Faut-il autoriser le dopage?

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Le philosophe Jean-Noël Missa plaide pour une médecine de l’amélioration pour venir en aide aux sportifs de haut niveau. Les sportifs défendent les valeurs qui sous-tendent leur art. Le débat est vif.

Le sujet reste particulièrement sensible dans le monde du cyclisme. Dès que l’on évoque le dopage dans le cyclisme professionnel, les portes se ferment, les mâchoires se crispent. Depuis les affaires Festina ou Armstrong, le cyclisme traîne cette "mauvaise" réputation comme un boulet, sans parvenir à s’en départir totalement. Malgré une politique de contrôles drastique et un net regain de confiance au sein des pelotons.

Mais il faudra sans doute encore du temps pour que le Tour de France retrouve son statut d’épopée humaine, où seules les qualités sportives et le talent font la différence dans les lacets de l’Alpe d’Huez ou sur les pentes pelées du Ventoux. Il en faut si peu pour que la suspicion rejaillisse. Il suffit d’une prise de Ventolin et voilà la "machine" Froome accusée de tricherie et considéré par les organisateurs du Tour eux-mêmes comme persona non grata sur la Grande Boucle.

Plus discret sans doute dans d’autres sports, le dopage chimique n’y est pas moins présent. Selon les chiffres de 2017, c’est le baseball qui a livré le plus grand nombre de cas de dopage (près d’une centaine), devant l’athlétisme et l’haltérophilie. Viennent ensuite le football américain, le foot et l’équitation. Le cyclisme n’arrive plus qu’en dixième position de ce triste classement, devant la natation, la boxe ou le tennis.

Hommes ou machines?

Rien à faire, les performances et l’endurance affichée par certains athlètes attirent parfois le questionnement. À un tel degré de maîtrise de leur art et d’entraînement, à un tel stade d’invincibilité dans des compétitions pourtant toujours plus difficiles, ces athlètes sont-ils encore des hommes ou sont-ils des machines?

Jean-Noël Missa, professeur en éthique et bioéthique à la faculté de philosophie de l’ULB aurait tendance à pencher pour la seconde option. Ou presque. "Les sports mécaniques progressent essentiellement grâce à la recherche et les avancées technologiques. Le facteur humain et le talent permettent en plus de faire la différence par rapport à un matériel dont les normes s’imposent à tous. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les athlètes?", s’interroge le philosophe, médecin de formation.

Plutôt que de s’échiner dans un jeu du gendarme et du voleur qui ne parvient pas à éradiquer la tricherie, ne vaut-il pas mieux autoriser la prise de substance – Missa parle alors de médecine de l’amélioration, sous contrôle médical? En caricaturant, on permet – ou on encourage – bien aux étudiants d’user et d’abuser parfois de vitamines et autres tonifiants en période d’examens, pourquoi l’interdit-on aux sportifs de haut niveau?

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Le sujet reste particulièrement délicat dans le monde du cyclisme. Pour preuve, les réactions de patrons d’équipes cyclistes que nous avons contactés sur le sujet. Patrick Lefevre de Quickstep décline poliment l’invitation. Marc Sergeant, son homologue de Lotto-Soudal, se retranche derrière une déclaration laconique. "Durant la dernière décennie, le cyclisme professionnel est sorti d’une profonde crise. Nous avons fait beaucoup de chemin et autoriser certaines substances serait un retour en arrière et ouvrirait la porte à de nouveaux abus. Lotto-Soudal opte pour une politique très stricte et son équipe médicale veille d’abord et avant tout à la santé de ses coureurs."

État d’esprit

Missa analyse la réglementation actuelle antidopage sur le plan philosophique. L’Agence mondiale antidopage défend actuellement une philosophie naturaliste. "Rien n’est permis hormis une liste très précise de produits à des fins uniquement thérapeutiques." Une autre approche, plus libérale, viserait à permettre le recours à des adjuvants chimiques, "tant que cela ne cause pas de tort à autrui". La vision la plus extrême ouvre la porte au transhumanisme et aux technosciences.

Il ne peut y avoir d’autre approche que l’interdiction absolue du dopage estime Jacques Borlée, entraîneur des "Belgian Tornados", le relais 4 x 400 m belge. "Le sport ne peut se baser que sur le développement de valeurs, sinon autant faire courir des robots, assène-t-il. Une société sans valeur est une société qui part à la guerre."

"La performance doit être un état d’esprit, pas une fin en soi, renchérit Jean-François Bourlart, le manager de la jeune équipe cycliste Wanty-Groupe Gobert. Nous travaillons avec de jeunes talents. On sait que la victoire n’est jamais acquise face aux grosses équipes internationales. Mais nous cherchons à avoir les bons coureurs et qu’ils se montrent au panache."

"Force est de constater que l’approche naturaliste ne fonctionne pas", estime Missa en égrainant les récents cas de dopage soupçonnés ou avérés. La réglementation antidopage actuelle poursuit un objectif éthique évident, mais aussi de protection de la santé. "Ni l’un, ni l’autre de ces objectifs ne sont remplis. La tricherie continue malgré tous les contrôles que l’on peut imaginer. Il n’y a donc pas d’éthique. Et ce faisant, les sportifs continuent de prendre des risques avec leur santé."

Structurel

Selon le philosophe, ces règles ne parviennent qu’à limiter le dopage dans les milieux sportifs, mais pas à l’éradiquer, loin de là. "On n’arrivera jamais à l’éradiquer. C’est un problème structurel." En d’autres termes, dans ce jeu du chat et de la souris, le bon a toujours une longueur de retard. Et lorsqu’un nouveau test permet d’identifier une molécule, la stratégie des tricheurs change et la technologie s’adapte. Et de rappeler les recherches sur les cellules souches qui ont permis d’améliorer les performances de certains sportifs, certains stéroïdes développés spécifiquement pour une athlète, indétectables… jusqu’à une dénonciation.

Jacques Borlée le reconnaît amèrement. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut empêcher certains de jouer sans cesse avec les limites du système. "Il suffit de taper sur l’épaule d’un athlète pour se rendre compte de ce qui est naturel où de ce qui ne l’est pas. Un taux d’hématocrite qui reste en permanence à 50% alors qu’il devrait baisser naturellement après l’effort, ce n’est pas normal."

"Pour atteindre l’équité, il faut donc que tout le monde puisse se doper de la même manière!"

De là, Jean- Noël Missa franchit une sorte de Rubicon. "Pour atteindre l’équité, il faut donc que tout le monde puisse se doper de la même manière", dit-il, reprenant finalement les justifications d’un Lance Armstrong qui avouait s’être dopé durant quasiment toute sa carrière "parce que tout le monde le faisait"… "Je n’ai pas triché, je me suis mis au même niveau que les autres", disait, en substance, le coureur déchu dans son interview confession devant Oprah Winfrey.

Prix à payer

Missa aligne les effets pervers de la réglementation actuelle. Le rêve, bien sûr, ce serait la transparence totale. C’est l’objectif de la réglementation actuelle qui impose, dans de plus en plus de sports, des passeports biologiques qui permettent de tracer les principaux paramètres d’un sportif dans le temps. Mais nombreux sont ceux qui flirtent en permanence avec les limites autorisées et il suffit parfois d’une prise de Ventolin pour lutter contre une légère toux pour se mettre dans le rouge… "Quelle autre profession impose de tels contrôles de localisation à toute heure du jour et de la nuit? N’y a-t-il pas là une atteinte sérieuse à la vie privée?", s’interroge le philosophe.

C’est le prix à payer pour faire respecter les règles, admet Borlée. Et encore, pour l’entraîneur qui a amené ses quatre enfants au plus haut niveau de l’athlétisme mondial, la réglementation actuelle de l’Agence mondiale antidopage est insuffisante. Il exhorte les athlètes qu’il entraîne à conserver des échantillons d’urine sur de très longues périodes, jusqu’à 8 ans! "Il faudrait être obligé de montrer ses prises de sang beaucoup plus régulièrement ou utiliser d’autres techniques de dépistage comme les biopsies de graisse qui ne laissent rien passer."

Jean-François Bourlart abonde dans le même sens. "Bien sûr, je suis toujours inquiet au moindre cas de suspicion dans notre sport mais, globalement, les mesures prises portent leurs fruits. Le passeport biologique est efficace. La preuve, c’est qu’il commence à s’imposer dans beaucoup d’autres sports. On n’a pas de vie privée, c’est vrai. Mais on l’accepte par amour de notre sport."

À force de contrôles toujours plus drastiques et aussi efficaces, les tricheurs se font prendre. Tant mieux certes, mais à chaque nouvelle affaire, c’est un regain de suspicion qui vient entacher le sport en question. "Non seulement les coupables deviennent du jour au lendemain des parias, mais ce sont aussi tous les autres qui en pâtissent. D’autant que les tricheurs peuvent revenir ‘blancs comme neige’ après avoir purgé leur suspension. Les sanctions sont-elles du coup à la mesure de la faute?", poursuit Missa.

La question est générale. Mais au niveau des praticiens du sport (qui n’ont pas nécessairement le même avis que les plus hautes instances), les sanctions pourraient être plus fortes. Financières notamment, question de frapper là où cela ferait le plus mal. Le Mouvement pour un cyclisme crédible, qui regroupe une majorité d’équipes du Pro Tour, s’applique des règles plus rigoureuses encore.

Et comme ultime argument de l’impuissance des règles antidopage actuelles, Missa avance la "réécriture de l’histoire". Dans les plus grandes affaires, le nom des tricheurs a été effacé des tablettes. C’est le cas des sept victoires d’Armstrong au Tour de France. Alors que, généralement, c’est le deuxième qui se voit proclamé vainqueur a posteriori, les sept années de "l’ère Armstrong" restent sans vainqueur. "Ce qui tend à démontrer qu’à cette époque, les principales instances du cyclisme n’étaient sûres de rien ni de personne."

"On n’a pas de vie privée, c’est vrai. Mais on l’accepte par amour de notre sport."

Cette époque, sans doute l’une des plus noires jamais traversée par le cyclisme de haut niveau semble toutefois aujourd’hui bel et bien révolue. Ce qui tendrait à démontrer que les mesures prises dans la foulée de "l’affaire Armstrong" portent leurs fruits.

Enjeux économiques

Reste aussi un argument plus économique. Le sport de haut niveau est un spectacle générant de lourds intérêts économiques. Ni les organisateurs, ni les instances internationales, ni les sportifs eux-mêmes n’ont intérêt à ce que de nouvelles grosses affaires ne viennent en ternir l’image. Dans un monde idéal, cela pousserait chacun à adopter une attitude légaliste, ce que font d’ailleurs la plupart des acteurs. "Mais cela peut aussi être une bonne raison de ‘fermer les yeux’", insinue Missa, qui se refuse pourtant de voir le mal partout. "Le dopage n’est pas une conséquence du capitalisme. Le modèle économique du sport actuel est un adjuvant, comme il l’est pour la corruption."

Un professionnel du sport affiche effectivement un certain scepticisme. "On vise les athlètes pas les parrains qui organisent ce système totalement mafieux", dénonce ce témoin. Et de pointer "l’hypocrisie" qui entoure parfois la lutte contre le dopage. "Certains acteurs du dopage sont aussi ceux qui placent les sportifs dans les meetings… Même si il y a une réelle volonté d’assainir le sport, en tout cas en Europe, ce n’est pas nécessairement le cas partout. Personne n’a vraiment envie de casser le mythe", laisse entendre cet observateur.

Jean-Noël Missa le reconnaît ou l’affirme, l’usage de produits dopants en dehors de tout contrôle médical et avec les risques d’exagération peut se révéler dangereux voire mortel. Mais le nombre de morts directement liés au dopage est bien moindre que celui lié à la pratique du sport en général, qui repousse toujours plus loin les limites du corps humain. "Ces descentes vertigineuses sur les pentes alpines, sous la pluie, sur des pneus de quelques centimètres, c’est juste de la folie. Mais on les maintient pour le spectacle. On sait depuis longtemps que le football américain provoque des lésions au cerveau et des encéphalopathies traumatiques chroniques, comme pour les boxeurs. Mais on ne l’interdit pas!", dénonce-t-il.

Respect du corps

Pour Missa, légaliser le dopage ne serait finalement pas contraire à l’esprit du sport. "C’est dans la logique qui est de maximiser la performance et c’est aussi ce qu’attend le public." La compétition sportive répond à ses yeux à trois étapes: trouver le talent naturel, le cultiver par l’entraînement et l’hygiène de vie adéquate et, enfin, maximiser le fonctionnement du corps pour aller toujours plus loin, plus haut, plus fort… "Le dopage ne peut faire partie des valeurs défendues par le sport. Même si le sport de haut niveau s’accompagne d’un suivi médical très pointu, cela doit toujours se faire dans le respect absolu du corps", martèle Borlée.

"Dans une approche libérale, chacun fait ce qu’il veut de son corps. En recourant à la médecine de l’amélioration, on valorise aussi la qualité naturelle du sportif mais également celle de la recherche biomédicale." En d’autres termes, la technologie médicale vient en support du corps comme dans les sports mécaniques et le sport de haut niveau devient un laboratoire de la médecine au même titre que le sport automobile l’est pour la voiture de monsieur Tout-le-Monde.

Jacques Borlée et Jean-François Bourlart placent la recherche sur un autre plan, psychologique plutôt que médicamenteux. "Le rôle de nos médecins est avant tout d’accompagner nos coureurs, sur le plan de la santé évidemment, mais surtout par un suivi psychologique, pour prévenir toute tentation notamment", explique le patron de Wanty-Groupe Gobert. "Une très bonne hygiène de vie, un régime alimentaire très précis et des stages en altitude, cela doit suffire dans la préparation du sportif, outre l’entraînement. C’est peut-être utopique, mais je tiens à mes convictions", affirme Jean-François Bourlart.

Borlée conclut: "Oui, on peut faire appel à la technologie de pointe pour trouver la meilleure harmonisation entre le corps et l’esprit. C’est le quotient émotionnel. C’est de cela dont on a besoin pour affronter les principaux maux de notre époque et qui touchent une partie énorme de la population: l’obésité, le burn-out, les maux de dos… Le sport de haut niveau peut être un laboratoire pour développer le quotient émotionnel de l’individu, pas pour les apprentis sorciers."

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