portrait

François Morel en temps réels

Le comédien et chroniqueur français, maître du supplément d’âme, sera à Bruxelles et Namur pour son spectacle plébiscité "Hyacinthe et Rose".

Il n’est pas homme de l’éphémère, François Morel. Pas du genre jeune premier vite devenu kitsch. Il a toujours eu conscience que son physique ne lui donnerait pas les rôles de bellâtres et que si la reconnaissance venait, ce serait sur le tard. Il ne s’en fait pas. Et commence par le kitsch: en fromager – manches trop courtes et lunettes cul-de-bouteille – dans "Les Deschiens" d’abord au théâtre puis sur Canal + de 1993 à 2000. La capsule parodiant les petites gens devient culte.

"Je me sens très libre et je fais exactement ce qui me plaît."

D’aucuns critiquent l’exercice, y voyant du mépris. Lui estime qu’il donnait une place à ces petites gens qu’on ne voit pas à la télé. "Les Deschiens" composent l’acte I de la reconnaissance grand public de François Morel. L’acte II est amorcé en 2009 avec une chronique tous les vendredis matins sur la radio France Inter. Trois à quatre minutes pour passer dans son philtre d’humour une actualité, un fait de société ou un petit pas grand-chose qu’il s’emploie à magnifier. En 2017, il est toujours fidèle au poste d’écoute.

François Morel en compagnie de Yoland Moreau et Olivier Broche

Entre ces deux actes à très fortes audiences, en filigrane de cette visibilité nationale, il y a la part plus discrète, mais cultivée amoureusement. Sa formidable collection de seconds rôles, tant au cinéma (53 films) qu’à la télévision, édifiée sur son physique de facteur des PTT. Il y est curé, groom, bistrotier, père de famille, patron de PME, inspecteur de police, etc. Sur les planches qu’il ne quitte guère plus de deux saisons d’affilée, il module du Molière ou du Feydeau et cisèle ses propres spectacles qu’il écrit et met en scène: "Bien des choses" (2006), "La fin du monde est pour dimanche" (2013) ou encore ce "Hyacinthe et Rose" créé en 2015 et qu’il promène en tournée toute cette saison. On le sait peut-être moins, mais François Morel fait aussi de la chanson. Il écrit, bien sûr, ses propres textes. Ses deux derniers spectacles de chanteur ont été mis en scène par la chanteuse Juliette. François Morel est aussi le récitant sur le disque "Pierre et le loup" (Orchestre national de France, 2014), le doubleur de Rantanplan, la voix du Professeur Moustache dans les capsules scientifiques "Tu mourras moins bête…" d’Arte. Il a quelques livres, aussi, à son actif.

"Fantaisiste"

Comment résumer en un mot un homme à l’œuvre si multiple? Le plus simple, finalement, est de lui demander. "Fantaisiste, nous répond-il de sa voix posée alors qu’il est en partance pour Brest où il joue le soir. C’est un mot un peu désuet qui évoque les années 50 où il y avait plein de gens comme ça, qui faisaient des choses différentes. Comme Francis Blanche qui était comédien, écrivait des chansons pour Édith Piaf, mais aussi des poèmes très beaux. Moi, je me sens très libre et je fais exactement ce qui me plaît, en fait. Et puis je pense qu’il y a une cohérence entre les univers de mes diverses activités. Je pense que ceux qui écoutent mes chroniques sur France Inter ne vont pas être complètement dépaysés en voyant mes spectacles ou en écoutant mes chansons."

François morel en compagnie d'Ornella Muti dans le film 'Un couple épatant' de Lucas Belvaux (2003)

C’est vrai que tout ce qu’il fait est toujours irrigué par la "Morel’s touch", cet art délicat de faire de l’ironie élégante, d’aller mettre de l’émotion dans le banal, de marier fantasque et pertinence, de croquer la vie des "grands" et des "petits" de ce monde. Faux naïf, vrai incisif qui ne confond pas quatre vérités avec méchanceté. Dans ses chroniques radio, ce n’est pas le rire perfide qu’il suscite. Il se défend cependant d’être trop gentil. "Le dernier billet que j’ai fait n’était pas d’une folle gentillesse [celui du 27 janvier, consacré au couple Fillon, précédait l’interview, NDLR.]. Mais il est vrai que je ne m’acharne pas sur quelqu’un. Je n’ai pas de tête de Turc. Je peux pousser un coup de gueule contre une personnalité qui m’a énervé, mais je ne vais pas en remettre une couche la semaine suivante. J’essaie surtout de ne pas être convenu. De telle sorte qu’à chaque fois qu’on commence à écouter une chronique, on ne sait pas exactement comment je vais la finir et on ne sait pas, avant de l’écouter, quelle va en être la nature. Ca peut être une colère, une fantaisie juste pour rigoler, un point de vue sur l’actualité ou bien même parler de la neige, faire quelque chose complètement en dehors de l’actualité."

Il ne passe pas en force, François Morel. Ni dans ses billets, ni sur scène, ni à l’écran, ni dans la vie ("Je suis rarement l’agresseur, mais quand je suis agressé, je ne suis pas un saint…"). La maxime de La Fontaine "Patience et longueur de temps/Font plus que force ni que rage" lui sied à merveille. C’est sur la durée qu’il a bâti sa carrière. C’est la cinquantaine passée qu’il a acquis les lettres de noblesse de la notoriété. De même, ses projets ne sont jamais feux de paille. Sept années chez les Deschiens, huit ans de chroniques radios (soit plus de 300), des spectacles – théâtre ou chanson – qui tournent sur plusieurs saisons.

Conciliateur

Ce sage malicieux échappe même à la rage du snobisme. Normand ayant grandi à Saint-Georges-des-Groseillers, 3.000 habitants, bercé par une enfance tranquille dans les bras de parents aimants, il garde l’amour de ces vies-là, des relations qui s’y tissent, du temps un peu suspendu. Ses tournées passent – on le devine, par choix délibéré – par ces communes aux noms champêtres: Le Puy-en-Velay (18.000 habitants), La Chapelle-sur-Erdre (19.000), Joué-lès-Tours (37.000), Firminy (17.000)… Des noms qui viennent fleurir ses textes, des immersions dans la France rustique qui donnent chair et âme à ses dires quand d’autres se cloîtrent dans un Parisianisme étriqué. Il ne fustige pas, loin de là, la vie parisienne, si ce n’est "sa violence et sa pollution". Il a "besoin de Paris car c’est souvent là que je travaille. Et puis j’aime aller au cinéma, au bistrot, au restaurant, j’aime la vie sociale". Il s’est donc installé près de Paris, entre ville et campagne. "J’ai besoin des deux. Cet équilibre me va bien."

C’est révélateur et symbolique de son talent pour marier les opposés. Rire et mélancolie, poésie et rusticité, subtil et banal. Il unit Français moyens et intellos parisiens, va et vient entre les deux hémisphères sociaux, est l’incarnation que la grâce intellectuelle peut se loger dans un physique de pékin lambda. Comme son spectacle à venir en Belgique porte des noms de fleurs ("Hyacinthe et Rose"), on lui demande quelle fleur il serait, lui. Ça le fait rire de devoir s’imaginer en fleur. "Une fleur des champs, répond-il, qui n’a pas trop besoin d’entretien. Avec un côté rustique, pas trop travaillée."

Sous le charme de la simplicité, la fleur sauvage n’est pas de celle qu’on aligne en rang, qu’on ligote en bouquet enrubanné. Pétales au vent, de quoi François Morel aurait-il envie pour les prochaines années? "J’aimerais bien continuer à faire ce que je fais, là, en ce moment, avec cette même liberté." Il n’est pas homme de l’éphémère, François Morel.

"Hyacinthe et Rose", du 9 au 11 février à Wolubilis, à Bruxelles 02 761 60 30, www.wolubilis.be Les 17 et 18 février au Théâtre de Namur 081 226 026, www.theatredenamur.be

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