interview

Peter De Caluwe, un "bourgeois qui se questionne"

©De Munt / La Monnaie

Reconduit pour un 3e mandat de six ans à la tête de La Monnaie et de retour dans ses murs après deux ans de travaux, Peter De Caluwe ouvre la nouvelle saison avec une "créativité offensive" qu’il assume sans langue de bois.

Après deux ans de rénovation, et quinze mois sous l’inconfortable chapiteau de Tours & Taxis, La Monnaie retrouve, dès le 5 septembre, ses murs historiques. La saison s’ouvre avec la création de Philippe Boesmans, "Pinocchio". Tout un symbole pour une maison d’opéra qui, sous l’impulsion de son directeur général, privilégiera une fois encore l’audace et l’interpellation d’un monde à la dérive. Si une partie du public ne suit pas toujours certaines productions parfois très contemporaines – on met dans ce mot que l’on voudra –, la scène lyrique bruxelloise n’en a pas moins gagné avec Peter De Caluwe une belle reconnaissance internationale. Et quelques prix prestigieux. Mais une telle vitrine reste exposée à tous les vents, politiques, budgétaires, artistiques… Et la saison extra-muros aura secoué les troupes autant qu’elle les aura soudées.

Peter De Caluwe: "Les reports successifs des dates de fin des travaux nous ont forcés à beaucoup d’improvisation, notamment lorsque nous avons dû occuper le chapiteau de Tours et Taxis pendant quinze mois, au lieu des trois prévus! Malgré cela, nous avons réussi un énorme pari artistique et technique. Cinq productions ont dû être montées en quelques mois par cinq jeunes équipes. Passionnant…"

Le surcoût de votre nomadisme obligé se chiffre en millions d’euros, alors que La Monnaie avait enfin comblé le déficit de l’ère Mortier. Nouveau déséquilibre en vue?

Non, car le budget d’exploitation est toujours en équilibre. À l’époque de Mortier, le déficit était un problème de gestion. Ce n’est plus le cas. Le surcoût de la saison extra-muros représente un déficit à part, que nous n’acceptons pas d’assumer. Selon les conventions avec notre pouvoir de tutelle, depuis 2011, nous ne payons plus de loyer pour le théâtre, qui est mis à notre disposition. Le pouvoir fédéral n’a pas rempli cette obligation lors des travaux, dont le budget a de surcroît été sous-estimé par la Régie des bâtiments.

Qui va payer alors?

Nous sommes en pourparlers avec le pouvoir politique. On va trouver des solutions. Nous sommes en Belgique, non? De toute façon, ou bien nous investissions dans la continuité de notre travail, ou bien nous ne produisions rien, et nous jetions par la fenêtre un an et demi de subventions, soit quelque 50 millions. Tout en mettant une partie du personnel en chômage technique…

Aucun impact sur les choix artistiques à venir?

Aucun. Quant à la décision de ne plus produire d’opéras baroques, elle est antérieure, et liée à la réduction des subventions. Je le regrette, mais inviter un orchestre baroque coûte entre 250.000 et 300.000 euros. Ce n’est plus possible.

 

Le conservatisme, c’est la sécurité. Nous sommes donc entrés dans une société défensive… Nous nous armons contre les problèmes, que nous créons nous-mêmes… Or, lorsque problème il y a, il faut comprendre l’autre et sa culture, la partager, apprendre le vivre-ensemble. Ce principe humaniste est le seul capable de nous sortir de cette énorme crise de société.
Peter De Caluwe
Directeur de la Monnaie

À propos de budget, le pouvoir fédéral veut amplifier les synergies entre la Monnaie, l’Orchestre national et Bozar. On en est où?

Pas de fusion en tout cas de l’ONB et de l’Orchestre de La Monnaie, même si, en 2019, les deux orchestres, qui auront été renforcés, devront davantage travailler ensemble et réfléchir sur une programmation artistique complémentaire. D’autre part, les synergies opérationnelles – administration, etc. – entre les trois institutions avancent bon train. Tout cela traduit une ambition budgétaire, mais sans perdre notre indépendance artistique.

Cela vous surprend?

On propose quelque chose qui n’est pas naturel à trois institutions aux missions différentes. La Monnaie a une mission de création musico-théâtrale, l’ONB une mission symphonique et Bozar une mission de présentation et d‘exposition. Nous cherchons des solutions organiques parce qu’on nous le demande d’une part, et d’autre part parce que certaines coopérations sont logiques. Le pouvoir politique pourrait évidemment créer une seule structure artistique, avec ces trois missions. Mais nos différents ADN compliquent les choses totalement, ainsi que les mentalités et les égos… Même en Flandre, ce type de volonté n’aboutit pas. En fait, si l’on voulait rassembler à Bruxelles les trois vraies forces créatives, il faudrait réunir La Monnaie (fédérale), le KVS (communauté flamande) et le Théâtre national (communauté française). Impensable politiquement. Ce qui ne m’empêchera de développer des projets communs! Rien ne me l’interdit.

En termes de public, la saison extra-muros et le chapiteau semblent avoir fait des dégâts…

Exact. Nous avons perdu 20% de spectateurs l’an passé. En revanche, le renouvellement des abonnements pour cette saison atteint déjà les 116%.

Teaser de l'opéra Pinocchio

Et si une partie du public ne suivait plus Peter De Caluwe dans tous ses projets?

Bonne question! Avec deux réponses. Une partie du public vient à La Monnaie pour avoir son fauteuil et son confort. Une autre vient pour le projet. Idéalement, il faudrait venir pour les deux raisons. Je reconnais que certaines productions ont fâché, comme "La Traviata" de Breth ou le "Don Giovanni" de Warlikowski. Mais si je fais le bilan, les productions qui ont été contestées ne représentent que 5% des 106 projets que j’ai connus depuis mon entrée en fonction. Il y aura toujours une minorité en désaccord avec ma politique artistique. Normal. C’était vrai aussi aux temps de Gérard Mortier, et même de Bernard Foccroulle.

Jamais un regret?

Après coup, parfois, je me dis que l’on aurait pu faire telle ou telle chose différemment, ce qui est le propre d’un processus artistique. Mais l’important, c’est de garder intacte la volonté de création. Si nous étions dans une maison d’opéra de répertoire, comme en Allemagne, ce serait différent. Les mêmes productions tournent sans cesse. Il y a toujours moyen de les améliorer, pour atteindre la perfection, même très… arrondie!

Arrondie, donc trop lisse?

Je ne veux en tout cas pas enfermer La Monnaie dans un système, avec toujours un même type de dramaturgie, une orchestration à l’allemande, une esthétique à la française… Je désire au contraire y amener plusieurs esthétiques, avec des metteurs en scène des quatre coins de l’Europe. Il n’y a pas deux spectacles qui s’inscrivent dans la même démarche artistique. Chaque projet est une surprise. Ce mélange d’influences, c’est une option qui respecte la ville et le théâtre dans lesquels nous travaillons. Dans la capitale de l’Europe, c’est cela qu’il faut offrir.

C’est un message politique, aussi?

Nous vivons une époque de dérives droitières et de montée des populismes. On se croirait à la Restauration, dans une société conservatrice, avec des valeurs traditionalistes. Cela s’explique. Ceux qui ont dû se battre pour leurs acquis et leurs richesses désirent conserver ce qui a été gagné au fil des décennies. Le conservatisme, c’est la sécurité. Nous sommes donc entrés dans une société défensive… Nous nous armons contre les problèmes, que nous créons nous-mêmes… Or, lorsque problème il y a, il faut comprendre l’autre et sa culture, la partager, apprendre le vivre-ensemble. Ce principe humaniste est le seul capable de nous sortir de cette énorme crise de société.

Tout n’est pas forcément acceptable dans la culture de l’autre…

Bien sûr que non. Raison de plus pour en discuter. Mais si l’on ne connaît même pas les fondements de la culture de l’autre, ou pis si on le culpabilise, on ne va pas avancer. D’où l’importance d’augmenter et non de raboter sans cesse les budgets de la culture et de l’éducation. Ce n’est pas parce que l’on a appris un métier que l’on a été éduqué. Nous devons nous réapproprier notre histoire. Les Américains ne savent pas dans quel monde ils vivent. Normal qu’ils aient Trump.

Les choix de La Monnaie, ils sont offensifs?

Oui, parce qu’ils se nourrissent de créativité. Et la créativité va toujours à l’encontre des replis défensifs.

Au risque d’un certain élitisme?

Je comprends la partie du public qui considère l’opéra comme un lieu élitiste. Le mot ne me dérange pas. L’élitisme, c’est aussi la créativité. Nous avons besoin d’une élite – artistique, politique, intellectuelle… – pour qu’elle nous ouvre des fenêtres sur les futurs possibles. Toutes les fenêtres n’en valent pas la peine, mais il faut continuer à les ouvrir pour ne pas nous figer sur nos certitudes. Les gens qui n’aiment pas l’opéra tel que je le défends lui préfèrent une vision 19e siècle, un peu endormie. C’est une approche, disons… bourgeoise.

Ne sommes-nous pas tous des bourgeois, à l’opéra?

Bien sûr. Et moi aussi, j’en suis un. Mais je suis un bourgeois qui se questionne. Je suis à 100% dans la conservation de ce que l’opéra a créé. Mais je ne désire pas que l’opéra soit conservateur. Je ne sais pas si je suis sur le bon chemin, mais c’est mon chemin. Ma mission.

"En fait, si l’on voulait rassembler à Bruxelles les trois vraies forces créatives, il faudrait réunir La Monnaie (fédérale), le KVS (communauté flamande) et le Théâtre national (communauté française). Impensable politiquement."

"Nous vivons une époque de dérives droitières et de montée des populismes. On se croirait à la Restauration, dans une société conservatrice, avec des valeurs traditionalistes."

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