reportage

Artistes confinés, mais toujours vivants

Miss Anne Thropy, a remisé au placard ses tenues affriolantes. La chanteuse et effeuilleuse burlesque, résidente du cabaret Mademoiselle, n’exhibe plus ses charmes sur scène.

Retranchés derrière leur fenêtre, les musiciens, danseurs, artistes de tout bord attendent impatiemment de remonter en pleine lumière, sur scène. En mai? Pour l'été? Ils veulent y croire. Ils s'accrochent à leur art, c'est ce qui les maintient en vie. Voici le portrait de sept d'entre eux.

Miss Anne Thropy, artiste de cabaret: "Je reste zen, mais danser, faire la fête, cela me manque"

Depuis un an, Garance Dumont, de son nom de scène, Miss Anne Thropy, a remisé au placard ses tenues affriolantes. La chanteuse et effeuilleuse burlesque, résidente du cabaret Mademoiselle, n’exhibe plus ses charmes sur scène. Elle a perdu trois quarts de ses revenus, et survit grâce à sa deuxième activité, soins énergétiques et médium. Elle donnait des cours, eux aussi sont à l’arrêt. "Le confinement, nous raconte-t-elle, n’a pas changé mon mode de vie. Je suis assez solitaire, mais par contre, je n’ai plus aucun moyen de m’exprimer sur le plan artistique. Au début, avec les autres artistes, on faisait des visioconférences, on se donnait des projets. Mais après un mois seulement, ça s’est essoufflé. On espère toujours que ça reprenne, mais je ne m’attendais pas à ce que cela dure si longtemps…"

"L’enthousiasme et le moral ont baissé. On a tenté certaines choses, un calendrier de photos, on a transformé le cabaret en musée avec des costumes, des décors…"
Garance Dumont
Artiste de cabaret

Psychologiquement, Garance Dumont se sent essoufflée après un an d’arrêt d’activité. "L’enthousiasme et le moral ont baissé. On a tenté certaines choses, un calendrier de photos, on a transformé le cabaret en musée avec des costumes, des décors…" L’art vivant mis en mode figé, tout un symbole… "Je reste zen, mais danser, faire la fête, cela me manque. On a besoin de vivre. Et quand on voit l’impact sur la santé émotionnelle des gens, c’est un véritable carnage."

Garance Dumont a vu, sous l’effet du confinement, sa seconde activité croître. "Les gens sont en détresse, psychologiquement ils sont en train de devenir fous, ils ont besoin de soins." La jeune femme est donc en train de monter un autre projet, l’ouverture d’un centre de soins énergétiques avec deux autres amies thérapeutes. "On espère aussi relancer les spectacles. On essaye de s’y préparer, mais sans savoir quand cela arrivera, c’est difficile. On répète un peu, mais avec les bulles c’est compliqué…"

Christian Arming, chef d’orchestre: "Je me suis occupé de ma petite princesse"

Le chef d'orchestre autrichien, Christian Arming, devait s'envoler pour le Japon. Le Covid l'a cloué au sol.

Il y a tout juste un an, l’ex-directeur musical de l’Opéra royal de Liège comptait prendre l’avion pour Kyoto et Tokyo. Le chef d’orchestre devait y diriger une nouvelle production de "Die Fledermaus", de Johann Strauss fils. Il devait ensuite revenir en Europe, à Montpellier, pour diriger un opéra de Richard Strauss, "Ariane à Naxos". Le Covid l’a cloué au sol, en Belgique. "Je suis une personne très optimiste, nous confie-t-il. Je pensais qu’après deux mois, le lockdown serait terminé, et que l’on retournerait lentement à une vie normale. Christian Arming espérait encore concrétiser son projet de l’été, participer à l’Aspen Music festival au Colorado, et en profiter pour se détendre en faisant de la randonnée et du vélo dans la région.

"J’ai été très déçu de ne pouvoir jouer la musique que j’avais étudiée et préparée pendant des années."
Christian Arming
Chef d'orchestre invité à l'Opéra de Liège

Finalement, sa seule prestation se fera en streaming, au mois de mars. "Tous mes concerts ont été annulés. J’ai été très déçu de ne pouvoir jouer la musique que j’avais étudiée et préparée pendant des années."

Christian Arming s’est retrouvé désœuvré. "J’ai profité de la nature, lu beaucoup de livres et préparé de nouveaux morceaux, raconte-t-il. Et surtout, l’homme - devenu papa - a eu tout le temps rêvé pour s’occuper de celle qu'il appelle "sa petite princesse".  Il n’empêche que la vie trépidante des concerts et des voyages lui manque, tout comme les contacts sociaux et le public. Celui qui fait battre le cœur et l’âme de tous les artistes. Il ne désespère pas que tout cela reparte cette année.  "J’ai hâte de retourner sur scène, vibrer. Je ne me sens pas en colère, mais surtout triste que tant de gens ne voient pas la valeur essentielle qu’a la culture pour la société."

Sofia Gantois, flûtiste: "Travailler sans but, c’est dur"

En mars 2020, Sofia Gantois a rangé sa flûte traversière. Elle ne l'a plus touchée pendant des mois.

La jeune musicienne se préparait depuis trois mois à l’audition pour entrer à l’Opéra de Liège, comme première flûtiste. Freelance, elle avait aussi d’autres concerts prévus avec l’Antwerp Philarmonic Orchestra (APO) et son ensemble de musique contemporaine, Hooper. En mars 2020, elle a rangé sa flûte traversière dans son étui. Et ne l’a plus sortie pendant des mois. Triste. Découragée. Naviguant de déception en déception au fur et à mesure des annulations. "Pour un musicien, c’est dur de travailler sans but précis. Plus cela se prolongeait, plus c’était angoissant."

La musicienne a repris sa flûte en été, pour donner ses cours en vidéoconférence. Une galère, "on ne sait jamais si l’élève a raté une note, un passage, ou si ça bugge… ". Elle est retournée au conservatoire, pour discuter projets. Et puis, elle a dû remuscler ses lèvres, endormies par les mois de confinement. Comme un sportif de haut niveau. "Au début, on se limite à une heure, après ça fait trop mal. Du côté des doigts par contre, la vélocité reprend vite."

"Jouer, c’était devenu vraiment un job, un entraînement, parfois un peu lassant. Aujourd’hui, j’ai retrouvé le plaisir et l’envie, seule chez moi."
Sofia Gantois
Flûtiste

L’artiste arrive malgré tout à tirer du positif de la situation: "jouer, c’était devenu vraiment un job, un entraînement, parfois un peu lassant. Aujourd’hui, j’ai retrouvé le plaisir et l’envie, seule chez moi". Et puis, Sophia a retrouvé des perspectives: "l’opéra a remis une audition en juin, je vais la préparer à nouveau".

Financièrement, ses revenus ont chuté, "mais je reste privilégiée, j’ai le Darius Coffee bar, il m’a sauvée". La jeune femme gère en effet ce café liégeois qui a misé sur le créneau "à emporter. "Sans ça, j’aurais dû trouver un boulot pour manger ou retourner chez mes parents. Je devais aussi toucher du chômage technique de l’APO, mais cela fait déjà trois mois que j’attends. Pour les artistes, c’est compliqué, avec notre statut, il faut courir derrière, sinon on n'a rien."

Sébastien Creppe, saxophoniste: "On oublie les musiciens amateurs"

Sébastien Creppe ne tire pas ses revenus de son saxophone, mais pour lui, le temps s'est aussi arrêté.

S'il travaille dans le secteur artistique, Sébastien Creppe n’est pas musicien professionnel. Il ne tire pas ses revenus de sa musique, même si cela lui arrive de "louer"  ses services pour des studios d’enregistrement. Sébastien est un saxophoniste passionné, actif dans le Baccus Quartet, un quatuor de musique classique. Il dirige aussi une harmonie de musique à Elsenborn. Et, professionnellement, il est responsable de la section jeune public au centre culturel de Welkenraedt.

Employé par le centre culturel, il a continué à y travailler, même si l’activité a été fortement ralentie. "On passe notre temps à gérer les reports, on a encore l’impression de travailler, mais les artistes qui ne sont pas subsidiés, eux, voient à chaque fois leurs espoirs déçus. On aurait voulu avoir des perspectives à trois mois, même six. Aujourd’hui, on a compris qu’il n’y aurait rien avant septembre."

"On oublie de parler des musiciens amateurs, des harmonies dans les villages qui sont fondamentales pour les contacts sociaux."
Sébastien Creppe
Saxophoniste

Le saxophone de Sébastien, lui, n’a résonné que dans son salon, ou quasi. "On oublie de parler des musiciens amateurs, des harmonies dans les villages qui sont fondamentales pour les contacts sociaux, dit-il avec une pointe de dépit dans la voix. Ces gens-là ne se sont plus retrouvés pour faire de la musique ensemble depuis un an. On avait bien repris en petit comité l’été passé, mais la moyenne d’âge est assez haute, on a vite arrêté par sécurité, pour protéger les plus âgés…"

Pour la plupart des musiciens, le contact humain est ce qui manque le plus, au-delà de la musique elle-même. Entendre les différents instruments s’ajuster, la mélodie produite par chacun s’accorder. "Mais aussi échanger et boire un verre après les répétitions."

L’artiste se dit énervé par l’unilatéralisme des mesures qui touchent la culture. "On mélange tout, le professionnel et l’amateur, certaines choses auraient pu continuer en accueillant un public en toute sécurité. Mais non, on a tout arrêté."

Sébastien s’interroge aussi beaucoup sur la reprise. "Cela va être un grand moment d’effervescence, tout le monde va vouloir rejouer, de nouveaux projets vont émerger et effacer ceux qui n’auront jamais vu le jour." Personnellement, Sébastien Creppe espère concrétiser un projet de rue qui avait déjà démarré l’été passé, le Soul Caravane. "Nous étions 10 musiciens à jouer en rue, à Ixelles. L’hiver, c’est de toute façon normal que l’on ne tourne pas, mais là, on espère reprendre."

Manuela Rastaldi, chorégraphe et danseuse: "Il y a toujours la fatigue, mais des petits bourgeons reprennent"

Rôle principal au sein du collectif Kiss and Cry, Manuela Rastaldi n'a plus dansé avec ses doigts depuis un an.

Manuela, juste avant le confinement, dansait avec ses doigts. Danseuse et chorégraphe, rôle principal du spectacle "Cold Blood", œuvre du collectif Kiss and Cry monté par Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormal, elle revenait de tournée en Australie et Nouvelle-Zélande quand le confinement a été décidé il y a un an. "On est rentré juste avant la fermeture de l’aéroport de Dubaï. C’est là que j’ai compris que c’était grave", nous raconte-t-elle.

Rentrée à la maison, Manuela avait un déménagement qui l’attendait. "J’avais prévu trois semaines, j’ai eu beaucoup plus de temps…" Au début, l’artiste ne s’attendait pas à une crise aussi longue. La perspective de trois mois d’arrêt, après trois ans de tournée, était même bienvenue. "On pouvait partir dans des projets de composition, d’écriture. J’ai pris le temps de m’occuper d’un projet intergénérationnel  thérapeutique, créatif et de bien-être, axé sur le mouvement. Dans le contexte, ce projet créatif pouvait soigner des blessures et transcender les moments difficiles."

"Il y avait chez moi comme un besoin de pouvoir être autonome au cas où, comme un réflexe de survie…"
Manuela Rastaldi
Chorégraphe et danseuse

Peu à peu, le stress s’est invité au fur à mesure que la crise durait. Financièrement notamment, bien que son mari, le musicien et cinéaste Thierry De Mey, ait continué son propre travail artistique. "Les revenus ont diminué de moitié, mais on a continué à s’en sortir. J’ai appris à faire des choses différentes, à planter des légumes. Il y avait chez moi comme un besoin  de pouvoir être autonome au cas où, comme un réflexe de survie… Quand tout s’est refermé en octobre, la situation a commencé à peser sur la famille. Là, on a compris qu’il n’y aurait plus de tournée avant longtemps. On a essayé de protéger les enfants, mais il y a eu des moments difficiles. Il m’est arrivé de ressentir de la colère, mais surtout pour les enfants."

L’automne a été sombre pour Manuela et sa famille, habitée de désespoir. "Je ne savais plus par quel bout prendre les choses, poursuivre sur le plan créatif. Un an plus tard, il y a toujours la fatigue, mais des petits bourgeons reprennent." Même si le retour sur scène n’est pas encore d’actualité, Manuela mise beaucoup  sur le projet de Mouvement  conscient. "Quand on arrive à le faire, en petit groupe, ça reste du pur bonheur, je m’y investis à 200%. Au moins je suis utile, je peux faire ce que je sais faire. Cela me donne l’espoir de relancer cela pour le printemps ou l’été."

Camille Thomas, violoncelliste: "Ça a été un immense vide, je me suis sentie désespérée"

Camille Thomas tire aussi un enseignement personnel, celui d’avoir appris sur elle-même, et avoir appris à se reconnecter au monde réel, hors des voyages et concerts.

C’est entre deux avions, de retour de Corée où elle a pu jouer dans une salle - à moitié vide certes - mais avec un vrai public présent, que la violoncelliste Camille Thomas nous témoigne de son année confinée. Elle se rappelle le choc de l’arrêt brutal imposé par le lockdown dans une vie remplie de concerts, de voyages. De la tournée de promotion de son nouveau disque, "Voice of hope" mise en veilleuse. "Ça a été un immense vide, je me suis sentie désespérée, car j’ai réalisé que ma raison d’être était de partager cette musique qui brûle en moi. Je donne ma vie à cela, et s’il n’y a pas ce moment exutoire où la musique sort, où tout prend son sens après toutes ces joies, ces sacrifices qui sont faits dans le travail, on se sent inutile."

Camille Thomas n’a pas pour autant remisé son instrument dans sa boîte. "J’en ai profité pour travailler, mais cela n’a pas été suffisant. Alors, durant le 1er confinement, je suis montée sur le toit de mon appartement à Paris, pour jouer pour mes voisins, et pour les soignants, et j’ai posté la vidéo pour partager ce moment à tout le monde. Cela a été un instant de respiration, la vidéo a eu des millions de vues et les gens commentaient en disant que cela leur donnait de l’espoir… "

Camille Thomas – Ravel: Deux mélodies hébraïques, 1. Kaddisch (A l'Institut du Monde Arabe)

En juin, Camille Thomas est allée un pas plus loin, investissant les lieux culturels vides, comme les musées, pour y jouer, seule. "J’étais touchée par la solitude de ces lieux, similaire à la solitude que je ressentais, celle des musiciens, l’absurdité de ne pas pouvoir partager l’art. C’était un moyen de créer de la beauté et donner un message de ce monde culturel mis en veilleuse, mais pas mort. Que cette beauté attendait et que cela valait la peine de se battre pour la retrouver."

"J’étais touchée par la solitude de ces lieux, similaire à la solitude que je ressentais, celle des musiciens, l’absurdité de ne pas pouvoir partager l’art."
Camille Thomas
Violoncelliste

Depuis, elle n’a plus arrêté de jouer, enchaînant les concerts en streaming.  "Je réalise que j’ai énormément de chance d’avoir ces possibilités de jouer, contrairement aux jeunes musiciens qui débutent, et qui ratent la chance de pouvoir jouer pour la première fois en public."

Camille Thomas – Purcell: Dido and Aeneas "When I Am Laid In Earth" (au Musée du Louvre)

De cette année pas encore déconfinée, Camille Thomas tire aussi un enseignement personnel, celui d’avoir appris sur elle-même, et avoir appris à se reconnecter au monde réel, hors des voyages et concerts. "J’ai peut-être apporté une stabilité dans mon quotidien, dit-elle, en lançant un dernier message qu’elle veut positif: "l’art et la musique ne meurent jamais, il ne faut pas renoncer, parce que c’est ce qui donne un sens à notre vie. Les gens ont besoin de ce retour de l’art. C’est aussi quelque chose, j’espère qui nous guérira de toutes ces souffrances et nous permettra de repartir."

Primor Sluchin, harpiste: "Remettre une robe de concert, cela m’a fait bizarre"

La transmission de son savoir, c'est aussi ce qui a fait tenir la harpiste Primor Sluchin, privée de ses concerts.

Cela lui a fait bizarre, raconte-t-elle, de remettre une robe de concert, se maquiller, se préparer comme pour monter sur scène, juste pour se planter devant une fenêtre et jouer pour les "lentilles" du photographe. Primor Sluchin, harpiste à l’Opéra royal de Wallonie et professeur en académie et au Conservatoire royal, n’a quasi plus vu une scène de concert depuis un an. Si financièrement, elle a pu s’en sortir grâce chômage économique, le soutien de son employeur (l'Opéra a compensé la perte de revenu engendré par le chômage), certains de ses cours maintenus en distanciel et quelques rares concerts maintenus, humainement cette année de confinement culturel a été difficile. "Donner cours de harpe en vidéoconférence, c’est frustrant, ça coupe, le son n’est pas bon. Mais c’était mieux que rien du tout, et pour mes élèves, c’était important aussi." La transmission de son savoir, la sensation de voir que ses élèves ne se décourageaient pas et avaient toujours la flamme pour la musique, c’est aussi cela qui l’a fait tenir.

"On s’est rendu compte, dans d’autres pays comme l’Espagne, que cela ne posait pas de problème. C’est un choix politique."
Primor Sluchin
Harpiste

La harpiste a aussi été dépitée de voir à quel point la culture a été reléguée en dernier plan, "alors qu’on s’est rendu compte, dans d’autres pays comme l’Espagne, que cela ne posait pas de problème. C’est un choix politique", dit-elle, sans colère. Car au-delà de l’amertume, l’arrêt brutal des concerts a aussi permis à la musicienne de se concentrer sur d’autres priorités. "J’ai pu faire des projets que je n’aurais pas eu le temps de mettre en place. J’ai travaillé avec deux amies sur un projet de résidence au centre culturel d’Amay. Nous montons un spectacle musical et théâtral pour le jeune public." La harpiste a aussi finalisé un disque, "à distance, c’était une sacrée expérience qu’on a traversée ensemble, et cela aussi crée des liens plus forts."

Photos réalisées avec le soutien du Fonds pour le journalisme de l'AJP.

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