Dis-moi, patron, c'est quand qu'on va où?

©ephameron

Le "brownout" est un nouveau mot pour dire qu’on a perdu la flamme, qu’on n’y croit plus. Il n’est pas anodin pour autant. Il est la énième manifestation d’une faim de sens. L’individu n’est plus seulement attaché à sa qualité de vie, il veut aussi une qualité de travail.

Soyons francs. Pour les témoignages, nous n’avons eu aucune difficulté, pour l’expertise, c’est bien plus ardu. Et pour cause, il n’y a encore aucune littérature scientifique au sujet du brownout. Les médias de la francophonie se sont gentiment excités, le mois dernier, sur ce nouvel anglicisme. Un truc nouveau, on est toujours preneur dans le milieu. Mais au fond, le brownout, ça sort d’où? C’est quoi? Vraie souffrance au travail ou maladie imaginaire promue par les gourous du coaching? "Brownout", c’est un terme utilisé en électricité et qui veut dire baisse de tension. C’est l’image choisie par les auteurs du livre "The Stupidity Paradox" pour parler de l’effet qu’ont sur le travailleur la perte de sens de ce qu’on lui demande de faire, l’absurdité de certaines tâches, la dislocation des valeurs. Un écartèlement psychique qui peut conduire à la démobilisation, voire à la dépression.

Un "bibelot poussiéreux"

Pour qu’elle poursuive dans son job, il aurait fallu que Marie Vanden Berghe soit capable de dédoublement de la personnalité. Ce n’est pas le cas. C’est une fille entière, qui n’a pas fait sa thèse en biologie marine pour faire joli sur son CV, mais pour faire bouger les choses. Au rêve — "faire comme Cousteau" — vient se coltiner une première astreinte: elle doit dégotter un job alimentaire pour compléter le financement de sa thèse. Elle prend le premier qui dit oui, dans la centaine de CV envoyés. Sur le papier, elle est conseillère scientifique, elle doit informer et accompagner les entreprises du secteur chimique afin qu’elles mettent leurs produits sur le marché de manière responsable.

"Je me suis retrouvée à faire du lobbying pour les produits chimiques, alors que ma thèse portait sur l’impact de certains de ces produits sur l’environnement."
Marie Vanden Berghe
biologiste

"En réalité, j’avais l’impression que les entreprises jouaient beaucoup avec l’interprétation des lois pour faire passer certains produits. Un antiparasitaire interdit pour les chiens de moins de 3 kg, car létal, passait sur le marché pour les plus gros… Je me suis retrouvée à faire du lobbying pour les produits chimiques, alors que ma thèse portait sur l’impact de certains de ces produits sur l’environnement", explique-t-elle, adossée au banc en bois d’un café, son vélo bleu plié près d’elle. Mais il faut bien manger, alors elle s’y colle pendant deux ans, prend "vachement de poids", arrive de plus en plus tard au boulot, n’est "probablement pas supercool avec mes proches". Elle cherche autre chose, bien sûr. "Je ne savais pas quoi mettre sur mon CV, car j’avais l’impression d’être passée du côté obscur." Et puis, elle trouve. Elle quitte son CDI pour un CDD génial: à l’Institut royal des sciences naturelles, département "Mer du nord". "Je retournais dans ce que j’aimais, la protection des océans."

Mais elle déchante. "C’était très administratif, plein de réunions inutiles, beaucoup de bla-bla avec toutes sortes d’autorités, des documents jargonnant dans lesquels tu ne sais même plus à qui tu t’adresses. Il y avait des aspects hyperintéressants, mais ce n’était vraiment pas assez concret pour moi." Le rythme ne lui correspond pas non plus. "On me confiait une tâche en me disant 'ça va te prendre au moins une semaine, tu sais'. En une demi-journée j’avais fini…" Et puis vient la goutte d’eau. "Ils m’ont fait faire une énorme base de données, pendant 4 mois, en me disant dès le début que ça ne servirait à rien. Et en effet, elle ne sert à rien. Pourquoi a-t-on mis tant de temps et d’argent là-dedans? Si j’avais atterri à l’Institut à 60 ans, je serai restée. Mais à 30 ans, j’avais d’autres ambitions." Malgré la proposition de prolonger son contrat, de voir les plus de 2.300 euros net tomber tranquillement sur son compte, Marie part. Sans rien derrière. "Pour réfléchir sur ce que je voulais faire de ma vie. Je savais ce que je ne voulais plus faire, mais pas précisément ce que je voulais." Aujourd’hui elle lance son entreprise, un café réparation de vélo. Elle ne connaît rien à l’entrepreunariat, apprend tout sur le tas. "ça fait 3 mois et je suis euphorique. Tu te sens vivante, alors qu’à l’Institut je me sentais comme un vieux bibelot poussiéreux."

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Exécute et tais-toi

Si Marie était sous-employée, Hélène (1), elle, était surutilisée. Pire, surinstrumentalisée. Hélène est journaliste, au Plat Pays, une pure et dure. "C’est un métier que tu fais par passion, tu sais que tu ne seras jamais riche. J’en faisais toujours plus parce que je me disais que, s’ils ne me respectaient pas, c’est que je n’étais pas respectable et qu’il fallait que je le devienne. Et puis je me suis rendu compte qu’ils sont incapables de respect. On doit faire plus avec moins, mais jamais on ne te le dit, on fait comme si de rien n’était. Mais, dans un métier qui produit du sens, quand vous faites plus avec moins, vous en venez à faire du bruit, mais plus du sens. Il faut du novateur, du dérangeant, du buzz, et tant pis si le sens n’est pas là. S’ensuit une paresse intellectuelle car, si tu réfléchis trop, tu es malheureux, donc tu te mets en pilote automatique. On n’est pas associés à un projet de la boîte, on est des dominos au quotidien. Or, quand on te refuse ce droit de participer à ce projet global, tu t’éteins. On a fait de nous des besogneux. Et, à la base, ce n’est pas ça le contrat. Ce métier, tu le fais pour réfléchir et on nous a ôté le droit de penser. Moi j’avais l’impression d’enfiler des perles gonflées à l’hélium. Et il faut le faire en la fermant, en plus."

"Ce métier, tu le fais pour réfléchir. Et on nous a ôté le droit de penser."
Hélène
Journaliste

Hélène a claqué la porte. Sans rien derrière. Elle se pose. Elle était épuisée, "mon corps ne savait plus comment me dire 'arrête!'" et, mentalement, elle a besoin de remettre les choses à plat — "ils ont chamboulé ma manière de penser". Elle a frôlé le gouffre de la déprime ou de la dépression. "C’est la rage qui m’a tenue debout. Je ne voulais surtout pas qu’ils fassent de moi une victime. Mais si je n’avais pas été aussi bien entourée par mes proches, si je n’avais pas eu cette prise de conscience, j’aurais fini en congé maladie de longue durée", conclut-elle. Quand elle pense au futur, elle se voit indépendante et rien d’autre. Et elle gagnera "clairement moins".

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Toute cette énergie perdue

Sophie (1) aussi est prête à sacrifier ses revenus sur l’autel du sens. Elle travaille dans une grande boîte de communication et elle a choisi ce métier, elle l’a aimé. Puis, de réorganisation en surcharge continue de travail, elle n’a plus réussi à se projeter, dormait mal, pleurait beaucoup. "Ce boulot a un sens, il n’est pas stupide. Est-ce moi qui en ai fait le tour, est-ce la boîte qui change? En tous cas, je cherche un autre sens qu’à une autre époque de ma vie. Je suis dans une grosse structure avec beaucoup de processus et de perte d’énergie. J’aspire à utiliser mes compétences pour quelque chose qui mérite plus mon énergie que ce que je fais actuellement. Quelque chose de plus tangible, avec un effet concret sur les gens." Sur les conseils de son entourage, elle est allée voir son médecin, qui l’a mise à l’arrêt plusieurs semaines. Elle envisage son avenir dans un projet où "beaucoup reste à faire et où ma situation sera beaucoup plus précaire", mais avec, à la clef, un contexte "plus satisfaisant, épanouissant".

Nouveau?

Plaquer un beau poste, sans rien derrière, en étant assuré de gagner moins: il faut que le mal-être vienne des tripes, que l’écartèlement soit intenable, pour opter pour la radicalité. La souffrance du brownout existe. Pas les chiffres.

"Il y a une faim de participation, de démocratie. Les travailleurs ne sont pas des robots."
Isabelle Ferrerras
Sociologue du travail

Scientifiquement, le brownout est une terra incognita. Mais qui ne connaît pas quelqu’un qui a déchiré sa belle étiquette sociale et les billets qui vont avec, pour se tourner vers la cuisine, la réparation, l’horticulture, l’Horeca, bref vers le terre à terre, le concret, l’emprise directe? C’est ce qu’a fait Matthew B. Crawford, diplômé brillant, qui a quitté un think-tank de Washington, pour ouvrir un atelier de réparation de motos, et qu’il relate dans "Eloge du carburateur, Essai sur le sens et la valeur du travail" (éd. La Découverte, 2010). La terra incognita n’est pas si incognita que cela et l’exode vers son territoire ne surprend pas les penseurs du travail. Et si l’exode intervient maintenant, ce n’est pas sans raison.

- Pour eux, la porosité des temps de vie est un des grands éléments d’explication. Vie privée et vie professionnelle s’entrelacent de plus en plus, notamment via les nouvelles technologies. "Sans être workaholic, on est susceptible de recevoir un appel du boulot, en pleine balade en famille, dans les bois. Donc quitte à devoir faire face à cette porosité, les travailleurs attendent, en retour, de la qualité dans leur travail, du sens. Et c’est logique. Ils sont plus exigeants sur leur qualité de vie à la maison, et donc aussi au travail, puisque les deux se mêlent", pointe Catherine Hellemans, du Centre de recherche en psychologie du travail de l’ULB.

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La crise économique a, notamment, réduit les postes. Employés et cadres assument une grosse surcharge de travail, sur une longue période, mais qui n’a rien de stimulant: on colmate les brèches. C’est pénible, peu valorisant et sans challenge.

La valse de fusions/acquisitions a éloigné le haut supérieur hiérarchique à l’étranger. "La haute hiérarchie n’est pas présente sur le lieu de travail du travailleur. La prise de décision est bien éloignée des travailleurs, donc émotionnellement moins difficile. Mais ceux qui, sur le terrain, doivent l’appliquer cherchent du sens, surtout quand c’est une décision humainement difficile", note la docteur en psychologie.

"Avec la mondialisation et l’ouverture des marchés, il y a eu beaucoup plus de changements, de répercussions sur les tâches des travailleurs, ces 10-15 dernières années que sur les 20 ou 30 années précédentes", épingle-t-elle aussi. Et les nouvelles technologies ont entraîné une automatisation de certaines tâches, à l’instar de ce qu’il s’est passé dans le monde ouvrier. "On voit émerger cela dans le secteur des service: les missions sont beaucoup plus axées sur la surveillance, le contrôle des autres."

Le poids du taylorisme. Sociologue du travail à l’UCL, Isabelle Ferreras replace notre organisation du travail dans une perspective historique. "Notre système économique s’est organisé par le taylorisme: diviser les tâches pour maximiser le rendement. Et donc il a décomposé la conception et l’exécution du travail. Mais depuis les années 80, on est passé à un système basé sur les services. Or travailler dans un monde de service, c’est fondamentalement se mettre à la place du client. Vous devez alors réintégrer les deux fonctions découplées par le taylorisme. Mais les entreprises ne sont pas du tout équipées pour faire face à cela, car elles sont toujours dans un schéma taylorien. On ne met pas des gens au travail de la même manière quand on rend service au client et quand on fait de la manufacture."

- Tous notent aussi que la jeune génération est plus éduquée, plus diplômée et qu’elle a assimilé la notion d’égalité. "À ses yeux, la légitimité d’une position supérieure ne tient pas parce qu’intrinsèquement le chef vaudrait plus, mais pour ses compétences, souligne la sociologue. Il y a une faim de participation, de démocratie. Les travailleurs ne sont pas des robots. Les gens ont besoin de savoir le sens de ce qu’ils font, quelles sont les finalités et qu’on leur donne les moyens de peser sur ces finalités", ajoute-t-elle.

Ce sont les bons éléments que les entreprises perdent, des personnes diplômées, intelligentes, prêtes à s’impliquer, avec des ressources.

En parallèle, les "jobs merdiques" ont toujours existé, mais plutôt dans les métiers de base. Aujourd’hui, l’entreprise est capable de recruter des cerveaux pour leur faire remplir des PowerPoint préformatés. Forcément, ça coince. Et on voit la question du sens du travail s’échapper de partout comme un ballet de jets d’eau jaillissant d’une conduite percée. "Dans le milieu, on n’utilise pas cette notion de brownout, mais je reconnais complètement le problème. Ca correspond tout à fait aux cas de quelques personnes que j’accompagne", nous dit Barbara Lapthorn, docteur en psychologie du travail et conseillère en prévention pour une entreprise privée.

Reste à évaluer si le brownout est un mal à part. .La perte de sens fait constitutionnellement partie du burnout (où l’on se consume par surinvestissement) et du bore-out (où l’on dépérit par l’ennui, l’inutilité). Dans le brownout, le travailleur est mal employé. En général, il finit par voir, même si c’est douloureux, le décalage qu’il y a entre son entreprise et lui, et il y remédie par le désengagement ou bien en partant. S’il est coincé, alors les symptômes peuvent vraiment dégénérer. Il peut aussi être mal employé car/et sous-employé: là, on touche au bore-out, le constat d’inutilité est rapidement fait, la solution est simple aussi, il faut partir. Encore faut-il le pouvoir. Le travailleur peut enfin être mal employé car/et suremployé. Il est surinvesti, a l’impression de devoir faire toujours plus ses preuves, travaille énormément. Le corps et le mental s’épuisent et il n’a plus les ressources, l’énergie, le recul pour constater le problème. Ce sont le corps et le mental qui lâchent et ce n’est qu’après qu’apparaît, aux yeux du "burned-out", l’absence de sens de ce qui lui était demandé.

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"Pour moi, le ‘brownout’ est un terme qui n’était pas forcément nécessaire, puisque toute la littérature scientifique envisage déjà qu’un burnout peut être provoqué par une perte de sens au travail, une perte de foi dans le système. Et donc au lieu d’en faire trop pour se faire reconnaître, la personne en brownout se rend compte qu’elle fait ‘mal’ et ne peut logiquement être reconnue dans ce système, ce qui peut l’amener à peu près au même problème", analyse Barbara Lapthorn. Les conséquences sont cruciales tant pour les travailleurs que pour les entreprises, puisque c’est la motivation qui est en jeu. Or elle se porte déjà mal. "En Belgique, on est autour de 60-70% de personnes démobilisées", indique Isabelle Ferrerras.

Et, dans ce panier percé, ce sont les bons éléments que les entreprises perdent, des personnes diplômées, intelligentes, prêtes à s’impliquer, avec des ressources. Les séminaires au vert, les "team buildings" et toutes autres techniques de remotivation suffiront-ils? Ou l’entreprise doit-elle songer à adapter son fonctionnement à son cheptel de têtes bien faites? Les entreprises libérées — où chacun est en autogestion, sans chef — tâtent le terrain depuis peu. Les autres s’adjoignent les services d’un conseiller en prévention aspects psychosociaux (CPAP). Pas le choix, c’est la loi.

(1) Pour préserver son anonymat, nous avons modifié son prénom.

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