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Le KIKK a dix ans (1/4) | Rétrospective avec Gilles Bazelaire et Marie du Chastel

Marie du Chastel et Gilles Bazelaire en 2019.

Depuis 10 ans et grâce au KIKK Festival, la capitale wallonne secoue les enjeux de notre époque via les arts numériques.

Pour fêter la dixième édition du KIKK, L’Echo fait le point avec l’un des fondateurs historiques du festival, Gilles Bazelaire, et avec la grande prêtresse responsable de la programmation et de l’organisation, Marie du Chastel. Bilan, espoirs, meilleurs souvenirs et grandes questions d’avenir: vous saurez tout sur le plus numérique, le plus innovant et le plus namurois des festivals artistiques du royaume…

Marie du Chastel, programmatrice du KIKK. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Quel est le bilan de ces 10 ans?

Marie du Chastel: En termes de chiffres, ça a grandement évolué. La première année, on avait 500 participants, c’était 24 heures de code informatique dans une grande salle, et maintenant, on a un festival beaucoup plus organique, multiforme, multifacettes, qui est dans toute la ville, comme une sorte de pieuvre. Au départ on était plus centré sur des conférences. Puis, des contraintes techniques nous ont fait prendre des décisions qui ont fait grandir le festival. En 2016, on a fait une énorme exposition dans le Grand Manège qui maintenant est devenu complètement culturel. C’était un tournant, une grande exposition de 1.000 mètres carrés. Après, on a lancé le KIKK in Town, pour éclater l’expo dans toute la ville. Ça a attiré un public complètement différent, le grand public. On a développé beaucoup plus les activités pour les enfants, ce genre de choses.

Le numérique, ce n’était pas un secteur très développé à Namur a priori?

Gilles Bazelaire: Au départ, ce sont des professionnels qui ont constaté il y a dix ans qu’il n’y avait pas d’événement en Belgique destiné à mettre en avant la culture numérique. On est parti de ce constat. À ce moment-là, ça démarre pas mal, mais on se rend compte que l’événement vit un peu sur lui-même. On a des gens du Japon, du Mexique, des États-Unis... et des Européens bien sûr: ça arrive de partout, ça commence à devenir, dans le secteur, un moment un peu phare. Mais pendant tout un temps, c’était déconnecté de son territoire. Ça se passait à Namur mais les Namurois disaient "c’est chouette, ça parle toutes les langues mais ce n’est pas pour moi". C’était ressenti comme un ovni. On a voulu corriger ça.

Le numérique, dans notre inconscient collectif, est orienté GAFA, est orienté vers l’ouest, il est malheureusement très peu orienté vers l’Afrique ou vers l’est, ou dans une vision 360°.
Gilles Bazelaire
Cofondateur et directeur du KIKK

Le numérique, c’est resté longtemps un secteur un peu sous-estimé, sous-financé. On a réfléchi à différents formats pour rendre ça accessible. Le festival a complètement débordé sur la ville et a conquis le public namurois, mais aussi le public liégeois, carolo, bruxellois... Les premières années, on avait beaucoup plus de néerlandophones que de Bruxellois. Aujourd’hui, le festival a suffisamment de notoriété pour que le grand public le note à son agenda comme un incontournable de la semaine de Toussaint.

Les arts numériques, ça recouvre quoi?

MdC: "Arts numériques", je ne suis pas une grande fan du terme. Le numérique est juste un nouvel outil dans l’art contemporain. On pourrait appeler ça de l’art-science, de l’art technologique ou des arts électroniques, peu importe le terme. C’est un courant, avec clairement des artistes qui s’influencent les uns les autres et qui se connaissent. C’est en fait de l’art qui utilise les outils numériques. Les gens imaginent que ça implique souvent de la projection d’images, mais c’est une idée reçue. On est plutôt sur des installations physiques, avec des moteurs, des choses qui bougent. Quelques fois, il y a une partie interactivité, avec des machines.

Quelques exemples de cette année?

MdC: Guillaume Cousin sera au Grand Manège. Son "Silence des particules", c’est un immense canon à fumée qui envoie dans la salle plongée dans le noir de grandes sculptures éphémères. Comme ces cercles que les fumeurs peuvent produire avec la bouche, mais en beaucoup plus grand, plus construit, car les ronds vont s’entrechoquer et produire de nouvelles sculptures en jouant sur la lumière. Tout cela est non toxique évidemment. C’est donc bien une machine, mais on est sur une performance physique, sensuelle. On est très loin du virtuel ou du technologique que les gens imaginent parfois.

"Le Silence des particules" par Guillaume Cousin

Une autre œuvre, c’est celle de Nils Völker dans l’église Saint-Loup. C’est un lieu magique, les voûtes sont exceptionnelles. L’œuvre a été commissionnée par le KIKK pour l’endroit. C’est une grande sculpture de coussins, symétrique, qui sera pendue dans la nef. Ils vont se gonfler et se dégonfler, créant une animation par vagues. C’est aussi une œuvre sonore parce que les coussins sont symboliquement constitués de couvertures de survie. Cette présence artistique se combinera avec les offices habituels car on est la semaine de Toussaint.

Pour fêter ces 10 ans, il y aura des performances un peu partout. Au Théâtre de Verdure, tous les jours à 14 heures, l’artiste allemande Stephanie Lüning viendra proposer une de ses "foam actions", où elle travaille avec des vagues énormes de mousses colorées, qui descendront à la rencontre des spectateurs. Il s’agit de colorants alimentaires évidemment et de savon naturel "eco-friendly".

Gilles Bazelaire est l'un des cofondateurs et directeur du KIKK. ©KIKK

Vous préconisez aussi une certaine critique de la machine, avec des questions sur la place de l’humain, le futur…

GB: On se considère comme un festival engagé, critique. On n’impose pas non plus une seule vision, une seule parole. Le numérique, dans notre inconscient collectif, est orienté GAFA, est orienté vers l’ouest, il est malheureusement très peu orienté vers l’Afrique ou vers l’est, ou dans une vision 360°. Nous, à travers le regard des artistes, des chercheurs et des entrepreneurs, on essaie de montrer à quel point c’est large. La vocation de cet engagement, c’est donner des clés aux gens. Susciter la curiosité, aiguiser l’esprit critique. Ce sont des enjeux culturels et sociétaux majeurs: reconnaissance faciale, algorithmes, tracing systématisé... On essaie de rendre les gens acteurs, et non passifs.

Pourtant, ça reste souvent ludique…

MdC: La partie "conférences" est clairement plus sérieuse, mais dans le volet exposition, on propose toujours un twist, un regard, une approche, un décalage. Il faut éviter un élitisme qui serait lié à l’art contemporain. Ici, on a un public globalement plus familial que le public type des musées. Il ne faut pas privilégier ce qui serait ressenti comme trop conceptuel ou trop abstrait.

Depuis l’affaire Snowden, on sent toujours un très fort intérêt pour la vie privée et les data.
Marie du Chastel
Programmatrice du KIKK

GB: Il faut créer des portes. L’apprentissage par le jeu, c’est une bonne manière de créer l’appropriation du public, l’empowerment.

MdC: Pour rebondir sur le côté ludique et engagé, cette année on aura aussi "Carrying the Cross", où les gens seront invités à porter sur leur dos, en procession à travers la ville, le grand F bleu de Facebook, comme le Christ sur le chemin de croix. Au centre du débat, c’est bien sûr la perte de la confidentialité et de la vie privée, l’utilisation abusive de nos données par les réseaux sociaux, par les grands de la tech, par les influenceurs. On attend également des pleureuses. Ce twist humoristique raconte quelque chose. On est sur une nouvelle religion, autant le dire et le montrer.

Comment toutes ces thématiques ont-elles évolué en dix ans?

MdC: Depuis l’affaire Snowden, on sent toujours un très fort intérêt pour la vie privée et les data. Également central: le climat et l’impact du développement technologique sur la planète, ainsi que la pollution, notamment liée aux métaux rares, les ressources limitées, l’augmentation exponentielle du poids écologique des technologies. En 2012, on parlait beaucoup de l’internet des objets, IoT (Internet of Things), un terme qu’on n’entend plus trop, tout simplement parce que c’est intégré dans nos vies, avec aussi une certaine méfiance, la peur d’être espionné en permanence.

En 2012, on questionnait "la neutralité du net", parce qu’avec le Printemps arabe, on avait hacké des réseaux pour rétablir l’internet là où il était interdit pour empêcher les manifestations. Aujourd’hui, ce n’est plus "qui détient l’internet": les lanceurs d’alerte sont un peu partout. Donc cette année on accueille une conférence sur "Comment dénoncer les infractions antidémocratiques", avec comme invité Forensic Architecture. On est déjà au stade suivant. Il faut anticiper. Le futur, ce n’est pas demain: c’est aujourd’hui.

KIKK 2021

Le KIKK a dix ans

Tout au long de la semaine, L’Echo revient sur les grandes thématiques abordées par le KIKK Festival au cours des dix dernières années – vie privée et data, climat et pollution, aliénation mentale – en compagnie des organisateurs du festival Gilles Bazelaire et Marie du Chastel (mardi) et de trois artistes internationaux, grands habitués des lieux: Niklas Roy (mercredi), Clare Patey (jeudi), et Lawrence Malstaf (vendredi).

KIKK Festival, Namur, du 4 au 7 novembre.

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