Avec le NFT, le marché de l’art a trouvé son bitcoin

«The First 5.000 days», le collage numérique de Beeple, adjugé pour 69.346.250 millions de dollars chez Christie’s. ©via REUTERS

Échaudés par le taux zéro de la dette et galvanisés par un afflux sans précédent de liquidités, les investisseurs affluent sur le marché de l’art et rajeunissent avec sa digitalisation à marche forcée. Au point de payer 70 millions dollars pour un artiste numérique inconnu.

Le jeudi 11 mars a sans doute marqué un tournant pour le marché de l’art. L’œuvre numérique «The First 5.000 days» a été adjugée pour près de 70 millions de dollars chez Christie’s, troisième record de prix pour un artiste vivant, Mike Winkelman, alias Beeple, créateur de sites qui a travaillé pour de grands noms comme Apple mais inconnu du marché de l’art mainsteam.

Depuis Sésostris dans l’Égypte antique et Jules II à la Renaissance, jusqu’à Bernard Arnault au XXIe siècle, l’art est un moyen des puissants pour exister, par-delà la vie matérielle et la mort. L’héritage du romantisme et de figures comme van Gogh ont alimenté la vision inverse d’un art pur, méconnu, exempt des souillures de l’argent. Au XXe siècle, Andy Warhol a prestement fait litière de ce mythe, d’une formule lapidaire. «Être bon dans les affaires, c’est la forme d’art la plus fascinante. Gagner de l’argent, c’est de l’art, travailler, c’est de l’art, et les bonnes affaires, c’est de l’art».

Héritier de Duchamp, Warhol érigea des objets ordinaires au rang d’icônes, comme son lointain cousin Marcel Broodthaers: chez l’Américain, ce fut la boîte de soupe Campbell; chez le Belge, la casserole de moules. Warhol fut le premier à véritablement monétiser l’image de l’objet physique ordinaire, en le détournant et en le multipliant.

En ce premier quart de XXIe siècle, notre monde physique se digitalise. Chacun a pu le constater, la crise du Covid-19 accélère et étend ce processus. Cette accélération atteint deux mondes étroitement imbriqués: la finance et l’art. En toute logique, soixante ans après les boîtes de soupe Campbell, des objets numériques ordinaires (un tweet, un montage photo en JPEG, une carte virtuelle de jeu vidéo) deviennent objets d’art et dépôts d’une valeur financière sans précédent.

22
millions de visiteurs
SUR LA PAGE DE CHRISTIE’S DANS LES DERNIÈRES MINUTES D’ENCHÈRE

Jusqu’à présent, les transactions spectaculaires des salles de vente concernaient des maîtres morts (Léonard de Vinci, van Gogh, Botticelli) ou vivants (Gerhard Richter, David Hockney). Avec Beeple, alias Mike Winkelmann, graphiste de Caroline du Sud, Christie’s a réalisé , jeudi dernier, la troisième vente d’un artiste vivant inconnu. L’œuvre? Un montage photo entamé en 2007. L’équation se réduit ici à trois chiffres: 22 (millions de visiteurs sur la page de Christie’s dans les dernières minutes d’enchère); 2 (millions de followers de Beeple sur Twitter); 69.346.250 (le prix de l’œuvre en dollars). Beeple y ajoute une formule: «Si tout le monde veut la chose, elle a de la valeur». À quoi Charles Allsopp, ancien commissaire-priseur chez Christie's, rétorque: «L'idée d'acheter une chose qui n’existe pas n’a aucun sens». Manifestement, les chiffres donnent raison au graphiste millionnaire-minute.

Détail de «The First 5.000 days», de Beeple. ©via REUTERS

Aberrations de marché

Gilles Mougenot, président du fonds d’investissement Argo-Wityu, acteur du private equity pour le Benelux et collectionneur, observe ce processus avec le recul de trente ans d’expérience. «L’art numérique existait avant Beeple: j’ai exposé un maître en la matière, Miguel Chevalier, artiste français. La nouveauté réside dans l’amplification spéculative alimentée par les réseaux sociaux et l’économie virtuelle». En effet, 91 % des enchérisseurs Christie’s étaient inconnus de la salle de vente.

Les parallèles entre 2021 et les «Roaring Twenties», les années 20 rugissantes, abondent. «Je songe à la pyramide de coupes de champagne, dans ‘Gatsby le Magnifique’, en pleine prohibition, métaphore de l’argent qui cascade comme une fontaine du sommet à la base

Les investisseurs se sont orientés massivement ailleurs. L’art est l’un de ces supports: facile à acheter, à revendre, à stocker, des frais infimes comparés à ceux d’un yacht ou d’un hôtel particulier.

Depuis 2008 et la crise des subprimes, les banques centrales et les États ont actionné deux leviers colossaux: un tsunami de liquidités dans l’économie et des taux proches de zéro. Emprunter ne coûte presque plus rien. Les États s’endettent? Leur charge d’emprunt baisse. Du jamais-vu en économie. L’effet de cet afflux de capitaux à coût nul se lit dans l’indice Argos du prix d’acquisition des sociétés non-cotées. Créé en 2004, cet indice montrait un prix d’acquisition égale à 6,1 fois l’Ebitda de ces sociétés (bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement). Fin 2020, c’est 11,1 fois. Presque le double. Une hausse phénoménale.

Simultanément, 30 à 40% des actifs mondiaux sont de la dette à taux quasi-zéro, dont les détenteurs ne sont plus rémunérés. Les investisseurs se sont orientés massivement ailleurs. L’art est l’un de ces supports: facile à acheter, à revendre, à stocker, des frais infimes comparés à ceux d’un yacht ou d’un hôtel particulier.

Volatil et spéculatif

Peu régulé, peu rationnel, le marché de l’art est volatil et spéculatif. «Le nombre d’individus au patrimoine supérieur à 10 millions a connu une hausse phénoménale, pas seulement en Asie. La fortune et la mondialisation éduquent ces individus, attisent leur attrait pour les signes extérieurs de richesse, des sacs Vuitton aux Aston-Martin», poursuit Gilles Mougenot. «Loin du goût bourgeois, ils veulent du design et Jeff Koons. Et, dans notre société du spectacle, tout devient archi-visible tout de suite, facteur spéculatif supplémentaire.»

«Je paie 69 millions, en cryptomonnaie; quel musée peut en faire autant?»
Metakovan
L'acheteur de l'œuvre de Beeple

Deux facteurs couronnent l’analyse: le marché de l’art pèse 67 milliards de dollars, enchaîne le financier français: «Une goutte d’eau, face aux 6,4 trillions des GAFA. En théorie économique, plus un marché est restreint, plus il est sujet aux aberrations et aux manipulations.» Ensuite, le marché de l’art adossé à la blockchain est composé de jeunes: 58 % des enchérisseurs Beeple étaient des milléniaux. «Ils participent d’un phénomène à l’œuvre depuis quelques décennies: la puissance privée se confronte aux institutions publiques. En somme, les «1%» des plus riches de la planète dament le pion au Louvre. L’acheteur de Beeple, le jeune investisseur en crypto-monnaies Metakovan (psydonyme de l'investisseurs indien Vignesh Sundaresan, basé à Singapour), ne se dit-il pas: «Je paie 69 millions, en cryptomonnaie; quel musée peut en faire autant?»

Ce réflexe, mélange de transgression et de bling-bling, se retrouve autant chez les enchérisseurs milléniaux de Christie’s que chez un génie industriel comme Elon Musk: combien de milliards vaut son tweet du 29 janvier 2020 qui propulse le cours du Bitcoin, au nez et à la barbe des autorités de marché?

C’est d’ailleurs sous la forme d’un actif proche du Bitcoin que Beeple a pu faire monter les enchères pour son œuvre numérique vendue par Christie’s. Il s’agit de NFT («non-fungible token», lire ci-dessous): des jetons numériques dits «non-fongibles» qui peuvent être considérés comme des certificats de propriété, rendus inviolables par la technologie de la bockchain, et qui se vendent ou s’achètent comme n'importe quel autre bien, mais sans avoir de forme tangible propre. Il suffira à l’acheteur Metakovan de taper sa ligne de code pour accéder à l’œuvre et à son certificat d’authenticité.

Lucide, Beeple avoue: «Le NFT, pour moi, c’est un terrain vierge. Une page web a-t-elle une valeur? Peut-être, ou peut-être zéro». Dans cet univers archi-spéculatif, tout est dans le «peut-être». Et il conclut: «Pour être tout à fait honnête, je pense que cela va faire une bulle».

Beeple Explains His $69 Million Sale & The Future Of NFT’s

"Cette pièce vaudra un milliard. Mais j’ignore quand"

Mike Winkelman (alias Beeple), graphiste, met en vente chez Christie’s «The First 5000 Days», mosaïque de JPEG élaborée depuis 2007, stockée et certifiée sous NFT. Vous avez dit «non-fungible token»?

Le crypto-financier indien Vignesh Sundaresan (alias Metakovan), acquéreur avec Metapurse, principal fonds de NFT basé à Singapour, a déboursé 42.329.453 Ether, soit l’équivalent de 69.346.250 dollars dans cette crypto-monnaie émise par la blockchain Ethereum. Possesseur d’œuvres de Beeple pour 230 millions, Metakovan n’a ni voiture, ni maison: «Cette pièce vaudra un milliard. Mais j’ignore quand»… Le «Salvator Mundi» attribué à Léonard de Vinci, record mondial, culminait à 440 millions en 2017.

L’inflation, cancer monétaire, apparu avec la Première Guerre mondiale, rappelle l’économiste Thomas Piketty, érode la valeur. Depuis 2008, l’explosion de la dette sape la confiance dans les banques centrales et les États. C’est la fortune des crypto-monnaies, qui réalisent le rêve libertarien de moyens de paiement décentralisés, sans intermédiaire, immédiats, pérennes.

Les acheteurs individuels de crypto sont en majorité des milléniaux ou issus de la Génération Y: le Chinois Justin Sun, propriétaire de Bit Torrent et de la plate-forme crypto Tron, surenchérisseur perdant (!) de dernière minute à 70 millions sur «5000 Days», a 31 ans.

Trois atouts font le prix de l’art: rareté, authenticité, pérennité. Les crypto-monnaies possèdent les trois: le Bitcoin a la rareté (21 millions de Bitcoins seront «minés» d’ici 2140, contre 37 trillions de dollars en circulation en 2020), l’authenticité (il ne circule pas de fausses cryptos, malgré des plates-formes frauduleuses), la pérennité (la sphère crypto-financière croit ces monnaies «immortelles»).

NFT, un jeton d’immortalité

Le NFT (non-fungible token, jeton non fongible), apparu en octobre 2015 sur la plate-forme Ethereum (qui gère les Ether), a ces trois qualités. Ce jeton est un titre de propriété cryptographique qui garantit l’unicité, et donc la valeur d’objets, physiques ou numériques, par essence reproductibles.

En 2018, la plate-forme de Gamedex logeait ses cartes de collection sur NFT. Nike a breveté NFT ses baskets Cryptokicks. En 2020, Grimes, la musicienne canadienne, vend ses derniers morceaux 6 millions de tokens sur le site Nifty Gateway, première plate-forme mondiale d’échange de NFT.

Sur un marché de l’art en chute (selon le rapport annuel 2021 d’Art Basel, une baisse de 22%, pour un total passant de 67 à 50 milliards de dollars), les ventes en ligne doublent (12,4 milliards de dollars, soit le quart). Le jeton de la blockchain a tout l’avenir devant lui. - JFHG

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