cheveux longs qui évolue seul, en marge de la société. La culture n’est pas quelque chose de pur. Nous avons besoin de la culture pour nous affirmer. Pour être ce que nous sommes, pour la vie en société. Il ne faut pas mettre la culture sur un piédestal. La culture est partout."

"La politique culturelle européenne fonctionne, mais sans se faire remarquer."

Ce point de vue ne fait pourtant pas l’unanimité. "Il manque encore d’homogénéité en Europe sur cette question, poursuit-elle. Nous n’avons pas tous la même vision de la culture. Au sud, on est très fier de sa culture et on veut la défendre; au nord, on se bat moins pour ce type de sujet." Ce qui ne l’empêche pas de rester optimiste. "La culture fonctionne, mais sans se faire remarquer", conclut-elle.

Cependant, il existe une concurrence institutionnelle inévitable entre toutes les agences chargées de la culture en Europe. Ce qui ne veut pas dire pour autant que la création d’une institution centralisatrice, à la manière de l’Unesco, permettrait une plus grande efficacité. Le problème est plus profond: la culture reste encore une compétence nationale en Europe. La politique culturelle européenne n’est donc que le reflet des politiques nationales en la matière. Et elles manquent cruellement d’ambition et de moyens…

Selon un récent sondage, plus de la moitié des Européens ne sont pas allés au cinéma ou au musée l’année dernière. Il est donc urgent de promouvoir la participation culturelle. Sur un tout autre plan, l’incendie de Notre-Dame a fait ressurgir certaines questions, comme celles du mécénat et des relations culturelles internationales. "Le mécénat n’est pas assez développé en Europe. Il faudrait le développer comme aux USA. À l’avenir, les États ne pourront plus tout financer", ajoute encore Viviane Reding.

  • "L’Europe fantôme", Régis Debray, Gallimard.
  • "Et si on recommençait par la culture", Jean-Noël Tronc, Seuil.
  • "Nous, l’Europe", Laurent Gaudé, Actes Sud.

Enfin, il y a bien sûr l’enjeu colossal du numérique au sujet duquel on se plaît souvent à répéter que l’Europe a accumulé un retard catastrophique. "L’adoption de la ‘directive droits d’auteur en avril dernier a marqué une étape importante dans la construction de l’Europe de la culture, explique Jean-Noël Tronc. Elle va garantir aux créateurs européens de faire respecter leurs droits, et de recevoir une juste rémunération de la part de Google, YouTube et Facebook. Avec ce texte essentiel, qui a représenté le combat politique le plus violent depuis 5 ans, l’Union européenne a prouvé qu’elle était capable de se mettre en ordre de bataille pour protéger sa souveraineté culturelle."

La place du Luxembourg est maintenant presque déserte. Bizarrement, l’éclairage public fait défaut. "Nous sommes à un tournant, mais peut-être est-il trop tard, me confesse un jeune homme. Il faut réapprendre à rêver l’Europe, sinon elle n’aura été qu’un songe éphémère. Nous devons réapprendre à nous unir à travers quelque chose qui nous dépasse, quelque chose qui n’a pas d’actualité immédiate." Il enfourche son vélo et s’enfonce dans la nuit. Très haut dans le ciel, quelques étoiles brillent. L’aurore ne va peut-être pas tarder à venir.

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