interview

Raphaël Enthoven: "La logique de la 'cancel culture' relève d’un appétit qui ne sera jamais rassasié"

©AFP

C’est une des surprises de cette rentrée littéraire : le philosophe Raphaël Enthoven publie un récit autobiographique * dans lequel il raconte sa jeunesse, ses amours, les figures qui l’ont inspiré et, bien sûr, sa rencontre avec la philosophie. Lui qui ne craint pas de se frotter à l’actualité la plus brûlante, notamment via les réseaux sociaux, se penche sur la crise sanitaire actuelle et le phénomène de la " cancel culture " (1).

«Dix petits nègres», le célèbre roman d’Agatha Christie, va changer de titre dans sa traduction française. Vous vous êtes opposé à ce changement. La cancel culture représente-t-elle, selon vous, un danger pour la démocratie et la liberté d’expression? 

C’est un cauchemar, car la cancel culture, portée par la bonne conscience, est un adversaire invincible. On peut lutter aisément contre une entreprise verticale de destruction de la culture, car son autoritarisme la rend antipathique, mais il est beaucoup plus difficile de lutter contre des gens qui croient augmenter l’égalité en augmentant la censure. La cancel culture est un mépris du destinataire, qu’on tient pour trop bête pour comprendre ce qu’on lui montre, et dont la meilleure formulation se trouve chez Rousseau qui refuse d’accoutumer «les yeux du peuple a des horreurs qu’il ne devrait pas même connaitre et à des forfaits qu’il ne devrait pas supposer possibles.»

Si le livre s'était appelé les « dix petites tapettes », n'auriez-vous pas approuvé ce changement de titre ?  

Cet argument ne vaut pas un clou. C’est quoi l’étape d’après? Supprimer la chanson de Dire Straits, «Money for nothing», où il est question d’un «petit pédé millionnaire»? Que fait-on des passages antisémites dans Madame Bovary ou l’Avare? La logique dans laquelle nous sommes entrés relève d’un appétit qui ne sera jamais rassasié. Tant que la littérature ou le cinéma seront à l’image de la vie, il y aura des censeurs vertueux pour tenter d’en effacer ce qui grince. 

Mais les défenseurs de la cancel culture se revendiquent pourtant du progressisme et défendent par ailleurs des causes louables : l’antiracisme, la défense du droit des femmes, etc. 

L’infamie d’une méthode n’est pas soluble dans la pureté de ses intentions. Vouloir le "Bien" ne donne pas le droit de se conduire comme Torquemada. Le « progressisme » dont vous parlez est purement réactionnaire et identitaire. Lutter contre ces tueurs de mauvaises pensées, c’est être (vraiment) progressiste. 

Pourquoi êtes-vous autant présent sur les réseaux sociaux ? Est-ce la place d’un philosophe ? N’avez-vous pas l’impression de perdre votre temps ?

Ce que je fais en ligne est aussi utile qu’un coup d’épée dans l’eau. Les gens ne cesseront pas de se haïr, ou de s’opposer comme si leur vie en dépendait, parce que quelques profs de philo s’acharnent à introduire de la dialectique dans la jungle. Mais ce n’est pas une raison pour rester les bras croisés, et ne pas confronter la mauvaise foi dont Twitter est un pourvoyeur magnifique. Quant au médium lui-même, il est ambivalent: aussi propice au dialogue qu’à la guerre. Pour le pire, il transforme chacun en partisan de sa propre opinion ; pour le meilleur, il ménage de véritables espaces d’échanges fructueux. En 280 signes renouvelables indéfiniment, vous avez la place de ciseler un argument ou d’explorer un paradoxe. 

"Tant que la littérature ou le cinéma seront à l’image de la vie, il y aura des censeurs vertueux pour tenter d’en effacer ce qui grince."
Raphaël Enthoven
Philosophe

Oui, mais c’est aussi la taille d'une polémique. Tout le monde n’est-il pas en train de devenir polémiste ? Le débat n’est-il pas en danger ?

Si par « débat », vous entendez la discussion rationnelle et de bonne foi au terme de laquelle l’un des deux dit à l’autre « vous avez raison », alors il y a (depuis toujours) peu de débats en démocratie où la plupart des « débats » ne sont que des juxtapositions de monologues auxquels chacun s’identifie. A l’ère des réseaux sociaux, cette tendance est juste plus répandue qu’avant. 

On voit de plus en plus de philosophes s’engager en politique. Qu’en pensez-vous ?

Il m’a toujours semblé (même quand j’étais moi-même adhérent) que la pratique de la philosophie était contradictoire avec l’encartement. Pour une raison simple: faire de la philosophe, c’est inévitablement s’intéresser à la vérité dont on ne veut pas, alors que s’engager c’est souscrire à un discours, quoi qu’on en pense. Le travail du militant n’est pas celui du philosophe. Le premier renforce et capitonne ce dont il doute en secret. Le second doute ouvertement de ce qu’il croit. Mais l’engagement idéologique n’est pas à confondre avec l’engagement dans la cité, pour une cause en particulier (l’euthanasie active, par exemple), ou tout simplement en faveur du dialogue. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’est pas nécessaire, en militant, de penser avec la moitié du cerveau quand on s’engage. 

©REUTERS

Estimez-vous que les mesures prises suite à la crise sanitaire sont une atteinte à nos libertés fondamentales ? Vivons-nous un moment liberticide ?

Je ne vois rien de liberticide dans le fait de mettre un masque pour protéger l’autre de ses propres miasmes. Si le masque est une atteinte à la liberté, le caleçon en est une autre. Quelle idée de la liberté faut-il se faire pour voir une entrave dans un vêtement qui sauve des vies? Est-ce exercer sa liberté que de tousser à la figure de quelqu’un en période de pandémie? Et je ne vois rien de suicidaire dans le fait de sacrifier l’économie à la survie des éléments les plus improductifs de la société (c’est-à-dire les vieillards).

L’argument selon lequel le prix à payer du confinement sera plus élevé que les quelques fragiles dont on a retardé le trépas paraît logique. Pourtant, il est absurde et monstrueux. Absurde, car il met dans la même balance les victimes (réelles) d’un virus et les victimes (présumées) d’une crise à venir - sans prendre en compte, par exemple, le fait qu’un pays au bord du gouffre est aussi galvanisé par le sentiment d’un défi collectif. Et monstrueux parce qu’il quantifie la vie humaine, en rapportant son coût au bien-être d’une société. Une démocratie qui ne sacrifie pas son équilibre budgétaire à la survie des personnes âgées est elle-même profondément malade.

Si la raison d’être de la liberté n’est pas de faire collectivement le choix de sauver des vies plutôt que des budgets, il n’y a pas de sens à vivre en démocratie (et être économe le reste du temps). 

Quant au moment que nous vivons, il est paradoxalement liberticide, puisque ce n’est pas d’une dictature que vient la réduction de nos libertés, mais du mauvais usage de la liberté elle-même. C’est au nom de la liberté qu’on défend le port du voile (c’est-à-dire un symbole éminemment patriarcal). C’est au nom de la liberté qu’on réécrit les classiques et qu’on repeint l’histoire aux couleurs de la vertu. La liberté d’expression est mise au service du vacarme destiné à étouffer l’opinion dissidente.  Et la liberté de penser ce qu’on veut est confondue avec l’illusion d’en savoir autant qu’un expert. Le problème tient en peu de mots: nos libertés sont en train de mourir avec le sentiment de guérir.

Didier Raoult. ©AFP

Il y a de nombreuses polémiques autour des experts et des scientifiques, notamment en France avec Didier Raoult, que vous avez critiqué. La crédibilité de la science n’est-elle pas entachée par cette crise ?  

La crédibilité de la science est entachée par l’irruption, comme au Moyen-Âge, de la morale et de l’opinion dans ses diagnostics. Pour le dire simplement, la démocratie a tendance à confondre l’égalité des droits avec l’équivalence des compétences, comme s’il suffisait d’être l’égal de son voisin pour en savoir autant que lui.

À la difficile conquête d’un savoir s’est substituée la revendication d’en savoir autant qu’un expert, et le sentiment qu’en vous donnant tort on vous dénie ce «droit». Le résultat, ce sont des patients vindicatifs qui font la morale à leur médecin après avoir passé dix minutes sur Doctissimo, ou bien des charlatans qu’on adore parce qu’ils disent ce qui nous fait plaisir, ou encore la réduction de la «crédibilité scientifique» à une affaire de sondages. La tentation délétère de croire que la science peut naître de l’expérience commune remonte à la naissance des pathologies. Mais elle trouve dans un monde hyperconnecté un nouvel élan sous la forme de ces apprentis qui déclarent (sérieusement) «Je ne suis pas médecin, mais j’étais malade et j’ai pris de la chloroquine, maintenant je suis guéri, donc ça marche.» CQFD. 

*Le temps gagné, Raphaël Enthoven, Éditions de l’Observatoire, 528 p., 21 €

(1) Littéralement, « Culture de l’annulation », c'est une pratique consistant à dénoncer publiquement, souvent sous forme de boycott, des propos ou une action jugée "probélmatique".

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