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Drogue ou médoc? La seconde vie du LSD

©Pieter Fannes

Assiste-t-on au retour du LSD, drogue emblématique du mouvement hippie? Vous ne la trouverez pas sur les étagères de votre pharmacie. Mais de nouvelles recherches démontrent son intérêt dans la lutte contre certaines pathologies psychologiques.

Le diéthylamide de l’acide lysergique. Le LSD, suivant les initiales de son appellation allemande fait immanquablement référence à la Beat Generation, à Allen Ginsberg, aux envolées psychédéliques hippies, aux Beatles et leur célèbre titre "Lucy in the Sky with Diamonds"… Les premières synthèses des dérivés de l’ergot de seigle remontent au début des années 40, sans bien savoir à quoi ce psychotrope allait servir. Des expériences, avec des intentions thérapeutiques ont été menées dans les années 50 et 60, dans les milieux militaires et psychiatriques américains, jusqu’à ce que le produit soit interdit après que la vague hippie s’est emparée de la substance à des fins purement… récréatives.

Dès cette époque, on comprend que cette molécule modifie la perception des choses, avec une acuité différente et accrue. Produit de synthèse, le LSD 25 avait des propriétés similaires à d’autres substances hallucinogènes comme la psilocybine, dérivée de champignons mexicains ou la diméthyltryptamine présente aussi dans certaines plantes.

Déjà, les recherches débouchent sur des applications intéressantes notamment pour traiter des affections mentales, les addictions, l’anxiété, les phobies… Cary Grant, l’acteur fétiche d’Alfred Hitchcock, l’a utilisée pour soigner une profonde dépression. Dans les années 50, la substance aurait été utilisée pour traiter la schizophrénie, l’alcoolisme, les troubles liés au stress post-traumatique.

S’il a connu une longue "traversée du désert" du fait de son interdiction, le LSD revient sur les paillasses des laboratoires depuis quelques années déjà. La Food and Drug Administration a autorisé plusieurs études concernant l’usage de substance considérées comme des drogues: l’ecstasy, certains champignons hallucinogènes ou le LSD.

"Le retour des recherches sur le LSD ne m’étonne pas outre mesure. Nous utilisons quasi quotidiennement des médicaments qui visent les mêmes effets, les anxiolytiques, les antidépresseurs… et qui ne sont pas aussi anodins que cela. L’objectif, pour nous médecins, est de pouvoir disposer d’un produit dont la qualité est avérée dans des situations qui sont bien contrôlées", explique Dominique Lossignol, Chef de clinique au service des soins palliatifs à l’Institut Jules Bordet.

"Depuis 15 ou 20 ans, on n’a découvert aucune nouvelle molécule pour traiter efficacement les problèmes psychologiques."

Médecin chef de la Clinique de la Forêt de Soignes, Pierre Schepens abonde dans le même sens. "Il y a une telle déception dans la pharmacopée actuelle pour traiter les affections psychologiques ou psychiatriques, que l’on a tendance à se tourner vers d’autres substances." Selon le psychiatre, l’industrie investit de moins en moins dans la recherche pour ce type de pathologie. "Depuis 15 ou 20 ans, on n’a découvert aucune nouvelle molécule dans ce domaine alors que le progrès des neurosciences montre de mieux en mieux toute la complexité du cerveau et du fonctionnement de ces pathologies."

Pourtant, dès sa synthèse par Albert Hofmann en 1938, le LSD a montré des effets intéressants sur des phénomènes comme l’anxiété, contre le mal-être de fin de vie, les addictions ou certains états psychiatriques. Pourquoi? En agissant sur les récepteurs de la sérotonine de même que sur la dopamine et le glutamate, la molécule procure une sensation de bien-être. La substance réduit la dopamine dans le cortex frontal, le chef d’orchestre du cerveau, pour laisser l’émotionnel prendre le pas sur le rationnel.

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On observe en outre, grâce à la technologie actuelle d’observation du cerveau, des connexions entre des réseaux cérébraux qui ne sont habituellement pas en relation. Ces connexions provoquent, à partir d’un certain dosage, des phénomènes hallucinatoires associés à d’autres perceptions, sonores ou tactiles par exemple. D’où les sensations décrites par les consommateurs qui "entendent" les couleurs ou "voient" la musique.

Une équipe du département de neuropsychopharmacologie de l’Impérial College of London a étudié l’activité neuronale et l’activité magnétique et électrique du cerveau de patients sous LSD, à l’aide d’IRM, de magnétoencéphalographie et de scanner. Constat: sous l’effet de la molécule, les activités du cerveau, habituellement séparées en différents réseaux fonctionnels, ont tendance à se mélanger dans un ensemble plus "unifié ou intégré".

Au-delà, cette "désynchronisation" du fonctionnement du cerveau provoque ce que les patients interprètent comme une "dissolution de la conscience de soi". Les consommateurs développent l’impression "qu’ils sont moins une entité singulière, plus mêlés aux autres et aux choses qui les entourent", note le Docteur David Nutt dans la revue Nature.

Bien-être naturel

Par nature l’homme est à la recherche de son bien-être. "Mais il ne faut pas être heureux de manière totalement artificielle, ce qui ne change rien à la réalité. Pour des personnes qui ne se sentent pas bien dans le monde actuel pour des raisons physiologiques, le LSD peut apporter quelque chose. Si l’on peut restaurer l’équilibre et l’homéostasie cérébrale de manière à prendre davantage de recul par rapport aux choses, pourquoi pas? Dans ce domaine, le LSD est une voie intéressante à explorer", estime Dominique Lossignol.

L’une des principales applications du LSD serait dès lors le traitement de l’anxiété de manière assez large. Pas moins d’une centaine d’études avaient déjà été menées en ce sens dans les années 50 et 60, financées par le gouvernement américain. "Les connaissances actuelles, grâce aux neurosciences, permettent aujourd’hui une relecture des expériences. À l’époque la psychanalyse dominait la psychiatrie. Aujourd’hui c’est exactement l’inverse et la psychiatrie bénéficie de l’apport des neurosciences", fait remarquer Schepens.

"Aujourd’hui, qui peut encore douter de l’efficacité de la morphine comme antidouleur?"

Les pathologies psychologiques peuvent naturellement prendre différentes formes, anxiété, dépression, addiction, phobies qui peuvent handicaper gravement toute relation sociale. Des molécules comme le LSD, mais aussi comme le MDMA (extasy) ou le cannabis peuvent présenter dès lors des alternatives thérapeutiques aux antidépresseurs classiques. "Quand le cannabis fonctionne comme antidouleur et relaxant, cela fonctionne bien. Si un patient peut en bénéficier, pourquoi l’en priver. Aujourd’hui qui douterait de l’efficacité de la morphine? Le médecin qui refuserait d’en donner serait perçu comme un monstre", reconnaît encore Lossignol.

Autre application, l’accompagnement de patients en fin de vie. "Cela permettrait d’aborder la mort et la peur que cela peut susciter avec davantage de sérénité. Cette peur de la mort peut être extrêmement anxiogène assez tôt dans la maladie. Et c’est à ce moment qu’une telle molécule peut trouver son utilité. Il faut apaiser l’esprit. C’est aussi le but de méthode comme l’hypnose, la sophrologie, auxquelles le LSD peut servir d’adjuvant par exemple." "Au-delà des médicaments classiques, la souffrance demeure bien souvent… Si fumer un joint permet d’adoucir cela, pourquoi pas? C’est une réaction plus compassionnelle que médicale", reconnaît Schepens.

Dopage

En poussant la réflexion plus loin, l’utilisation du LSD doit intéresser les transhumanistes, dans la mesure où il améliore l’acuité cérébrale. Ce sont les fameuses portes de la perception, décrites par Aldous Huxley. "Des expériences que l’on retrouve également dans le chamanisme pour ouvrir l’esprit et améliorer les facultés de compréhension pour aller au-delà du fonctionnement habituel du cerveau et de la réflexion", précise Lossignol, sans pour autant cautionner ce type de recherche. "On touche alors au dopage cérébral, avec tout le débat qui l’entoure."

Sans attendre les résultats d’études qui prendront sans doute encore des années, le LSD, en microdoses, connaît un retour en grâce dans la Silicon Valley. "Si le LSD était la drogue de la contre-culture hippie des années 60, il est presque normal qu’on la retrouve aujourd’hui dans ce nouveau berceau de la contre-culture actuelle", s’amuse Schepens, avec une certaine inquiétude quand même.

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Ces microdoses (on est loin des 75 microgrammes nécessaires pour générer des hallucinations) amélioreraient la concentration, l’humeur générale, l’acuité cérébrale, la créativité… Cet usage "homéopathique" a été défendu dès 2010 par le psychologue américain James Fadiman, ardent défenseur des drogues psychédéliques et qui fait aujourd’hui pas mal d’émules parmi les geeks, à raison d’une dose de 10 à 15 µgr tous les trois jours!

Même si elles permettent de voir la vie en rose, à défaut d’éléphants, ces microdoses ne sont cependant pas sans risques. Le LSD ne semble pas présenter de problèmes d’addiction mais peut avoir des effets secondaires désagréables comme les fameux phénomènes de flash-back (une réapparition des effets du produit), longtemps après la dernière prise.

Pour Lossignol comme pour Schepens, le recours à ce type de substance ne peut se concevoir que dans une perspective globale du traitement et avec un accompagnement précis et contrôlé. "En cas de fragilité, ce type de prises non contrôlées peut mener à des dérives et à des problèmes psychologiques graves", avertit Schepens. "Si l’on donne des antidépresseurs à une personne parfaitement saine, cela aura aussi des effets indésirables", assure Lossignol.

Idées reçues

Le LSD fait donc partie des molécules que l’on redécouvre mais qui souffrent d’une très mauvaise réputation. Plus mauvaise encore que celle du cannabis, constate Lossignol. "D’un point de vue médical se pose le choix: soit on préserve l’ordre établi avec des médicaments d’une part, des drogues de l’autre, soit on se lance dans l’aventure humaine pour poursuivre la recherche. Est-ce que cela vaut la peine de continuer, malgré la mauvaise image du produit? La réponse est évidemment oui! C’est toujours ce qui a permis à la science d’avancer et à l’humanité de grandir." "Cela questionne notre vision de la thérapie. Quelle est la limite entre la drogue et le médicament?", s’interroge pour sa part le psychiatre. Le même mot désigne d’ailleurs les deux notions en anglais ("drug"), et la racine grecque "pharmacon" signifie à la fois poison et remède, en référence au Serment d’Hippocrate…

"Les idées reçues prennent le pas sur la réalité et les données factuelles. C’est dramatique."

Le LSD doit évidemment vaincre cette mauvaise réputation de psychotrope hallucinogène acquise dans la grande vague hippie. "Les idées reçues prennent le pas sur la réalité et les données factuelles. C’est dramatique. Comme pour le cannabis, la plupart des détracteurs ne savent pas réellement comment cela fonctionne. On part avec des biais intellectuels péjoratifs qui freinent le développement des sciences", regrette Lossignol.

À l’inverse d’autres substances, comme l’alcool ou le tabac, le LSD ne présenterait pas de phénomènes d’addiction. "Par contre, je reçois régulièrement des patients devenus accros aux anxiolytiques ou aux somnifères avec qui il faut mener des traitements de désintoxication. On en abuse aujourd’hui jusqu’à l’overdose", constate Pierre Schepens. "Le problème de l’addiction est déjà présent dans notre société, il ne faut pas en faire un paravent ou un éventail pour empêcher l’usage de molécules qui peuvent être utiles sous contrôle", renchérit Dominique Lossignol.

Parmi les très rares recherches autorisées aujourd’hui, figure une étude de phase II, qui correspond au stade intermédiaire des essais cliniques, réalisée par le Dr Peter Gasser, un psychiatre et psychothérapeute basé dans la petite ville suisse de Soleure. En Belgique, comme en Europe d’une manière générale, on n’est nulle part dans ces recherches. Déjà l’utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques suscite un débat très tranché… "Mais on peut réfléchir à utiliser des molécules qui ont ce type d’actions dans des traitements de pathologies face auxquelles on est actuellement démunis. On ne peut pas le refuser a priori. On ne peut plus accepter ce genre de réaction", conclut Lossignol.

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