chronique

Vous allez enfin comprendre la philo

Durant cette quinzaine de fêtes, alors que le rythme de nos vies se ralentit, L'Echo vous propose des pensées philo à partir de mots qui traversent l'actualité.

*Femme*

En 2017, sur Google, l’être humain s’est demandé ce qu’était l’oligarchie, l’hologramme, l’empathie et Johnny Hallyday. Il a également ruminé quelques projets: comment devenir riche? Comment devenir belle? Mais cette année, la femme n’a pas seulement désiré être belle et, à défaut de pouvoir parfois s’exprimer, elle a fait beaucoup de bruit. C’est sûr, elle revient de loin. Mais d’abord, d’où vient-elle? De Venus, selon une pièce à succès. Sans quitter la Terre, prenons le problème à la racine. C’est ce que fait Simone de Beauvoir ("Castor" pour les intimes) en ouverture du Deuxième sexe: "J’ai longtemps hésité à écrire un livre sur la femme. Le sujet est irritant, surtout pour les femmes; et il n’est pas neuf (…) D’ailleurs y a-t-il un problème? Et quel est-il? Y a-t-il même des femmes?" 

Dans les années septante, un chanteur arborant de longs cheveux blonds lui faisait écho: "Où sont les femmes"? Un siècle plus tôt, Arthur Schopenhauer répondait: à la cuisine. A la question "qu’est-ce qu’une femme", le philosophe prétendument averti a longtemps apporté, une fois n’est pas coutume, une réponse claire: elle est une "matrice" selon Aristote, "un homme manqué" selon Saint Thomas. Avant de choisir entre l’admiration béate du séducteur et la diatribe surannée du misogyne, avant de céder à la facilité de réduire la femme au genre humain, tout homme devrait avoir en mémoire cette phrase écrite au XVIIe siècle par François Poullain de La Barre, cartésien et féministe: "Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie." En prenant la mer, les Romains s’en remettaient à Castor et Pollux. Aujourd’hui, ceux qui ne savent toujours pas comment prendre les femmes sans s’en prendre à elles, feraient bien de s’en remettre à Castor et Poullain pour ne pas, en 2018, passer définitivement pour des bêtes.

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*Nuance*

Charles Michel a réclamé de la nuance. Encore faut-il s’entendre sur le sens exact de ce mot. Comme tant d’autres choses, la nuance exige un art. Pour les anciens Grecs, posséder un art signifiait maîtriser un certain savoir-faire: le peintre a le sien, le cordonnier aussi. Le dictionnaire le rappelle: un "nuançoir" était un outil dont se servait un ouvrier en paille. Ce qui rapproche a priori plus ce phénomène de l’artisanat que de la politique.

Quoi qu’il en soit, il faut prendre la nuance avec des pincettes. Et d’abord battre en brèche quelques idées reçues: l’art de la nuance n’est pas l’art du précieux qui joue sur les mots et tergiverse. La nuance désigne un combat contre la vulgarité, qui est toujours une caricature de la réalité. Elle convoque la patience. Insurrection permanente contre ce qui est massif, lourd et simpliste, elle creuse des sillons de par le monde et en révèle ainsi toute sa complexité.

La nuance se découvre et se garde, comme la forme même de l’intime, la discrétion de l’essentiel. Il y a les nuances du langage bien sûr, mais aussi les variations infinies de l’émotion et du sens, celles des teintes et des tons, tous ces voyages entre le visible et l’invisible. Sans relâche, la nuance souligne les différences tout en les assemblant. C’est d’ailleurs pourquoi elle modifie aussi bien la relation de l’Homme au monde que la relation des Hommes entre eux. En latin, "nubes" signifie "nuage", qui a également donné "nuée", "nue", "nuer" et "nuancer". La nuance appelle le ciel, l’air et la légèreté. Dans le fond, l’art de la nuance serait l’art d’observer les nuages et d’éprouver cette douce sensation d’effleurement que procure un soleil d’hiver.

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*Richesse*

La richesse a cent visages. On la connaît ostentatoire et brillante, mais aussi discrète, intérieure et même, paradoxalement, "pauvre". Elle a son aristocratie, son peuple, ses gourous et ses détracteurs. La richesse n’est pas qu’une question de revenu, c’est aussi une manière d’être. Dernièrement, nous avons appris que les hommes les plus riches du monde se portent comme un charme. "Les grandes fortunes du monde encore plus riches" titrait-on il y a quelques jours. Pourtant, selon la Rome antique, la fortune est bien une divinité capricieuse distribuant aléatoirement le bonheur ou le malheur. Ce qui explique sans doute pourquoi l’argent a mauvaise presse. On prétend qu’il est sale, qu’il rend fou, qu’il dénature les valeurs. Robert Bresson estime qu’il contamine tous les rapports humains, Shakespeare le traite de putain universelle, Dickens pense qu’il rend cruel, Molière qu’il rend avare.

Pour autant, lorsqu’il est or, on apprécie sa musique et sa couleur si particulière. L’argent a sa poésie, sa politique, ses ministres, sa philosophie; c’est même Aristote qui a théorisé, tout en la condamnant, la pratique qui consiste à accumuler les richesses: la "chrématistique". Si on impute à l’argent de nombreux maux, on le traite aussi de tous les noms: blé, flouse, fric, oseille, galette, pépètes, pèze, pognon, radis, thune. À l’heure où la monnaie devient virtuelle et où les coffres-forts disparaissent peu à peu, on qualifie très souvent le riche de "blindé". Il semble qu’il y ait là une étrangeté puisque l’argent est en train de perdre sa matérialité. La richesse va-t-elle être redéfinie? Lorsque l’argent sera devenu totalement invisible, peut-être ira-t-on jusqu’à douter de son existence, l’évoquant comme un Dieu dont le passage sur Terre fut en définitive très bref? Ce ne serait pas le premier à qui cela arrive.

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*Résolution*

Le Nouvel An a fini par venir. Entre les explosions bariolées des feux d’artifice et les décollages impromptus des bouchons de champagne, la nuit s’est emplie de grands cris de joie. Se sont succédés les vœux et les bonnes résolutions. La candeur s’est mêlée à la superstition, à l’espérance et à l’excitation des commencements.

Pendant longtemps, la présentation des vœux s’effectuait en personne. Ensuite, certains ont imaginé l’ancêtre de la carte de vœux (qui fera son apparition au XIXe siècle): un gentilhomme était alors chargé d’aller présenter solennellement les compliments à domicile.

En janvier 1882, Nietzsche est à Gênes. Il remarque que l’échange des vœux tend à se développer, tandis que la croyance en la providence ou le destin s’atténue. Il décide d’entamer la nouvelle année en formulant quelques souhaits, qui ne constituent en rien une prescription morale dont il a horreur. Il s’adresse une promesse à lui-même à travers un examen de conscience qui est aussi un constat sur son temps où, pareil au nôtre, fleurit le nihilisme: "je veux, en n’importe quelle circonstance, n’être rien d’autre que quelqu’un qui dit oui". C’est ce qu’il nomme l’"amor fati". Contre ceux qui déprécient, déplorent et condamnent à tout va, il déclare: "Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs."

Afin de ne pas transformer nos bonnes résolutions, arrachées fièrement aux vapeurs d’alcool, en d’éphémères désirs qu’on aura tôt fait d’oublier, il faut rappeler qu’être résolu n’est pas une mince affaire et nécessite de ne pas craindre l’adversité: vouloir est vouloir également ce que nous voulons en définitive le moins, c’est-à-dire la souffrance. Le bonheur le plus puissant ne nous tombe pas dessus à la manière d’un confetti et il ne suffit pas d’énoncer ce qui est bon pour nous pour le voir se réaliser comme par enchantement.

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*Exil*

Ces temps-ci, je me pose une question étrange: Carles Puigdemont, l’exilé le plus célèbre d’Europe, est-il en train de lire Sénèque dans une chambre bruxelloise? En latin, le mot "exilium" possède une origine juridique: l’exil désigne une peine infligée ou choisie dans le but de se soustraire à une condamnation plus lourde. Exilé en Corse dans les années 41-49, Sénèque déclare: "Le sage est en tout lieu dans sa patrie." À sa mère Helvia qui se lamente de son absence, il écrit une consolation dans laquelle il affirme se moquer du sol qu’il foule. Bref, il ne ressent pas "le mal du pays". L’exil n’atteint pas le sage. Sa pensée transcende tous les lieux. Non seulement la pensée est partout chez elle, mais elle appartient à tout le monde, au riche comme au pauvre, au voyageur comme au prisonnier.

Sénèque invente donc une espèce de citoyen universel capable de faire preuve d’indifférence à l’égard de la géographie. L’exil est un entraînement au détachement, une manière de ne pas se préoccuper des aléas du monde et de se concentrer sur soi. Le vrai problème est de passer son temps à se fuir soi-même, en vivant des exils intérieurs permanents qui nous attachent aux futilités par crainte du néant. Observant le mouvement des astres et celui qui traverse la nature, Sénèque érige la migration en condition universelle à laquelle nous ne pouvons échapper. À ceux qui aujourd’hui évoquent une "crise migratoire" capable d’entraîner la chute de notre civilisation, il semble répondre depuis le fond des âges: "L’empire romain ne reconnaît-il pas pour fondateur un exilé qui, fuyant sa patrie conquise, traînant avec lui quelques chétifs débris, chassé par la nécessité et la crainte du vainqueur, cherchait au loin un asile et le trouva en Italie?"

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*Impuissance*

Lorsqu’elle est d’ordre sexuel, l’impuissance n’est pas incurable; c’est du moins ce que disent les médecins. Pour Spinoza, dont la vie sexuelle reste un mystère, l’essence de chaque être est définie par sa puissance d’agir. On dira de Dieu qu’il est "tout-puissant", du philosophe qu’il l’est un peu moins, de la moule encore moins. D’un point de vue strictement physique, le manque de force est souvent compensé par la ruse et l’agilité, que l’on songe à David et Goliath. En revanche, dans le registre de la politique, un déficit de puissance est décrit comme un handicap.

Charles Michel a ainsi été très souvent désigné comme "impuissant". Gestionnaire sans jamais être décideur, il pratique une gouvernance sans réellement gouverner. Pourtant, le pouvoir diffère de la puissance, écrit Hannah Arendt: "Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle; il appartient à un groupe et continue de lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n’est pas divisé. Lorsque nous déclarons que quelqu’un est ‘au pouvoir’, nous entendons par là qu’il a reçu d’un certain nombre de personnes le pouvoir d’agir en leur nom." Dans le langage courant, de manière étonnante, parler du pouvoir d’un homme politique consiste très souvent à confondre son pouvoir et sa puissance. À ne considérer les choses que sous cet angle, celui de la domination et de la violence, on finit par ne plus parler que de la poignée de main vigoureuse de Donald Trump et du torse viril de Vladimir Poutine.

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*Banalisation*

Au XVIIIe siècle, le philosophe David Hume s’étonnait de voir le soleil se lever tous les jours. Pour un écossais habitué aux nuages gris, cette crainte pouvait sembler légitime. De manière générale, la philosophie trouve son origine dans cette disposition particulière de l’esprit qui consiste à savoir s’étonner. Aujourd’hui, l’arrivée au pouvoir d’un parti d’extrême droite en Autriche n’étonne plus personne. La sidération a depuis longtemps laissé place à la banalisation. L’étonnement est devenu un phénomène rare, tant l’extraordinaire se résorbe constamment dans l’habituel.

Depuis Galilée, le monde n’a jamais semblé aussi plat. Pourtant, rien n’est banal, car la banalité n’est pas une chose. Une rue illuminée durant la période de Noël n’est pas plus banale qu’un singe qui compte ou qu’un homme qui se gratte le cuir chevelu. La banalité réside tout entière dans le regard porté sur le réel. La réalité ne se "banalise" que lorsqu’elle est perçue de manière appauvrie, sans nuance ni profondeur. On me rétorquera qu’il n’y a que le niais pour s’étonner de tout. Que ferions-nous sans la banalité? Lourd tribut payé à la vie sociale, la banalité est une facilité qui favorise la conversation et l’action, tout en faisant l’économie de la subtilité et de la complexité.

Dès 1933, Victor Klemperer analysa ce que les nazis faisaient subir à la langue à travers leur propagande: prolifération de clichés et de stéréotypes, répétition obsessionnelle et fonctionnement mécanique. Résultat: le sentiment d’indifférence grandit et la pensée disparaît peu à peu. Hannah Arendt appellera ça "la banalité du mal", cette froide médiocrité qui, selon elle, caractérisait le personnage d’Eichmann. L’attrait pour la banalisation est ce penchant étrange qui ronge notre époque. Et la moindre des choses est de s’en étonner.

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*Neige*

La neige refait parler d’elle. C’est l’hiver qui s’installe, "la plus vieille des saisons", écrivait Gaston Bachelard. Elle bloque les routes, cloue les avions au sol, ralentit l’économie. L’atmosphère est à l’égalité. Chaque passant devient un Nostradamus en doudoune. Le coiffeur accuse et l’épicier pèse le pour et le contre. De son côté, le médecin répète sans cesse "cheville" et "coccyx". La démocratie prend la forme d’une grande météorologie occulte. Le mystère pénètre les galeries commerçantes et les mythes reviennent habiter le ciel.

Mais la neige est surtout une magnifique revanche de la nature: il nous faut apprendre à vivre avec les intempéries. Pourvu d’un sens de l’équilibre précaire, l’être humain peine à se déplacer, évolue souvent seul, se lamente, hésite, et finit par s’égarer sur un sol devenu glissant. Quelque fois, il chute. Faut-il y voir le signe de son destin à la fois tragique et comique? Comme la page blanche de l’écrivain, la neige est porteuse d’espoir et d’angoisse. Elle recouvre le monde en masquant certaines souffrances anciennes et en effaçant quelques prétentions urbaines. À la vue des premiers flocons, nous voilà redevenus, tel Mastroianni dans "Les nuits blanches", des enfants émerveillés. Quoi qu’on en dise, la neige symbolise le recommencement. Un silence inouï prend la place des agitations bruyantes. Il souffle comme un vent d’élégance. Loin d’être une saison morte, l’hiver est le rappel d’une autre vie: plus lente, plus discrète, presque invisible. Tandis que la nature se retire en elle-même, l’être humain comprend que le véritable voyage est intérieur.

©doc

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