interview

Bernard Yslaire: "La beauté, c'est la religion des artistes"

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Auteur multiple, Yslaire ne cesse d’explorer et de repousser les limites de la bande dessinée. Démonstration dans le tome 7 de la saga "Sambre".

Yslaire est heureux! Après plus de six mois de travail acharné sur sa table à dessin, il livre le septième volet de la saga familiale "Sambre", lancée il y a juste trente ans. Et les deux derniers tomes qui doivent boucler cette histoire de famille maudite sont en bonne voie. On y retrouve Bernard et Julie, les amants maudits de la Révolution, séparés dès la naissance et toujours en proie aux même déchirements. Sur son propre scénario, après différents détours expérimentaux, dans la foulée de "XXe Ciel.com" notamment, série publiée en ligne, Yslaire revient au dessin sur papier – sur carton fort en l’occurrence – avec un bonheur non dissimulé. "C’est un drôle de truc quand même de dessiner! C’est une activité très physique, surtout par 30°C sous les combles… Mais j’ai retrouvé le plaisir de l’encrage. Un grand moment de bonheur. Jusqu’à une forme de transe. Le crayonné, c’est la liberté. Je vis les personnages de l’intérieur. Je les fais jouer sans souci de l’esthétique. Mais l’encrage a toujours été une souffrance, parce que cela a un caractère limitatif et répétitif."

A ce point?

C’est horrible. Sur papier, le premier trait qu’on pose est déjà moins bien que ce qu’on imaginait. Mais on finit par assumer ses erreurs et ses maladresses. Mais c’est là que réside le miracle du dessin. C’est l’erreur qui crée, c’est d’elle que va sortir l’imprévu. Et l’on frise effectivement la transe ou l’exercice spirituel, où l’on est totalement dans le présent, et où on se voit dessiner. Il n’y a plus de distance entre la pensée et l’acte. Ce n’est plus que sensibilité et émotion. On est en apnée, comme disait Bilal.

"La douleur dévore et il faut y trouver une réponse. La création peut être cette réponse."

C’est une passion ou une souffrance de dessiner?

Je n’ai pas rencontré de grand artiste qui ne soit pas mû par une grande douleur. Quel que soit son succès commercial. Cette douleur dévore et il faut y trouver une réponse. La création peut être cette réponse. Mais la souffrance ne suffit pas. L’important est la capacité à la transformer, la résilience. L’artiste exprimera cette résilience sous forme esthétique. Pourquoi, comment et sous quelle forme? Cela reste un mystère et heureusement.

Faut-il être maudit pour être un artiste?

Je découvre petit à petit pourquoi j’ai cette passion. Dans "Sambre", j’ai exprimé des choses que je ne maîtrisais pas totalement. Des sensations ou des intuitions. Au bout de 30 ans passés sur cette série, qui raconte l’histoire d’une famille maudite, j’apprends que ma propre famille est victime d’une maladie génétique, qui touche la plupart de ses membres. Je dessine pour mettre des mots ou des images sur le silence de la famille, conscient ou inconscient.

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Sambre est une forme de psychanalyse?

Plutôt une quête. J’ai toujours eu l’impression qu’il n’existait qu’une seule bonne version du scénario et que je devais travailler jusqu’à la trouver. Ce n’est pas que du perfectionnisme. Il fallait que je comprenne que ce récit fait écho à ma propre vie et à ma propre histoire de famille. Pourquoi suis-je le seul à échapper à cette maladie génétique? Comment assumer cette survivance? J’ai été très touché par la réaction de Catherine Meurice, survivante de "Charlie Hebdo" qui ne parvient à se reconstruire qu’au contact du beau, de l’art. "Sambre" participe de la même démarche. Je me reconstruis à travers des références littéraires et artistiques. Le seul moyen de résister à la laideur de la maladie ou de la douleur, c’est de produire de la beauté, de l’émotion. La beauté est la religion des artistes. Tout le monde emploie ce mot sans pouvoir le définir. C’est comme Dieu.

Mais l’artiste la cherche en permanence, cette beauté...

C’est ça qui justifie le temps qu’on peut passer sur une planche. Aujourd’hui j’ai l’envie et l’énergie de terminer cette saga. Je le dois aussi au lecteur. A chaque planche, je suis prêt à mourir, pour qu’elle soit la plus belle. J’ai retrouvé cette passion et cette folie qui poussent à chercher le bon détail qui crédibilisera l’ensemble. Parfaitement inutile, mais tellement valorisant.

Trente ans après le début de la saga, visiblement l’envie ne s’est pas éteinte!

Je n’ai jamais voulu faire l’album de trop. C’est ce qui explique la lenteur de parution de "Sambre". Si je n’y arrivais pas, je ferais autre chose. J’ai toujours eu tellement de regrets de choses que je n’ai pas pu faire dans chaque album… Pour une fois, je ne voulais pas en avoir. C’est pour ça que j’ai écrit les trois derniers albums d’un coup. Dans une tragédie romantique, c’est la fin qui est la plus belle. Je ne pouvais donc pas me louper. Et maintenant, le moment était bon.

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Durant votre carrière d’auteur de BD, vous avez exploré beaucoup de styles, de médias différents, passant de "Bidouille et Violette" à "Sambre", puis à "XXe Ciel.com". Comment se passe ce processus de création?

Il n’y a rien de mécanique. C’est le résultat d’un chemin intérieur. Mon parcours semble très chaotique, mais il est très cohérent pour moi. Il a suivi mon évolution personnelle. Je ne suis plus l’ado que j’étais en créant "Bidouille". Je suis devenu père. Cela change la manière de percevoir les relations, y compris dans mon travail. C’est le fruit aussi de mes réflexions sur le rapport entre l’image et le texte. L’essence même de la bande dessinée! Il a aussi des évolutions qui résultent de moyens techniques. L’ordinateur a permis des choses très intéressantes. Aujourd’hui, je reviens à des choses plus concrètes, plus tangibles.

Ce qui m’attire dans la BD, c’est son côté bâtard. Ce n’est ni de la littérature, ni du théâtre, ni du cinéma ou de la peinture. Tout artiste a un dialogue avec l’histoire de son art pour donner du sens à ce qu’il fait. L’auteur de BD doit répondre aux questions qu’il se pose sur le média. Tous mes projets sont nés d’une envie de raconter des choses en fonction d’une évolution psychologique, mais aussi en réponse à des questions graphiques techniques. J’ai donc expérimenté des choses pour trouver la meilleure réponse graphique.

Du coup vous avez eu des styles éclectiques, en dehors des écoles?

Je ne crois pas aux artistes ex nihilo. On ne peut pas être vierge de tout. Il n’y a pas de progrès en art. Il y a des artistes qui cherchent. Mais c’est intéressant d’essayer de comprendre ce que les autres ont découvert. Franquin a un parcours intéressant. Il part de "Spirou" pour arriver aux "Idées Noires". Ce n’est pas qu’un changement de techniques. C’est une évolution et une recherche permanente. Hergé a une démarche inverse. Lorsqu’il estime avoir découvert la courbe parfaite, il s’arrête. Mieux même, il redessine ses premiers albums en fonction de ce style. Je serais l’enfant maudit d’Hergé. J’en suis l’héritier, mais là où il définit son personnage par ses contours, sans émotion, je cherche à montrer le bouillonnement intérieur de mes personnages, l’émotion, le temps qui passe, la mort, la souffrance...

Bernard "Yslaire" Hislaire ©BELGAIMAGE

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