interview

François Vouga: "La personne qui a inventé le genre littéraire propre au christianisme pourrait être une femme"

©Bridgeman Images

La place des femmes dans les différents évangiles varie et est régulièrement étudiée. François Vouga, historien et pasteur, relit l'évangile de Marc par le prisme d'une thèse nouvelle: une femme serait-elle à l'origine du genre littéraire propre au christianisme?

Professeur de Nouveau Testament, historien et pasteur protestant, François Vouga ne cesse de s'interroger sur les origines du christianisme. Dans son ouvrage "L'évangile d'une femme. Une lecture de l'évangile de Marc", écrit en collaboration avec la pasteure Carmen Burkhalter (éd. Bayard), il formule une hypothèse inédite: et si la personne qui a inventé le genre littéraire propre au christianisme était une femme?

Vous proposez une lecture de cet évangile en partant de l'hypothèse qu'il a été écrit par une femme. Mais qu'on ne s'y trompe pas, votre approche n'a rien de féministe…

Notre travail, à nous historiens et enseignants, c'est de réfléchir, de penser. Je me méfie toujours des consensus, et je ne me gêne  d’ailleurs pas pour les remettre en question.

Ce projet est parti d'une double activité: d'un côté, je préparais un livre sur la théologie de Marc. Ce qui me frappait dans cet évangile, c'était sa conception d'un christianisme non métaphysique, avec un dieu qui n'intervient pas, et un Jésus passif qui rend les personnes capables d'agir, qui leur donne ce courage. Le récit des miracles est interprété dans ce sens.

"Je me méfie toujours des consensus, et je ne me gêne d’ailleurs pas pour les remettre en question."

L'autre spécificité du texte, c'est la place qu'il donne aux femmes, notamment celles qui sont nommées et qui se trouvent tout près de la croix au moment de la mort de Jésus. Des femmes dont on dit qu'elles ont pris l’initiative de le suivre et qui le servaient. Écrire qu'elles le servaient signifie que c'est chez elles qu'il a été accueilli, et qu'il a entretenu une table ouverte…

Donc, ou bien on peut y voir les remords de l'évangéliste qui trouvait qu'il n'avait pas laissé assez de place aux femmes, ou bien on peut considérer qu'il s'agit d'une signature indirecte, à l'image des peintres de la Renaissance. Je me suis dit: "Pourquoi pas? Essayons!" J'ai donc relu l'évangile et j'ai découvert que les rôles masculin et féminin étaient asymétriques.

Vous mettez en évidence le dialogue intérieur de plusieurs femmes. Les autres évangiles en sont dépourvus?

Il y a surtout deux récits typiquement féminins celui de la femme qui perd son sang, qui souffre d'un problème gynécologique, et celui de la fille de 12 ans de Jaïrus qui devient une femme qui sont escamotés dans les autres évangiles. C'est le monologue intérieur de la femme présentant des pertes de sang qui la conduit à aller toucher le manteau de Jésus pour guérir. On n'observe pas cela dans les rôles masculins.

Le fait que des récits littéraires datant du Ier Siècle ont été attribués à des femmes a consolidé votre hypothèse?

Dans l'antiquité, on suivait les mêmes parcours qu’à l'heure actuelle, on apprenait à écrire les lettres avant de savoir lire. On a retrouvé, à côté d'une littérature féminine, des vases sur lesquels étaient représentées des femmes qui écrivent ou qui lisent. C'est une particularité du Ier siècle, mais qui a disparu à partir du IIe siècle.

Dans les communautés chrétiennes comme celles que Paul a fondées, il y a une reconnaissance entière de la place de la femme qui peut être apôtre, qui préside la table, qui prophétise. On a perdu cela au IIe siècle.

Cette autrice que vous avez imaginez semble étonnement libre et émancipée, est-ce conforme à la réalité historique?

C'est plausible dans les communautés chrétiennes. C'est d'ailleurs l'une des avancées décisives dans celles que Paul a fondées. Il y a une reconnaissance entière de la place de la femme qui peut être apôtre, qui préside la table, qui prophétise. On a effectivement quelque chose qui tranche, qui est neuf, mais qu'on a perdu au IIe siècle. 

Elle construit son récit de la vie de Jésus comme un texte littéraire. Elle effectue aussi un travail de recherche d'informations comme un historien ou un journaliste le ferait…

Mon travail est une interprétation du texte existant. Je réfléchis à la manière dont il naît. J'avais déjà fait un premier essai de fiction autobiographique sur Paul ("Moi, Paul!", paru en 2005 aux éditions Bayard, NDLR). Á nouveau, je pose une hypothèse que la lecture traditionnelle de l'exégèse (l'étude critique des textes, NDLR) ne pose pas.

Il est tout de même étonnant que, 40 ans après la mort de Jésus, quelqu'un ait eu l'idée de construire son histoire sur la base de sources que sont les souvenirs des gens et les documents. D'où le choix scientifique de la fiction littéraire, qui donne un accès le plus direct à la compréhension du travail créateur.

"Les textes restent anonymes, mais on est arrivé à localiser les lieux de production. On sait en outre qu'aucun texte n'a été écrit par des proches de Jésus."

Que sait-on aujourd'hui de ceux qui auraient écrit les évangiles canoniques?

Les textes restent anonymes, mais d'après les éléments qu'ils contiennent, on est arrivé à localiser les lieux de production. Ce que l'on sait en outre, c'est qu'aucun texte n'a été écrit par des proches de Jésus. L'évangile de Marc donne un certain nombre d'explications sur la coutume juive, mais qui sont fausses. On est loin du Judaïsme. Matthieu, dont les textes sont écrits en grec, essaye de retrouver ce lien avec le Judaïsme, mais on constate que les faits sont postérieurs  à la destruction du temple.

"La responsabilisation de la personne est un trait particulier de l’évangile de Marc. Représenter un Dieu tout puissant et Jésus réalisant des miracles, c'est infantilisant."

Votre relecture des miracles est particulière: elle place la confiance et non la croyance au cœur du récit et donne un rôle actif aux miraculés. Quant à Jésus, il fait preuve d'une relative passivité. Qu'apporte cet examen critique?

La responsabilisation de la personne est un trait particulier de l’évangile de Marc. L'émancipation part de la confiance et il revient à ces personnes d'accomplir le miracle.  Représenter un Dieu tout puissant et Jésus réalisant des miracles, c'est infantilisant.

Quant à la confiance, il s'agit d'une attitude et d'une force de transformation. Au fond, quand on fait confiance à l'autre, on lui confère une force, on l'aide à s'émanciper, on le rend libre d'agir. On a des situations d'addiction, de paralysie, d'aveuglement,… Comment se libérer du déterminisme qu'on s'est soi-même infligé, des blocages qui nous empêchent d'avancer? C'est cela dont il s'agit.

"Le christianisme vit d'une bonne nouvelle qui fait de nous des adultes et des gens responsables."

Le christianisme vit d'une bonne nouvelle qui fait de nous des adultes et des gens responsables. Si vous faites tout pour les enfants, vous ne leur apprenez pas à se débrouiller dans la vie. Le rôle de Jésus est de donner l'envie d'être acteurs et sa passivité nous donne confiance en nous et la force d'agir.

Pour en revenir aux femmes, n'est-il pas temps de leur donner une place plus centrale dans l'enseignement de la religion?

Chez Paul, la femme a la même place que les hommes. Elles ont les mêmes responsabilités.

"S'il s'avère que l'évangile de Marc, qui est le premier des évangiles, a été écrit par une femme, ça leur donne une place particulière."

Quand on retourne au fondement, on voit que la place des femmes est plus importante que celle qu'on leur a donnée. D'ailleurs, si mon hypothèse est vraie, cela signifie que la personne qui a inventé le genre littéraire propre au christianisme est une femme. S'il s'avère que l'évangile de Marc, qui est le premier des évangiles, a été écrit par une femme, ça leur donne une place particulière.

D'où l'importance de mener une approche historique…

Oui, mais une approche historique au service de l'approche littéraire, au service d'une recherche de ce qui fait la vérité du christianisme.

Vous vous êtes penché sur les évangiles de Paul et de Marc, n'êtes-vous pas tenté de mener la même analyse pour les évangiles non canoniques?

Le plus important est sans aucun doute celui de Thomas, car il se présente comme une collection de paroles de Jésus, certaines très anciennes, d'autres plus récentes. Les paroles plus anciennes donnent une certaine image de Jésus et permettent de mieux comprendre les paroles des évangiles canoniques. Ça modifie l'image que l'on s'en fait. Les autres évangiles ajoutent des éléments légendaires.

"Le christianisme ne sait rien de la jeunesse de Jésus. Les évangiles sont des reconstitutions tardives."

Pourquoi Marc ne s'est-il pas penché sur la jeunesse de Jésus?

Je pense tout simplement que le christianisme ne sait rien de la jeunesse de Jésus. Les évangiles sont des reconstitutions tardives. Chez Matthieu, la jeunesse de Jésus est une réécriture de l'histoire d'Israël. Chez Luc, il s'agit de recompositions narratives tardives  des traditions de l'Ancien Testament. Ils n'ont pas été témoins des faits.

Jusqu'où on peut aller dans la liberté d'interprétation des textes fondateurs?

C'est une liberté par rapport à nos préjugés de lecture. Une approche autocritique, mais pas critique. La seule limite, c'est le texte lui-même et que l'interprétation reste logique, plausible. Ces textes sont constamment utilisés, mais quand ils sont lus à la messe le dimanche, parfois on supprime un ou deux verset. Or, il faut regarder le texte dans son ensemble, comme si on menait une enquête journalistique. En tout cas, on ne prend aucun risque à poser des questions critiques, car cela nous permet d'accéder à une meilleure compréhension du texte.

"On ne part pas de l'idée qu'il faut croire en Dieu, mais on replace au centre la bonne nouvelle d'un appel à vivre de la confiance et à devenir sujet, dans une perspective justement émancipatrice."

Pensez-vous que des ouvrages comme le vôtre, qui font preuve d'ouverture, peuvent contribuer à dépoussiérer les évangiles et faire de l'église une institution moins archaïque?

Je l'espère, oui. Il y a plusieurs dimensions importantes. La redécouverte d'un christianisme non métaphysique: on ne part pas de l'idée qu'il faut croire en Dieu, mais on replace au centre la bonne nouvelle d'un appel à vivre de la confiance et à devenir sujet, dans une perspective justement émancipatrice.

Le résumé

  • François Vouga propose une lecture de l'évangile de Marc en partant de l'hypothèse qu'il a été écrit par une femme. Le texte, estime ce pasteur et théologien, a une double spécificité: la place particulière qui est réservée aux femmes, et le fait qu'il propose une conception d'un christianisme non métaphysique.
  • Sa relecture des miracles est particulière: elle place la confiance, et non la croyance, au cœur du récit et donne un rôle actif aux miraculés. Quant à Jésus, il fait preuve d'une relative passivité
  • Son hypothèse est consolidée par le fait qu'on a découvert les traces d'une certaine activité littéraire féminine au Ier siècle. Dans certaines communautés chrétiennes, les femmes étaient particulièrement libres et émancipées. Une situation qui a pris fin au IIe siècle. 
  • Le texte de Marc étant le premier des évangiles, si une femme en est bien l'autrice, cela signifie que c'est elle qui a inventé l'évangile en tant que genre littéraire. Cette hypothèse, que formule François Vouga, permet donc aussi d'ouvrir la réflexion sur la place de la femme dans l'Eglise. 

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