En voiture d'exception avec Stoffel Vandoorne

©Jonas Lampens

L’ex-pilote de Formule 1 Stoffel Vandoorne participait le week-end dernier au Zoute Grand Prix au volant d’une Mercedes 300 SL. Nous étions dans le siège du copilote pour profiter de sa conduite experte.

Il pleut. Une pluie fine qui ne nous quittera pas de la journée. En ce samedi du Zoute Grand Prix, nous avons rendez-vous sur le parking du concessionnaire Mercedes de Knokke avec l’ex-pilote de Formule 1 Stoffel Vandoorne. Une 300 SL nous attend sur le parking. Construite à quelques centaines d’exemplaires entre 1954 et 1957, c’est une voiture emblématique de la marque à l’étoile. D’abord en raison de ses portières "papillon" qui s’ouvrent vers le haut. Les Anglais l’appellent "Gullwing" (ailes de mouettes).

Mais il n’y a pas que l’esthétique qui a fait le mythe de cette automobile. Directement dérivée de la 300 SL qui a remporté les 24 heures du Mans 1952, elle est un concentré du savoir-faire engrangé par le constructeur allemand en compétition. Mercedes était en effet sur tous les fronts: Formule 1, endurance, rallyes.

Notre 300 SL est donnée pour 250 km/h. On ne connaîtra pas son prix. On nous parle de "plusieurs millions d’euros". De toute façon, celle-ci n’est pas à vendre, puisqu’elle vient en direct du musée Mercedes de Stuttgart, accompagnée de deux mécaniciens, Olaf et Thomas, chargés d’en prendre soin. Ils connaissent chaque boulon de la voiture et expliquent à Stoffel Vandoorne le maniement de cette vénérable mécanique.

Koen Wauters, le chanteur du groupe Clouseau, est là aussi. Il s’installe au volant d’une Mercedes 190 SLR décapotable, tout aussi bien conservée mais moins puissante que sa grande sœur. Koen Wauters a couru sur circuit, participé à 12 Dakars et est aujourd’hui ambassadeur de Mercedes-AMG.

©jonas lampens

Les portières originales de la 300 SL ne sont pas un caprice de styliste: elles permettent de s’installer plus facilement, compte tenu de la hauteur de caisse de la voiture. On enjambe la structure tubulaire du châssis et on se retrouve assis en position basse. Le volant est immense, le levier de vitesses long et la finition générale très soignée. Rien à voir avec l’intérieur spartiate des Ferrari de l’époque.

Le tableau de bord porte la signature de John Fitch, le pilote américain qui avait terminé cinquième (et premier en catégorie GT) des Mille Miglia en 1955, une course sur route ouverte de Brescia à Rome et retour sur la même journée. Le classement général avait été remporté par les vedettes Moss et Fangio, au volant de Mercedes 300 SLR, la version course de la 300 SL.

Stoffel tourne la clé et réveille le 6 cylindres de 215 chevaux. La 300 SL ronronne docilement, mais dès qu’on appuie sur l’accélérateur, la sonorité se fait plus agressive. Nous nous rendons sur la digue. Le président du fan-club de Stoffel Vandoorne nous attend sur le podium de départ. Il adresse à son poulain quelques recommandations pour la prochaine saison de Formule E… Et nous voilà partis pour un périple de 254 km pendant 6 heures sur les petites routes des polders belges et hollandais.

Pas le temps de s’attarder sur les paysages, votre serviteur étant chargé de guider Stoffel à l’aide d’un road book qu’on lui a mis entre les mains. Jusque 3.000 tours, il y a encore moyen de se parler. Au-delà, c’est le V6 qui prend le dessus. On se croirait revenu dans un des premiers albums de Michel Vaillant…

Nous traversons Sluis à allure réduite. Les terrasses sont bondées malgré la météo maussade. Certains sont intrigués par ce défilé de voitures bruyantes et malodorantes. D’autres reconnaissent la 300 SL et s’agitent frénétiquement.

La Formule E, c’est l’avenir

Stoffel Vandoorne défend les couleurs de Mercedes en Formule E, le championnat de monoplaces électriques, dont la manche d’ouverture de la saison 2019-2020 se tient le 22 novembre à Riyad, en Arabie saoudite. Avec l’arrivée de nouveaux constructeurs dans cette discipline (Audi en 2017, Mercedes l’an dernier et Porsche cette année), certains voient déjà la Formule E pousser la Formule 1 vers la sortie. Ce n’est pourtant pas l’avis de Stoffel. "La formule électrique est en pleine expansion, certains constructeurs investissent des moyens considérables. Mais il y aura toujours de la place pour la F1. Les deux championnats peuvent très bien coexister."

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D’autant qu’il s’agit de deux types de monoplaces fort différentes. "La F1 reste la voiture la plus rapide du monde, certainement en courbe. La Formule E permet par contre des accélérations prodigieuses, avec un temps de réponse réduit à zéro grâce à l’impulsion électrique."

L’autre grande différence, c’est l’absence de bruit sur une monoplace électrique. Une caractéristique qui chagrine quelque peu les puristes. Tout juste entend-on quelques sifflements venant de la boîte de vitesses. Pour Stoffel, "cela n’a pas de sens de vouloir comparer la Formule E avec la F1, ce sont deux univers complètement différents".

Jusqu’ici, les courses de Formule E ont été marquées par de nombreux carambolages. C’est davantage dû à la configuration des circuits qu’à la fougue des pilotes, se défend Stoffel. "Les circuits urbains sont généralement étroits. Du coup, il faut parfois pousser pour se frayer un passage. Les Formule 1, par contre, sont trop fragiles pour jouer à ce jeu-là…"

La F1, mais pas à tout prix

Le copilote (pas très fier…) s’est trompé de route et nous voilà obligés de faire demi-tour. En l’absence de direction assistée, la manœuvre demande du muscle. Le sport automobile était très physique dans les années cinquante. Bâti comme un bûcheron, Fangio aurait été incapable de se glisser dans une F1 moderne. Les courses étaient longues aussi. Les grands prix se couraient sur 500 km (contre 300 km aujourd’hui) et on faisait Liège-Rome-Liège sur route ouverte pendant 72 heures en s’arrêtant juste pour faire les pleins.

"Je reste attentif à toute possibilité en F1. Mais pas dans n’importe quelles conditions."

Devant nous, une Porsche Speedster de 1952, dont les essuie-glaces sont visiblement en panne. Le copilote sort son bras pour essuyer le pare-brise de l’extérieur. Une pause-café est prévue à Veere. Olaf et Thomas sont là. Ils viennent s’assurer que tout va bien. "Ceux qui ont construit de telles voitures, c’est pour qu’elles puissent rouler, pas pour les mettre dans un musée", nous explique Thomas.

Bien sûr, Stoffel Vandoorne n’a pas totalement tourné la page de la F1. "Je suis arrivé chez McLaren à un mauvais moment, lorsqu’ils étaient vraiment dans le creux de la vague. Ce furent deux saisons difficiles qui n’ont pas fait du bien à ma carrière. Mais je n’ai que 27 ans…", se console-t-il.

D’ailleurs, Toto Wolff, le patron de Mercedes F1, n’a-t-il pas précisé lors du dernier Grand Prix du Japon que "le chapitre F1 n’était pas nécessairement terminé pour Stoffel Vandoorne"? Un retour en F1 pour notre compatriote n’est donc pas à exclure. C’est d’ailleurs pour ne pas compromettre son avenir que Stoffel, prudent, a toujours évité de se répandre sur les circonstances de son échec chez McLaren. On sait que Fernando Alonso n’a pas beaucoup aidé Stoffel, veillant avant tout à préserver sa position de leader de l’équipe. Mais ne comptez pas sur Stoffel pour confirmer ou infirmer… Il préfère regarder de l’avant. "Il y a plein de compétitions intéressantes. Et je reste attentif à toute possibilité en F1. Mais pas dans n’importe quelles conditions."

On arrive sur le lieu de la pause déjeuner, au chantier naval de Flessingue. Nos deux anges gardiens de Stuttgart sont fidèles au poste et jettent un rapide coup d’œil sur la voiture. Non, Stoffel n’a pas fait d’acrobaties avec cette dame respectable de près de 65 ans. Arrive aussi Koen Wauters et son navigateur. Ils sont transis de froid par la pluie. "Heureusement que nous avons eu le Oostbuis pour nous réchauffer un peu", lance-t-il. Le Oostbuis est le tunnel de 6,6 km sous le bras de mer formé par l’embouchure de l’Escaut (Westerschelde).

Du karting à Wavre

Le virus de la course auto, Stoffel Vandoorne l’a eu dès l’âge de six ans, sur le circuit de karting de Courtrai que son père, architecte, avait conçu. "Le virus de la vitesse ne m’a jamais quitté depuis et je ne me suis jamais vraiment vu faire autre chose. Enfant, je n’avais pas d’idole particulière sur les circuits. Par contre, j’aimais beaucoup les McLaren avec leur livrée grise et noire. Je suivais Mika Hakkinen et David Coulthard."

©Jonas Lampens

Stoffel pratiqua ensuite le kart à un niveau supérieur à Wavre, ce qui lui permit d’acquérir au passage un excellent niveau de français. Durant ses débuts en compétition, il a pu compter sur le soutien financier des amis et connaissances de son père, souvent des indépendants et chefs d’entreprises des environs de Roulers et de Courtrai. "Sans ces gens-là, je ne serais pas arrivé là où je suis aujourd’hui", admet-il.

Certains continuent de le suivre sur les circuits. Sa famille se déplace en certaines occasions. "C’est sympa de leur part bien sûr, mais je préfère quand ils ne viennent pas, car je me sens alors obligé de m’occuper d’eux." La peur fait-elle partie du quotidien de Stoffel Vandoorne? La disparition tragique d’Anthoine Hubert à Francorchamps, en prélude au grand prix de Belgique, est venue rappeler la pertinence de l’inscription sur tout ticket d’entrée sur un circuit: "Motor racing is dangerous". "Je ne roule pas avec la peur de l’accident. Mais je suis conscient des risques. Le danger fait partie de ce sport et c’est ce qui le rend si intéressant à mes yeux. J’aime me battre en piste. Je ne néglige pas la mise au point pour autant, mais nous sommes avant tout des compétiteurs."

Podium au Mans

ll pleut toujours autant et les routes sont rendues glissantes par la boue laissée par les engins agricoles. Des cyclistes se retournent sur notre passage. Derrière nous, Koen Wauters piaffe d’impatience et cherche l’ouverture. Sans doute en a-t-il assez aussi, au volant de sa 190 SLR décapotable, de recevoir des projections. Dans l’habitacle de la 300 SL par contre, il fait très chaud et des vapeurs d’essence flottent dans l’habitacle.

On dispose enfin d’un bout de ligne droite. Stoffel pousse à 140 km/h sur une petite route au milieu des champs. Le V6 peut enfin s’exprimer. "Le moteur marche bien et le comportement de la voiture est sain. On ne dirait pas qu’elle a 65 ans. Les freins par contre, c’est autre chose…", lâche-t-il. La 300 SL est encore équipée de tambours. Ceux-ci ont été supplantés au milieu des années cinquante par les freins à disque, introduits par Jaguar aux 24 heures du Mans.

©Jonas Lampens

Le Mans, c’est justement le meilleur souvenir de Stoffel Vandoorne cette année. "Ça m’a beaucoup plu. Compte tenu de l’histoire de ce lieu et de la ferveur du public, c’est quelque chose de vraiment particulier. En découvrant le circuit, j’ai d’abord été impressionné par la vitesse. Il faut un certain courage pour rouler au Mans." La pole position de Kobayashi a été établie à 251 km/h de moyenne. Stoffel, lui, a été flashé à 350,9 km/h dans la ligne droite des Hunaudières au volant de sa SMP, soit la plus haute vitesse de pointe de l’édition 2019. "Rouler de nuit sur un circuit non éclairé tout en slalomant entre des GT plus lentes de 80 km/h, cela requiert de la concentration. Mais j’ai bien aimé et c’est une course qui me convient." Et pour cause puisqu’il a terminé troisième avec ses deux équipiers russes derrière les inaccessibles Toyota à moteur hybride.

La SMP (en réalité une Dallara) était financée par Boris Rotenberg, un ancien judoka russe qui a fondé la banque SMP et qui fait partie du cercle rapproché de Vladimir Poutine. Sa banque a échappé de peu aux sanctions américaines suite à l’annexion de la Crimée. "Rotenberg a fait beaucoup pour le sport automobile en Russie. Il suffit de voir le nombre de jeunes pilotes russes qui parviennent à décrocher des volants intéressants. C’est ce qui a souvent manqué en Belgique. L’accès au financement reste le problème principal pour le jeune qui vise une carrière de pilote de haut niveau."

Il n’y a pas non plus chez nous l’engouement populaire que peut provoquer un Max Verstappen aux Pays-Bas. Depuis que le Néerlandais gagne des courses, des tribunes entières sont drapées de couleur orange sur les circuits européens. "Même si je devais gagner des grands prix de F1, nous n’aurions sans doute pas la même ferveur collective en Belgique. La mentalité néerlandaise est vraiment particulière."

À Monaco entre potes

Koen Wauters, trempé mais toujours aussi motivé, nous dépasse au prix d’une manœuvre hardie sur une route plutôt étroite. Il nous jette un regard triomphal. Petit sourire en coin de Stoffel… La sagesse parle: pas question de faire la course avec une automobile d’exception.

"Le monde des affaires m’intéresse, j’investis dans des actions."

Lorsqu’il ne court pas, Stoffel Vandoorne, devenu résident monégasque, pratique le vélo. "Je roule régulièrement avec mon ami Bert Kruijswijk (troisième du dernier Tour de France, NDLR.). À Monaco, nous formons un petit groupe de potes avec Nico Hulkenberg, Brendon Hartley et Mitch Evans." Stoffel s’intéresse aussi à l’économie et la finance. "Le monde des affaires me branche. Je lis la presse spécialisée et j’investis dans des actions."

Et il faudra bien un jour penser à se reconvertir. "J’ai encore pas mal d’années devant moi sur les circuits. Après, on verra, je ne sais pas encore. Mais j’ai bien l’intention de me lancer de nouveaux défis."

Knokke est en vue. La foule se fait dense et les encouragements fusent. À l’arrivée sur la digue, la 300 SL, portières levées, fend une foule d’enthousiastes et de curieux. Ils se précipitent sur Stoffel pour lui serrer la main et obtenir des selfies. Au second plan, Olaf et Thomas sont toujours là, imperturbables mais intérieurement satisfaits. La voiture est rentrée au bercail sans égratignure après avoir, une nouvelle fois, rempli sa mission d’ambassadrice de la marque à l’étoile.

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