interview

Adèle Van Reeth: "On est tous dans le même bateau..."

Productrice et animatrice de l’émission "Les chemins de la philosophie" sur France Culture et animatrice de "D'art d’art" sur France Télévisions, Adèle Van Reeth publie "La vie ordinaire", chez Gallimard. ©PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Entre récit, essai et roman, "La vie ordinaire" est une plongée dans les méandres du familier et du quotidien, qui, loin d'être anodins, en disent long sur notre rapport au monde.

L’ordinaire est un sujet qui a été très peu exploré par la philosophie. En quoi est-il précisément un sujet philosophique ?

Tout le livre pose cette question : faire de l’ordinaire un objet philosophique, c’est-à-dire un concept, est-ce la meilleure façon d’en parler ? Est-ce que, dès lors qu’on parle de "concept", on ne tourne pas le dos à l’expérience que l’on souhaite décrire ? Comme je ne veux pas choisir mon camp entre la pensée et l’expérience, j’ai opéré un va-et-vient permanent entre les deux, ce qui était la meilleure façon d’être fidèle à l’ambivalence de l’ordinaire. 

Vous distinguez le banal et le quotidien de l’ordinaire ? Pourquoi ?

Le banal, c’est ce qui n’attire pas le regard. Or, l’ordinaire bien compris est tout sauf banal. Quant au quotidien, il est comme un masque qu’on dépose sur l’ordinaire, un cadre qu’on lui donne. Le quotidien est la forme que je donne à l’ordinaire pour le rendre supportable.

L'opposé de l'ordinaire, ce serait quoi ? L’aventure ?

Non, car alors on renverrait l’ordinaire du côté du banal et du "plan-plan", ce qu’il n’est pas. Le problème que je nomme n’est pas intrinsèque à l’ordinaire, il surgit quand l’ordinaire devient le seul horizon de l’existence, quand le fait d’avoir un quotidien bien réglé devient le seul but de la vie. Assister passivement à la succession de chaque minute, chaque heure et chaque journée sans être interpellé par quoi que ce soit, sans lever la tête ni penser à autre chose qu’au menu du soir et à l’emploi du temps du lendemain, ça peut être réjouissant un temps, mais à l’échelle de toute une vie, c’est moins sûr. Pourquoi ? Parce que nous sommes faits d’autre chose que de cette répétition quotidienne, même quand celle-ci est douce et délectable. 

"Nous sommes faits d’autre chose que de cette répétition quotidienne, même quand celle-ci est douce et délectable. "

Que pensez-vous d’un personnage comme celui d’Amélie Poulain qui trouve l’extraordinaire dans l’ordinaire ?

Je la comprends tout à fait.  J’ai toujours été sensible aux textes et aux films qui célèbrent les richesses des petites choses (qui sont souvent plus grandes qu’on ne croit). Mais la piste que je choisis d’explorer dans ce livre est différente et, il me semble, beaucoup moins étudiée : que faire des moments où l’ordinaire n’est précisément pas extraordinaire ? De ces objets, moments ou expériences où il ne se passe rien, où le temps s’étire, où la lassitude nous étreint, même quand on dévore la vie à pleine dents ? Ces moments où l’ordinaire semble ne pas être notre allié, et même s’opposer à nous ? C’est cette dimension problématique de l’ordinaire qui me fascine, parce qu’elle dit quelque chose sur notre rapport au monde, qui peut être violent. 

Comment se défaire de cet ordinaire-là ?

On ne peut pas s’en défaire. L’ordinaire n’est pas un lieu ni un moment, mais un certain rapport au monde qui nous met face au réel que l’on ne veut pas voir. Changer de vie n’y fait rien : où que l’on soit, on trimbalera toujours avec soi le rapport ordinaire à l’existence. Mais réaliser qu’on n’y échappera jamais, ce n’est pas rien. 

"Changer de vie n’y fait rien : où que l’on soit, on trimbalera toujours avec soi le rapport ordinaire à l’existence."

On ne peut donc faire que l’accepter ? 

Je parlerais plutôt de réconciliation. L’acceptation sonne un peu comme une résignation. Dans ce cas-ci, il s’agit de la reconnaissance d’un problème insoluble mais aussi de la possibilité de vivre avec.

L’ordinaire peut avoir aussi une connotation péjorative. Lorsqu’on dit, par exemple, d’un homme ou d’une femme qu’il ou elle est "ordinaire"…

Il faut se méfier de la façon dont on parle de l’ordinaire. Ma perspective n’est pas politique. Je suis contre toute forme de hiérarchie : penser que le philosophe doit éclairer les "gens ordinaires" est une absurdité. Cela ne veut rien dire d’ailleurs, les "gens ordinaires"… Puisque l’ordinaire est un rapport au monde, il est indépendant des conditions de l’existence. J’ai une conception horizontale des êtres humains. On est tous dans le même bateau…

Mais notre système n’enferme-t-il pas certains plus que d’autres dans l’ordinaire ?

Nous y sommes de toute façon ! La question est plutôt de savoir si certaines conditions de vie ne nous donnent pas davantage l’illusion de pouvoir y échapper… Je voudrais sortir du jugement de valeur associé au terme "ordinaire" pour montrer la richesse de cette dimension de l’existence. Je ne condamne pas plus la vie ordinaire que je n’en fais l’éloge. J’essaye de la prendre au sérieux par le biais du problème que j’y rencontre parfois.  

"Je voudrais sortir du jugement de valeur associé au terme "ordinaire" pour montrer la richesse de cette dimension de l’existence."

Vous écrivez au sujet de la grossesse : "L’expérience que je suis en train de faire semble fournir aux yeux des autres une ultime vérification : je ne suis pas seulement enceinte, je deviens, pour eux, et avant tout, une femme, et c’est la première fois que mon genre me précède. Comme s’il fallait être enceinte pour atteindre au statut officiel de femme, et comme si ce statut avait son importance." Ça veut dire quoi pour vous, être une femme ?

Je n’ai pas la réponse à cette question. Je ne crois pas en l’essence féminine, ni en la possibilité d’une définition univoque de la femme. Il y a autant de définitions de "femmes" que de femmes, donc le mot "femme" lui-même est à réinventer en permanence. Et je trouve ça très réjouissant ! Le problème advient quand l’étiquette de "femme" est collée sur quelqu'un qui est né dans un corps de femme mais ne s’y reconnaît pas, ou quand la société impose des différences de traitements et de statuts en fonction du sexe d’une personne.  

Comment jugez-vous les combats féministes actuels ?

Je suis absolument solidaire de toute forme de combat contre l’inégalité entre les hommes et les femmes. Devoir encore formuler cette phrase en 2020 est en soi ahurissant. Il est très important de rappeler qu’on peut être féministe sans défendre une idée univoque de la femme. LES femmes m’intéressent beaucoup plus que LA femme.

"Il est très important de rappeler qu’on peut être féministe sans défendre une idée univoque de la femme. LES femmes m’intéressent beaucoup plus que LA femme."

Vous posez cette question : "A quoi aurait ressemblé l’histoire de la philosophie si elle avait été écrite par des personnes ayant connu l’expérience de la grossesse ?" La grossesse, c’est l’impensé de la philosophie ?

L’expérience de la grossesse semble conjurer l’ordinaire, car il s’agit d’une expérience absolument inédite. Notre rapport au monde change pendant plusieurs mois. Soudainement, je ne suis plus seul face au monde. J’ai quelqu’un en moi qui existe, mais qui n’est pas encore né, il est vivant, mais pas encore dans le monde. Ça change radicalement mon rapport au monde. Je deviens le lieu de l’irruption d’une nouveauté radicale. Je pose donc cette question : qu’est-ce qui se serait passé, par exemple, si Sartre avait fait cette expérience ? Aurait-il écrit "La Nausée" ? Descartes aurait-il pu douter de tout pour prouver sa propre existence ? D’une certaine façon, je propose une variation du cogito cartésien : ce n’est plus "je pense donc je suis", mais «je ne peux plus douter que j’existe puisque je porte une autre vie en moi».

Mais Socrate se définissait comme un accoucheur d’âmes…

Précisément, alors pourquoi ce silence en philosophie ? Pour Socrate, l’accouchement est la métaphore du travail philosophique, mais il ne désigne que le travail de l’âme. Pourquoi parle-t-on si peu de l’accouchement d’un corps par un autre ? Parce que l’histoire de la philosophie a pendant longtemps été le fait d’hommes ? Peut-être. Mais ce n’est pas une réponse suffisante…

"Pratique-t-on la philosophie par rejet de la platitude ? Par goût de la marginalité ? Peut-être.", écrivez vous. C’est la raison pour laquelle vous faites de la philosophie ? 

La vie ordinaire est un obstacle pour la pensée. Pour philosopher, il faut s’en extraire. Il faut donc être en dehors de la société, dans une certaine forme de marginalité. La pratique de la philosophie, comme celle de l’art, implique un positionnement subversif. Cependant,je me refuse à tourner le dos au réel, à la vie. Est-il possible de vivre de plain-pied dans le monde tout en formulant les problèmes philosophiques ? Voilà la question qui m’obsède. 

"La pratique de la philosophie, comme celle de l’art, implique un positionnement subversif. Cependant,je me refuse à tourner le dos au réel, à la vie."

Mais la philosophie est-elle encore vraiment subversive aujourd’hui, étant donné qu’elle est devenue plus commerciale et plus médiatique ?

C’est une vraie question. Je me réjouis qu’on invite les philosophes sur la scène médiatique, tout ce qui les conduit  à prendre part à la vie de la cité est indispensable. Mais, en même temps, je me méfie des conséquences, notamment le risque de "lisser" la philosophie et de gommer sa dimension transgressive, qui est essentielle. Pourquoi transgressive ? Parce qu’elle n’est ni du côté de la flatterie, ni du succès, ni du consensus.  Le métier du philosophe n’est pas de dire ce que tout le monde a envie d’entendre, ni de devenir un coach pour mieux vivre. Je pense que mon émission révèle une réelle demande pour l’exigence de la pensée.  Je crois profondément que la pratique de la philosophie doit être accessible à tout le monde. La philosophie, ce n’est pas un truc de happy few. Son rôle est de mettre des termes sur des problèmes dont tout le monde peut faire l’expérience.

"Le métier du philosophe n’est pas de dire ce que tout le monde a envie d’entendre, ni de devenir un coach pour mieux vivre."

Au sortir du confinement, une expression est beaucoup revenue : le "monde d’après". Vous y croyez ? 

Je crois surtout au besoin d’y croire ! La croyance, à la différence du savoir, implique le doute, et l’impossibilité de savoir vraiment. C’est une sorte de pari indispensable pour tenir bon et pour avancer, comme un horizon peut-être utopique mais qui nous renseigne sur la direction à suivre. C’est en ce sens que l’idée du "monde d’après" est nécessaire. J’y crois comme idée pour avancer plus que comme entité possédant un contenu précis : croire en un monde d’après exprime surtout le fait que nous ne voulons plus que les choses soient comme avant.

"Croire en un monde d’après exprime surtout le fait que nous ne voulons plus que les choses soient comme avant."

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