Comment l'affaire George Floyd a polarisé la culture américaine

Un collectif d'artistes est à l'origine de la peinture murale dénonçant le décès de George Floyd lors d'une arrestation musclée à Minneapolis et qui a été peinte à l'endroit même où la tragédie s'était produite. ©AFP

Depuis la diffusion de la vidéo de l’arrestation brutale de George Floyd, tué par un policier blanc à Minneapolis, l’indignation du monde de la culture américaine n’a cessé de grandir et laisse entrevoir un énième rebond dans le rapport que les artistes entretiennent avec la cause afro-américaine.

Face à des événements tragiques, il est quasiment d’usage pour les artistes et les vedettes de réagir et de manifester leur tristesse et leur colère. Le meurtre de George Floyd n’a pas fait exception à la règle, mais a fait bouger quelques lignes, semble-t-il. Si, sans surprise, Beyoncé, Cardi B ou encore Kim Kardashian, pour ne citer qu'elles, ont réagi rapidement sur les réseaux sociaux en postant notamment la phrase, devenue virale, "I can’t breathe" ("Je ne peux pas respirer"), on a pu observer, au-delà des tweets, des phrases et des hommages, des engagements plus significatifs.

Plusieurs grandes maisons de disques et chaînes musicales ont ainsi organisé le Blackout Tuesday (mardi noir) le 2 juin. Les chaînes MTV et BET se sont éteintes pendant huit minutes et 46 secondes pour soutenir le mouvement Black Lives Matter (créé en 2013 après l’acquittement de George Zimmerman, un homme blanc qui a tué l’adolescent afro-américain de 17 ans Trayvon Martin) et lutter contre l’injustice raciale.

Il n’est plus possible pour les artistes de se réfugier derrière un universalisme de principe ou un humanisme de façade.

Les sociétés telles que Live Nation, TikTok et Netflix ont affiché sur les réseaux sociaux leur soutien à la communauté noire. Certains artistes ont décidé de faire des dons à l’organisation The Minnesota Freedom Fund, créée pour aider les individus à faible revenu à payer leur caution suite à leur arrestation lors des manifestations. Des acteurs tels que Steve Carell, Seth Rogen et Ben Schwartz ont d’ores et déjà annoncé qu’ils allaient y contribuer. On a aussi vu des chœurs chanter spontanément dans les rues, tandis que des œuvres d’art représentant Georges Floyd naissent un peu partout sur les murs de Minneapolis et dans d’autres grandes villes américaines.

Un engagement plus politique  

Certes, ce n’est pas la première fois que le monde culturel américain s’indigne après le meurtre d’un citoyen noir. La dernière mobilisation date de la mort d’Ahmaud Arbery, tué en février à Brunswick (Géorgie) alors qu’il faisait son footing. On se rappelle également du meurtre d’Eric Garner, assassiné à New York par un policier, qui avait suscité une grande vague d’émotion.

"Nous allons voter pour vous chasser en novembre."
Taylor Swift
chanteuse américaine

Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui? Il n’est plus possible pour les artistes de se réfugier derrière un universalisme de principe ou un humanisme de façade. Plus que des mots, des actes concrets sont attendus et les défections sont mal perçues: l’acteur Alec Baldwin en a fait les frais ce mardi lorsqu'il a bravé le Blackout Tuesday en faisant la promotion d’une interview avec Woody Allen. C’est une véritable prise de conscience qui est réclamée par certains acteurs du monde culturel américain, comme le note le trompettiste de jazz Wynton Marsalis dans une puissante déclaration qu’il a publiée sur Facebook: "Il s'agit pour nous tous de rejeter les injustices de notre passé collectif avec une action individuelle cohérente et implacable qui va bien au-delà du simple fait de donner de l’argent."

Assez peu encline à prendre des positions politiques franches, la chanteuse américaine Taylor Swift a réagi, quant à elle, aux propos du Président Trump sur les émeutes à Minneapolis. Ce dernier, en brandissant la menace du recours à la force militaire, ne cesse d’attiser le feu, selon elle. Elle a appelé à voter contre lui aux prochaines élections: "Nous allons voter pour vous chasser en novembre".

De son côté, la jeune chanteuse Billie Eilish a expliqué dans un tweet pourquoi le slogan "All Lives Matter", souvent utilisé aux États-Unis par des politiciens et des médias conservateurs, est infondé: "Le slogan #blacklivesmatter ne signifie pas que les autres vies ne comptent pas. Il sert à attirer l’attention sur le fait que la société pense clairement que les vies noires ne comptent pas, alors que c’est le cas." Une partie du monde culturel américain semble donc avoir durci le ton. Il apparaît plus politisé que jamais, mais aussi potentiellement divisé: il va falloir choisir son camp, et vite. Le silence n’est plus une option.

La fin de l’innocence

Lorsque les tragédies et les souffrances semblent subitement accélérer l’Histoire, la fiction constitue à la fois un appel d’air nécessaire et une façon de tracer des chemins pour l’avenir. Les auteurs afro-américains ne manquent pas: Colson Whitehead (deux fois lauréat du prix Pullitzer), Jesmyn Ward, Percival Everett ou encore la grande romancière Toni Morrison (première Afro-Américaine à avoir reçu le prix Nobel de littérature), décédée l’année dernière. Et ce n’est sans doute pas un hasard si l’on reparle beaucoup ces jours-ci de James Baldwin.

Très actif dans la lutte pour les droits civiques, Baldwin a écrit une œuvre qui comprend des livres autobiographiques mais aussi des essais comme "Chronique d’un pays natal" ou "La Prochaine fois, le feu", qui scrutent les non-dits et les tensions liées aux questions raciales et sociales dans l’Amérique du milieu du XXe siècle. Il pensait qu’il existait une manière d’ignorer le racisme en estimant ne pas être responsable du passé. C’est ce qu’il nommait l’"innocence", un refus de grandir et d’assumer la réalité, qui rend possible la perpétuation du racisme. "Je n’ai jamais rencontré un peuple plus infantile de ma vie", disait-il au sujet des Américains. Manifestement, l’Amérique est en train de quitter son état d’innocence (l’Europe suivra-t-elle?) en réalisant un grand exercice d’introspection, qui implique d’observer les logiques racistes qui continuent d’être à l’œuvre partout dans la société. Ce faisant, elle nourrit l’espoir d’apaiser les tensions et de refonder une histoire commune.

Derrière l’injustice raciale, l’injustice sociale

Féministe et communiste, la militante afro-américaine Angela Davis s’est battue toute sa vie pour les droits civiques des Noirs mais également des autres minorités opprimées en Amérique, tels que les Indiens ou les Hispaniques. En 1975, alors qu’elle est de passage à Paris, elle donne une interview dans laquelle elle évoque ses combats, qui lui ont valu notamment d’être emprisonnée et de subir toutes sortes de pressions de la part du gouvernement. Elle fait un lien entre le combat contre le racisme et la lutte contre le système capitaliste.

Actuellement, aux États-Unis, on assiste en effet à une forme de convergence des luttes. Les manifestants n’hésitent pas à s’en prendre directement à Donald Trump, symbole d’un système économique créateur d’inégalités sociales et d’injustices raciales: "Je crois que de plus en plus les Noirs voient le racisme et toute l’oppression dirigée contre les Noirs comme une partie d’un système plus grand, comme une partie du capitalisme, et alors il est nécessaire pour détruire les racines du racisme de renverser tout le système. Il y a beaucoup de Noirs qui, maintenant, se considèrent comme marxistes."

 

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