Avec le Grand Tour, la Culture se réinvente en marchant

©Stuart Davies

Du 22 août au 4 septembre, c'est le Grand Tour: une marche de 200 kilomètres, en Wallonie et par étapes, pour questionner la place de la culture dans nos vies. L’aventure vous tente? En route!

Le pari est osé, convivial, plein d’enthousiasme pour un futur égalitaire et constructif, mais un peu déroutant, tout de même aussi: une marche citoyenne, poétique et philosophique hors des idées et des sentiers battus. Douze jours durant, ou seulement la période qu’il leur plaira, des marcheurs avertis sont invités à couvrir une vingtaine de kilomètres quotidiens en compagnie d’un artiste. Au menu, chaque matin, une question «culturelle ou sociétale» à détricoter ensemble, une halte pique-nique animée d’échanges intenses et, le soir, à bon port, un souper, un spectacle et une mise en commun festive des réflexions nées de cette rando méditative.

Entièrement gratuit pour les participants (moyennant leur inscription préalable), ce drôle de projet a jailli au printemps dernier, du choc induit par le mot d’ordre subit, implacable, et asséné pour une durée vertigineusement indéfinie aux acteurs du secteur culturel: «Restez chez vous, les amis artistes». Adieu représentations, festivals et concerts. Et après… quoi ? Pendant ce temps mort, et demain, surtout, «comment mettre nos équipe(ment)s et notre grande créativité au service de la communauté?» s’est alors demandé Philippe Kauffmann, le directeur de Mars - Mons, Arts de la scène, une grosse structure (elle gère six salles) qui décline les arts vivants sous toutes leurs formes.

Ce sentiment d’urgence et de nécessité a vite rallié à sa cause Charlotte Charles-Heep, la directrice du Festival international des arts de la rue de Chassepierre (lire son entretien ci-dessous), et Olivier Minet, le directeur de Latitude 50 - Pôle des arts du cirque et de la rue, à Marchin, dont les programmations se retrouvent pareillement «sabotées» par le Covid-19. À trois, ces lieux singuliers et pluridisciplinaires de création, particulièrement rôdés aux productions en espaces publics, veulent rapidement retomber sur leurs pattes, partager quelques foulées spéculatives et passer, surtout, de la posture de victimes à celle de… chercheurs: «Quel est le rôle de la culture, et comment pourrait-elle participer à d’autres modèles de société?»

En marche!

C’est donc de tous ces enjeux que les marcheurs du Grand Tour devraient s’entretenir, en arpentant, dès demain, champs, forêts et villages paisibles des provinces du Luxembourg, de Namur et du Hainaut. Les trajets ont été balisés avec l’application Komoot, un outil de planification avancé pour randonneurs pédestres ou cyclotouristes. Prudence, toutefois: la plus courte promenade compte quand même 16 kilomètres (Marchin-Andenne), et la plus longue, près de 25 (Bertrix - Poix Saint Hubert).

Partager quelques foulées spéculatives et passer, surtout, de la posture de victimes à celle de… chercheurs: «Quel est le rôle de la culture, et comment pourrait-elle participer à d’autres modèles de société?»

Les douze jours de balade sont encadrés par le Grand Départ, le 22 août à Chassepierre (avec spectacles, projection de film et exposition sur les arts de rue) et la Grande Synthèse, le 4 septembre à Mons (en compagnie de la slameuse métissée Lisette Lombé). À mi-course, le 30 août, la Grande Pause, à Marchin, permettra au Théâtre National de dévoiler un programme en ouverture de sa saison. Détail pratique: les départs et arrivées de chaque expédition coïncident le plus souvent avec des gares SNCB – en leur absence, des navettes assurent le retour des courageux au point de démarrage des randos.

Dont l’ambiance, variable d’un jour à l’autre, dépendra certainement des animateurs: performeurs, poètes, musiciens, marionnettistes, jongleurs, graffeurs, chorégraphes, circassiens, tous savent y faire, et devraient de toute façon mettre le feu aux chemins. Il n’y a plus qu’à chausser vos godillots…

Le Grand Tour

>Du 22 août au 4 septembre, à Chassepierre, Bertrix, Poix Saint Hubert, Grupont, Marche en Famenne, Porcheresse, Marchin, Andenne, Namur, Auvelais, Charleroi, Binche et Mons.

>Infos et inscriptions sur www.grand-tour.be

Charlotte Charles-Heep, directrice du Festival international des arts de la rue de Chassepierre. ©BELGAPLUS

"Quand on marche, on réfléchit!"

Charlotte Charles-Heep, directrice du Festival international des arts de la rue de Chassepierre, revient pour L'Echo sur la philosophie du Grand Tour.

Deux cents kilomètres en douze jours de marche soutenue, un public non entraîné et des artistes à discipliner. Vous ne faites pas dans la simplicité!

Bah, on a déjà une expérience avec la Marche des philosophes, un projet artistique itinérant qu’on met sur pied en Gaume, en septembre, pour la troisième année consécutive. C’est une structure plus légère, certes, mais nous avons l’habitude, désormais, d’organiser ces randos-débats. À trois opérateurs [avec Mars - Mons Arts de la scène et Latitude 50 - Pôle des arts du cirque et de la rue, NDLR] et quatre partenaires, dont le Théâtre National, ce n’est pas insurmontable. On sait bien ce qui fonctionne en termes de logistique!

"Un artiste, différent à chaque étape, va inviter les participants à méditer sur une question du jour, qu’on lui aura soumise."
Charlotte Charles-Heep
Directrice du Festival international des arts de la rue de Chassepierre

Et s’il vente et pleut, justement?

On marche quand même. On a des plans B pour les haltes de midi (dans des préaux ou des gymnases), avec des boissons chaudes, et mêmes des toilettes mobiles…

Qui prendra part à ce Grand Tour?

Un artiste, différent à chaque étape, va inviter les participants à méditer sur une question du jour, qu’on lui aura soumise. Dans son animation, qu’il agrémentera de propositions artistiques de son choix, il sera accompagné d’un «expert-modérateur» (censé aider la troupe à réfléchir) et d’un «traceur» (un photographe, un peintre, un dessinateur, qui mettra l’expérience en images). Face à ce noyau de base, la poignée de marcheurs sera constituée de citoyens de tous âges et horizons. On attend une trentaine de personnes pour chacune des étapes, qui sont quand même des bonnes trottes – et donc pas conseillées aux enfants…

©Stuart Davies

Parler en marchant, c’est tout un art!

Ce n’est pas une course, non plus! Et les gens ont toute la journée pour marcher! Ils vont cogiter seuls, à deux ou en petits groupes, en se déplaçant ou lors des pauses. Ils recevront un carnet et un stylo pour noter leurs réflexions, qui seront ensuite récoltées et partagées. Je pense qu’il faut prendre du temps, pour réfléchir. Douze jours, c’est long, mais peut-être que ça ne sera même pas assez…

De quoi va-t-on le plus discuter?

Afin d’orienter le choix du public pour telle ou telle randonnée, les questions posées (ainsi que les parcours empruntés) sont disponibles sur le site. Elles visent toutes à imaginer la culture de demain, et tournent autour d’un questionnement majeur: «À qui la culture manque-t-elle?»

"Ils vont cogiter seuls, à deux ou en petits groupes, en se déplaçant ou lors des pauses. Ils recevront un carnet et un stylo pour noter leurs réflexions, qui seront ensuite récoltées et partagées."
Charlotte Charles-Heep
Directrice du Festival international des arts de la rue de Chassepierre

Savez-vous à qui vous manquez, au fait?

Certainement aux fidèles des événements annulés ou fortement chamboulés cet été! Mais la question est plus vaste, bien entendu. La culture a été décloisonnée en dernier. Or, durant le lockdown, tout le monde en a consommé – via la lecture, l’offre numérique, ou Netflix –, sans toujours s’en rendre compte. Nous ne cherchons pas à avoir une réponse univoque à la fin de la Marche. La même question posée à différents groupes pourrait d’ailleurs générer des considérations très différentes…

Les artistes de rue vous semblent-ils plus mal lotis que les autres? Leur image reste incomprise, mal perçue: pour beaucoup, c’est encore toujours un cracheur de feu ou un clown. Les arts de la rue sont le parent pauvre de la culture. Et pourtant, dans le contexte actuel du virus, c’est justement cette catégorie-là qui, pour continuer à divertir, a fait une apparition magistrale, en occupant son terrain de jeu habituel: l’extérieur des bâtiments, le dehors…

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