Françoiz Breut, chanteuse: "Ici, on a un bourgmestre qui n’en a rien à faire de la culture"

Françoiz Breut au 1er étage de l'Atelier 210, clôturé par la police. ©Charline Cauchie

L'atelier 210 est l'un des 120 lieux culturels qui avaient décidé de rouvrir, ce samedi, malgré la politique sanitaire en vigueur. Las, la police d'Etterbeek en a interdit l'entrée avec des barrières nadar. Récit.

L’image est frappante. L’Atelier 210, sa large façade dans une rue à sens unique à deux pas du Cinquantenaire, à Bruxelles, ses grandes portes d’entrée vitrées recouvertes de messages colorés inscrits là par le public lors de précédents rassemblements de soutien, un slogan dessiné en grand “Still Standing for Culture” et, devant, trois policiers et deux rangées de barrières nadar qui bloquent l’accès.

Personne ne passe. Deux baffles sont rapprochés des fenêtres ouvertes de l’étage et c’est grâce à ce dispositif improvisé que le public écoutera le concert, depuis le trottoir opposé, sans voir les trois musiciens et la chanteuse Françoiz Breut qui se produisent sur scène.

On ne s’attendait pas à ça, à l’Atelier 210. Comme plus d’une centaine de lieux culturels, l’équipe s’était mobilisée et avait décidé de braver le confinement auquel elle est réduite depuis octobre 2020 pour organiser quatre concerts entre ses murs, de ce samedi 1er mai au vendredi 7 mai. Elle le faisait avec un respect très stricte des mesures sanitaires: jauge de 50 personnes, masque, gel, sens de circulation pour le public, etc. Ces concerts s’étaient retrouvés sold out en quelques minutes lundi dernier lors de l’ouverture de la billetterie.

Des autorités inlexibles

“Avec une si petite jauge, on s’engageait à des pertes en organisant ces concerts, mais pour nous, c’était un signal nécessaire à envoyer aux artistes. Pour leur dire qu’on les soutenait”, explique François Custers, coordinateur artistique musique de l’Atelier 210, visiblement très ému. “J’ai pu voir l'excitation du public à l’idée de pouvoir assister à ces représentations, c’était dingue.”

"Nous avons proposé à l’Atelier 210 de les aider à organiser les concerts dans la rue, de bloquer la circulation autour. Mais, pour l’intérieur, j’estime que, lorsque l’on est bourgmestre, on doit faire respecter la loi.”
Vincent De Wolf
Bourgmestre MR d'Etterbeek

Mais jeudi, les autorités communales ont pris contact avec le lieu pour leur faire savoir qu’il ne pouvait en être ainsi: “Les relations étaient cordiales, mais sans flexibilité”, relate Benoît Roland, administrateur délégué de l’Atelier 210, entre colère et déception. “Cela fait quinze ans que le lieu existe. Considérer que l’on n’est pas capable d’organiser un événement safe pour cinquante personnes, ne prendre en compte ni notre professionnalisme, ni la liberté d’expression des artistes, c’est fatigant et frustrant.” Pour lui, le geste du bourgmestre qui a signé hier, vendredi 30 avril, l’arrêté interdisant les concerts est d’une grande violence : “Eriger des barrières ou des murs, ce n’est jamais un bon signe.”

Diffusé à l'extérieur avec des enceintes, le concert de Françoiz Breut a eu lieu sans public au 210. ©Charline Cauchie

Pas de flexibilité des autorités communales

Contacté par nos soins, le bourgmestre d’Etterbeek, le MR Vincent De Wolf dit comprendre et soutenir l’Atelier 210 mais ne pouvoir que “respecter la loi”: “Les mesures du Codeco sont claires, il n’y a que les événements à l’extérieur qui sont autorisés pour cinquante personnes. D’ailleurs, deux événements ont eu lieu au centre culturel d'Etterbeek cet après-midi dans cette configuration. Nous avons proposé à l’Atelier 210 de les aider à organiser les concerts dans la rue, de bloquer la circulation autour. Mais, pour l’intérieur, j’estime que, lorsque l’on est bourgmestre, on doit faire respecter la loi.” À l’Atelier 210, on réagit vivement: “On nous a proposé 50 chaises! Un concert amplifié, ça ne s’improvise pas en 24 heures dans l’espace public”, peste Benoit Roland. “Cela montre juste la méconnaissance totale de ce qu’on fait, de nos métiers”, déplore François Custers.

“À Flagey, ils peuvent être à soixante sur scène pour répéter. Ici, on a un bourgmestre qui n’en a rien à faire de la culture.”
Françoiz Breut
Chanteuse

Quelques minutes avant ce concert si particulier, l’artiste Françoiz Breut se disait “abasourdie”: “À Flagey, ils peuvent être à soixante sur scène pour répéter. Ici, on a un bourgmestre qui n’en a rien à faire de la culture.” Dans le public, c’est aussi la déception: “On avait vraiment de l’espoir”, nous confie ce groupe de quatre amis. “On a l’impression de manger des miettes avec les doigts, sans savoir s’il y aura un gâteau derrière.” Après le concert du 210, ils comptent se rendre au Vendôme: “On croise les doigts pour qu’il n’y ait pas de police”.

L'entrée de l'Atelier 210, à Etterbeek, bloquée par des barrières nadar. ©Charline Cauchie

Une situation ridicule

La coordinatrice artistique théâtre de l’Atelier 210 Léa Drouet a pris la parole depuis l’étage du bâtiment. Sa présence, là, avait quelque chose de burlesque. Elle a pointé le ridicule de la situation et la "criminalisation" des activités culturelles: “Ces restrictions sont abusives. Pourquoi n’y a-t-il pas d’oppression similaire sur les magasins? Ce traitement différencié entre secteurs ne fait que révéler la politique actuelle, le sens unique dans lequel ce monde va. Il y a une table autour de laquelle les secteurs liés aux relations humaines, à l’émotion, à la vie, n’ont pas leur place.”

"Ces restrictions sont abusives. Pourquoi n’y a-t-il pas d’oppression similaire sur les magasins? Ce traitement différencié entre secteurs ne fait que révéler la politique actuelle."
Léa Drouet
Coordinatrice artistique à l’Atelier 210

Pour elle, le mouvement Still Standing for Culture va dans le bon sens: “On est plus armé grâce à ça. Il faut que des occupations comme celle de la Monnaie s'élargisse, que la lutte cesse d’être perçue comme corporatiste. De tout temps, on a représenté les artistes comme des irresponsables, des gens à gérer. Alors que vous voyez bien que nos propositions ne sont pas irresponsables. Notre objectif est de défendre les affects, les besoins émotionnels des gens, la vie simplement.”

“Si le bourgmestre change d’avis, on maintiendra les concerts, mais pour le moment le mot d’ordre est clair, il nous a été demandé de tout annuler”, se désole Alice Van Windekens, attachée de presse du 210. Il n’y a pas d’autres perspectives. L’album que tentait de présenter Françoiz Breut ce samedi s’appelle “Flux Flou de la Foule”. Un titre qui tient encore et tristement du rêve éveillé.

La chanteuse Françoiz Breut interpelle son public depuis le premier étage de l'Atelier 210. ©Charline Cauchie

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