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Comment l'art a transfiguré le 11-Septembre

"Oculus", la gare ailée de Santiago Calatrava née du 11-Septembre. ©AFP

Comment l'art a-t-il transfiguré le 11 septembre 2001? Entre trauma et résilience, retour sur 20 années hautement cathartiques… Art thérapie!

Après le choc symbolique du 11 septembre, beaucoup ont cru que l'Amérique, et l'Occident, allaient mettre des décennies à panser leurs plaies. Mais avec le recul, force est de constater que le processus de guérison, certes douloureux, a été enclenché très rapidement. Une fois le choc encaissé, la stupéfaction passée, Oncle Sam n'est pas resté K.-O. très longtemps.

Quelques mois à peine après les événements, à New York, la vie reprenait son cours, comme une réponse de l'American Way of Life adressée à ses ennemis: passez votre chemin. La barbarie de quelques fanatiques n'aura pas de prise sur nous, car nous sommes légion.

Résilience bien ordonnée…

C'est là une des vertus de la puissance: la guérison est plus rapide que pour un sujet fragilisé mentalement. Et c'est cette résilience rapide que l'on ressent aux abords des énormes fontaines-mémoriaux du Ground Zero aujourd'hui (signés par le cabinet d'architectes Davis Brody Bond).

C'est là une des vertus de la puissance: la guérison est plus rapide que pour un sujet fragilisé mentalement.

La principale création artistique post 11 septembre, elle est là: ces milliers de noms inscrits en creux dans le métal qui forme la margelle de ces deux carrés, ces noms où les passants glissent des fleurs, tout autour de ces puits profonds qui indiquent l'emplacement (presque) exact des tours disparues. Une eau en perpétuel mouvement y joue un ballet, y chante sa mélodie, et la première revanche est là: pas de tristesse, mais le charme de la vie. Le deuil, certes, mais rien de macabre. New York reste belle; elle reste puissante.

À quelques pas de là, un immense building jette son ombre… Plus grand, plus large, plus haut. Ground Zero n'était pas encore totalement réaménagé que déjà germait sur le papier un nouveau chantier pharaonique. Les tours du World Trade Center faisaient 411 mètres? One World Trade Center en fera 546 à la pointe de la flèche.

"Tribute in Light" ("Hommage lumineux", 2003)

Les tours ne sont plus? Eh bien si, regarde… Les yeux se tournent dans la nuit new yorkaise, où deux faisceaux immenses illuminent les ténèbres. Nous sommes le 11 mars 2002 (six mois après les attentats). Le miracle a lieu. À l’époque, on pense que ce symbole n’est là que pour quelques années, le temps que les tours soient reconstruites. Mais les plans vont changer. Et cela fait bientôt 20 ans que le phénomène, à chaque mois de septembre, se reproduit.

Aujourd’hui, l'installation n'est plus effective qu'une journée par an, depuis le 11 septembre à la tombée de la nuit, jusqu'à l'aube du 12. Certaines années, des nuages interceptent les faisceaux et brouillent les cartes. Pour certains observateurs, la météo rappellerait même aux oublieux (ou aux jeunes générations) la forme des explosions du jour J. Mais la plupart du temps, le bleu tranchant part vers le ciel, triomphant, et ne s'arrête que là où l'œil se fatigue. "The sky is the limit". Littéralement.

Pratiquement, il ne s'agit pas d'un seul faisceau par tour, ni de l'endroit exact. Plusieurs dizaines de projecteurs, disposés sur le toit d'un parking attenant, sont nécessaires. Et les détracteurs sont nombreux, notamment ceux qui ont observé que des centaines d'oiseaux migrateurs venus du Canada, en route vers la Floride, se retrouvaient coincés – on doit alors éteindre pour qu'ils reprennent leur route. Idem pour l'impact énergétique, ce qui fait que, depuis 2008, les générateurs sont alimentés par… de l'huile de friture recyclée. À New York, on ne badine pas avec le passé. Ni avec l'avenir.

Première réponse: Jack Bauer

Avant cette imposante réponse symbolique (One World Trade Center, commencé en 2009, a été achevé en 2013), la première réaction de l'Amérique, c'est le succès foudroyant… d'une série d'espionnage – qui va révolutionner le genre, tout en répondant aux questions sécuritaires semi-conscientes que tout le monde se pose désormais: "24 h chrono". Dès 2001 (elle était donc déjà dans les cartons), Jack Bauer se dresse face aux terroristes. Le grand public pénètre dans les arcanes de la NSA (Ô combien plus forte que la CIA), et en comprend les mécanismes. Grâce à des moyens démesurés (dont des écoutes à grande échelle) et à son intelligence de terrain, l'agent secret déjoue les complots, et principalement les attaques terroristes imminentes, ourdies au Moyen-Orient.

Le graf de Banksy à Tribeca, en hommage aux Twin Towers. ©Photo News

La bande dessinée comme thérapie

Mais parallèlement à cette réponse aussi efficace qu'univoque, d'autres voix se lèvent. Ce n'est pas seulement l'Amérique qu'on attaque, c'est New York, une ville très cosmopolite, artiste, polémiste. Un de ceux à prendre la parole est un illustrateur culte: Art Spiegelman. Il va une nouvelle fois signer une couverture emblématique du New Yorker, avec ses deux tours noires sur fond noir, à peine visibles, mais qui pourtant crèvent les yeux.

Dans sa bande dessinée en forme d'œuvre d'art "In the Shadow of the No Towers" ("À l'ombre des tours mortes", 2003), il revient sur les états successifs qui se sont emparés de lui: frayeur, stupeur, sidération, angoisse. Et puis colère noire à l'égard des politiques, Bush en tête, qui veulent récupérer le trauma de l'Amérique au profit d'un discours va-t-en-guerre qui lui ouvrirait les portes d'une intervention massive (notamment en Irak).

Spiegelman est conscient qu'il faut réellement prendre la mesure de la barbarie, de son échelle, si on veut un jour pouvoir la mettre partiellement derrière soi.

Cette subtilité dans la démarche, ce questionnement vont à contre-courant. Spiegelman est conscient qu'il faut réellement prendre la mesure de la barbarie, de son échelle, si on veut un jour pouvoir la mettre partiellement derrière soi. Il n'est pas l'auteur du cultissime "Maus" pour rien, ce roman graphique salué dans le monde entier, où il retranscrit l'horreur des camps (et l'expérience de son propre père), en transposant la Seconde Guerre mondiale dans un monde de souris, de porcs, de félins. Pragmatique (et par là parfaitement américain à sa manière), il sait bien que les colères mal digérées, ou les douleurs non exprimées, ressurgiront tôt ou tard sous une forme encore plus dangereuse.

La chanson-poème de Leonard Cohen, "On That Day" (2004)

La chanson phare post 9/11, c'est le "My City Of Ruins" de Bruce Springsteen. Même si elle a été écrite en 2000, son changement de statut devient officiel lorsque le Boss la reprend en concert à partir de septembre 2001. Moins connue: "On That Day", de Leonard Cohen. Sur son magnifique album de 2004, "Dear Heather", le chanteur canadien à la voix de baryton glisse une petite ritournelle, l'air de rien.

En un peu plus de 2 minutes à peine, et en peu de mots, il nous en dit long – le propre des grands. Une sorte de guimbarde malaisante vient rythmer le propos. Le contenu, sous des couverts agréablement folks, est d'une grande violence – logique vu le contexte. "Some people say - It's what we deserve - For sins against God - For crimes in the world…" ("Certains disent - Qu'on l'a mérité - Pour nos péchés contre Dieu - Pour nos crimes à travers le monde"). Une manière de jeter un œil à l'Amérique, mais du point de vue de ses ennemis? Cohen poursuit par "I wouldn't know - I'm just holding the fort - Since that day - They wounded New York" ("Je n'en sais rien - Je garde simplement le fort - Depuis ce jour - Où ils ont blessé New York").

Pas victimes, mais héros

Cette tendance à faire son deuil plus vite que prévu, quitte à transformer une épreuve en une nouvelle part positive de son ADN, Hollywood va l'entériner. Les récits qu'on choisit sont ceux qui transformeront les victimes en héros, les subissants en agissants.

Oliver Stone, avec "World Trade Center" (2006), donne aux secouristes, policiers et pompiers le rôle principal. Quant à "Vol 93" (2006) du Britannique Paul Greengrass, il nous relate, depuis l'intérieur de l'avion, tout ce qui s'est passé dans le 4e vol détourné, celui qui était destiné au Capitole – et qui s'écrasera dans un champ de Pennsylvanie grâce à la révolte des passagers, mis au courant de l'attaque des tours.

New York est, et restera, la ville qui ne s'arrête jamais, "the city that never sleeps", toujours prête à redécoller, auto guérissante.

Parallèlement, de nombreux romans explorent les retombées psychologiques, et reviennent souvent sur le caractère éclectique de la ville, censé agir comme un moyen collectif de guérison: "L'homme qui tombe" (2007) de Don DeLillo nous fait partager la vie d'un rescapé, qui sombre à contre temps.

"Extrêmement fort et incroyablement près" (2005) de Jonathan S. Froer imagine le jeu de piste laissé par une victime des attaques à son fils de 11 ans – histoire qu'il découvre New York (et donc le sens de la vie). Dans "Et que le vaste monde poursuive sa course folle" (2009), l'Irlandais (mais New Yorkais d'adoption) Colum MacCann nous montre la NYC bigarrée qui se réinvente chaque jour (voir page de droite). New York est, et restera, la ville qui ne s'arrête jamais, "the city that never sleeps", toujours prête à redécoller, auto guérissante.

Calatrava pour un nouvel envol

C'est le message implicite du bâtiment-sculpture, surnommé l'Oculus, que beaucoup, à New York et dans le monde, considèrent comme le symbole ultime du New York post 9/11: la station de métro du WTC, inaugurée en 2016, et signée par l'Espagnol Calatrava.

Beaucoup trop grand pour sa fonction de station de métro, ce squelette de dinosaure est également un oiseau qui prend son envol. Il résume, par son mouvement asymétrique et la pureté de sa couleur blanche, ce culte de l'avenir qui règne en Amérique. À la mort et à la destruction, New York répond, comme elle l'a toujours fait, par la démesure, et par la beauté.

3 œuvres pour célébrer la vie, malgré tout

"Et que le vaste monde poursuive sa course folle", le roman de Colum MacCann ("Let The Great World Spin", National Book Award, 2009)

Dix ans avant de condenser toute la guerre israélo-palestinienne dans un seul roman ("Apeirogon", Prix du Meilleur Livre Étranger et Prix des Lectrices de Elle 2020), Colum MacCann avait fait de même avec le New York pré et post 11 septembre. Plusieurs récits s'entremêlent pour nous dire la ville. Un foisonnement qui procure au lecteur un tournis parfaitement new yorkais: un jeune prêtre en civil materne des prostituées afro-américaines, un juge à la retraite et sa femme oisive cherchent un sens à leur vie (on comprendra vite que leur fils est mort dans les tours), un Français acrobate décide de faire le funambule entre lesdites tours (nous voici 25 ans plus tôt), un groupe de jeunes informaticiens californiens sabotent les lignes de téléphone inter états pour appeler, en pleine nuit chez eux, une cabine téléphonique au hasard, dans le Lower Manhattan. Car tout est coupé et on veut absolument savoir ce qui se passe. Sur la côte est, à New York, il est 8h45 en ce 11 septembre, et une femme décroche.  Des flammes géantes s'échappent du plus haut building de la ville. Certains disent que c'est un avion, un horrible accident. Mais une seconde détonation se fait entendre. Au bout du fil, l'inconnue continue de raconter ce qu'elle voit. Les jeunes n'en croient pas leurs oreilles. Une nouvelle époque est en train de commencer.

La sculpture signée Eric Fischl, "Tumbling Woman", 2002

Ce magnifique hommage est aussi d'une violence extrême. Il fait bien sûr allusion aux personnes qui ont eu le courage – ou pas d'autre choix que – de sauter. Le corps, nu, rappelle les ensevelis de Pompéi, retrouvés sous la cendre dans la posture exacte de leur disparition. Mais la force suprême de cette statue, c'est bien sûr l'énergie qu'elle contient: malgré la chute, malgré l'impact, cette "femme dégringolante" semble rebondir. Sous certains angles, elle semble également nous adresser un signe de la main.

L'œuvre est tellement puissante qu'elle a choqué nombre de visiteurs lorsqu'elle fut présentée sur la Rockfeller Plaza, dès octobre 2002. D'abord recouverte d'une bâche anonyme, elle fut ensuite enlevée en moins d'une semaine.

Eric Fischl, également peintre, insiste sur le fait qu'il s'agit d'un hommage aux victimes, aux "sauteurs". "Cachez ce corps que je ne saurais voir", semble répondre l'Amérique. En 2002, on préférait clairement parler de résurrection que de morts, et encore moins de corps mutilés – qui plus est celui d'une femme.

Banksy, 2013

Octobre 2013. Le mystérieux taggeur britannique est à New York. Dans le cadre d'un travail intitulé "Better Out Than In", la ville s'émaille de créations, parfois dans les coins les plus reculés, où dans des échelles réduites – discrétion oblige. Sur un trottoir de Tribeca, un matin, les passants découvrent ce skyline, cet horizon d'immeubles, avec les tours jumelles ressuscitées. À l'emplacement de la première des explosions, l'artiste a inclus une fleur. Une vraie fleur. Et pas n'importe quelle fleur: un chrysanthème, évidemment, fleur du deuil, réputée prolonger sa floraison par-delà le froid. Avec Banksy, tout est dans tout: l'image forte qui dit qu'on n'oublie pas, l'art qui s'invite même sur les plinthes ridiculement anonymes des immeubles, et la couronne mortuaire, réduite à la plus simple expression d'une fleur unique.

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