À Oxford, Beethoven tend l'oreille

Depuis cinq ans, il est régulièrement question du passé colonialiste avéré de l'université pluricentenaire. ©Â© Andrew Michael

La prestigieuse université anglaise va transformer ses cours pour donner aux étudiants l'opportunité d'étudier des courants musicaux plus modernes et plus ouverts sur le monde. Cette évolution suscite des crispations puisqu'elle fait suite à des pressions visant à "décoloniser le programme".

Du jazz, du hip-hop, des musiques du monde ou encore de la British pop: l'université d'Oxford fait sa révolution culturelle. "Depuis quelques années, la Faculty of Music prépare de nouveaux ajouts passionnants au programme, en accord avec le personnel et les étudiants", a-t-elle annoncé la semaine dernière.

Jusqu'à présent, le curriculum de la faculté était dédié essentiellement à la musique classique.

Sans rogner sur le temps consacré à l'étude de l'opéra italien du XVIIIe siècle ou des grands compositeurs du XIXe, Oxford va donc "renouveler" son programme. "Tout en préservant notre excellence traditionnelle dans l'analyse critique, l'histoire et l'interprétation du large catalogue de musique d'art occidentale, nous explorons de nouvelles façons de donner à nos étudiants des opportunités d'étudier une plus large gamme de musique non occidentale et populaire à travers le monde que celle qui leur est actuellement proposée."

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universités
24 universités sont officiellement "engagées" dans la "décolonisation" de leur enseignement, d'après le Guardian.

L'ouverture pertinente de ce dialogue entre les époques et les mondes musicaux a suscité des crispations en raison de la révélation, par le Daily Telegraph, d'un document issu du corps professoral de la faculté. Le document a circulé avant l'officialisation de la préparation de la réforme par l'université, et se voulait offensif en attaquant bien davantage la musique classique qu'il ne promouvait la musique contemporaine. Au point d'attribuer une couleur au répertoire étudié à l'université, accusée de privilégier les "musiques blanches" et d'être "au service de la suprématie blanche". Il appelait également à mettre fin à l'enseignement obligatoire du piano et de la direction d'orchestre, assurant que celui-ci plonge les étudiants issus des minorités "dans une grande détresse". Le document faisait par ailleurs le lien entre cet enseignement jugé eurocentré et la "période de l'esclavage", ainsi que le "système de représentation colonialiste".

Ouverture aux musiques "non occidentales"

L'université n'a pas repris ces termes forts, se limitant à indiquer vouloir s'ouvrir aux musiques "non occidentales".

Depuis cinq ans, il est régulièrement question du passé colonialiste avéré de l'université pluricentenaire, au point qu'un ambitieux programme de recherche ("Oxford and Colonialism") a été créé et financé par l'université pour examiner ses liens étroits avec le passé impérialiste du Royaume-Uni. Ce nécessaire travail de mémoire avait été lancé dans la foulée des demandes de déboulonnage de la statue du mécène et impérialiste Cecil Rhodes, dans l'un des colleges de l'université.

Des étudiants du groupe Common Ground estiment que l'université utilise ce programme et le site internet associé comme une simple "posture sur le racisme". Ils demandent également à la direction de l'université de "décoloniser le programme, plutôt que de le diversifier". "La décolonisation vise des discriminations passées et cherche à rendre visibles des communautés qui ont été sous-représentées, alors que la diversification ne permet pas ce processus de guérison", ont-ils affirmé en réponse à une lettre du vice-chancelier de l'université. Celui-ci assurait pourtant qu'un travail était fait pour "décoloniser le programme". Ce travail consiste à se pencher sur l'histoire de l'établissement et à fournir aux professeurs et étudiants les outils pour identifier d'éventuels mécanismes de reproduction des hiérarchies coloniales dans les programmes et les méthodes d'enseignement. Selon le Guardian, 24 universités sont officiellement "engagées" dans la "décolonisation" de leur enseignement.

Pressions identitaires

Cet hiver, le réalisateur Graham Linehan a ainsi été déprogrammé en catastrophe avant de prendre part à un débat sur… la cancel culture.

Les pressions identitaires ne visent pas seulement les directions universitaires. À Oxford, le principal syndicat étudiant, l'Oxford Union, peine à tenir la ligne universaliste des débats qu'il organise depuis près de deux cents ans. Ce syndicat invite chaque semaine des personnalités d'horizons très divers – de Ban Ki-moon et Morgan Freeman à Marine Le Pen, Nigel Farage ou Tariq Ramadan. Les annulations pour cause de pressions sont de plus en plus nombreuses au fil des ans. Cet hiver, le réalisateur Graham Linehan a ainsi été déprogrammé en catastrophe avant de prendre part à un débat sur… la cancel culture. L'intérêt de cet événement portait moins sur ses idées transphobes éculées que sur la question de savoir si un débat peut par principe être limité ou interdit.

Les passes d'armes avec la principale association LGBTQ de l'université sont nombreuses depuis quelques mois. Cette association considère que l'Oxford Union est sous influence de la "culture profondément transphobe" et du "féminisme radical anti-trans" qui règneraient au sein de l'université.

Comme les mouvements décolonialistes, elle réclame une réécriture des programmes de l'université pour exclure les biais transphobes, qu'elle juge omniprésents dans l'enseignement.

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