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interview

Franz-Olivier Giesbert: "Les gens ne veulent pas lire les journaux pour savoir ce qu’ils doivent penser"

©BELGAIMAGE

Dans son dernier livre*, le journaliste et écrivain Franz-Olivier Giesbert, ancien directeur du "Point", raconte l’histoire d'un homme qui accepte d’être traité comme un porc. Au-delà de la cause animale, dont il est un grand défenseur, il évoque avec nous l’actualité internationale ainsi que l'avenir de la presse.

Vous êtes devenu végétarien et vous avez écrit des essais au sujet de la cause animale. La solution pour améliorer la situation des animaux est-elle selon vous juridique, politique, ou tout simplement citoyenne ?

La vraie solution, c’est de changer les mentalités. Mais, pour les faire évoluer, je ne cautionne absolument pas les actions violentes. Il faudrait aussi changer la loi. Mais il y a déjà énormément de lois. Et à quoi servent-elles ? La loi française, par exemple, considère l’animal comme un être sensible, mais regardez comment les animaux sont traités dans les abattoirs ! Il faut mener le combat sur plusieurs fronts : le juridique, qui a ses limites, et le politique aussi. Le problème c’est que les gouvernements se défaussent beaucoup sur l’Europe. Ils laissent l’Europe faire des lois, qui ne sont pas appliquées, et ils s’en lavent les mains… 

"Aujourd’hui, on observe une désanimalisation des bêtes dans tout le processus."

Comment conserver un équilibre entre le souci de la cause animale et la prise en compte de la situation extrêmement difficile dans laquelle se trouvent les agriculteurs et les éleveurs ?

Les producteurs sont en détresse sociale. Il faudrait une aide générale pour leur permettre de muter, de se transformer. J’ai vécu une époque où l’élevage industriel n’existait pas. J’ai vécu au coeur de la paysannerie, à la campagne. C’était paradisiaque. J’en garde un magnifique souvenir.

Et puis, la porcherie industrielle est arrivée. J’ai vu cette évolution au cours des années 70. Aujourd’hui, on observe une désanimalisation des bêtes dans tout le processus : de l’élevage au transport en passant par l’abattage évidemment, qui se déroule dans des conditions abominables. En même temps, je refuse un certain manichéisme : dans les abattoirs, il n’y a pas que des salauds. De nombreux abatteurs s’indignent d’ailleurs de la façon avec laquelle les animaux sont traités.  

"Après cette crise, on va retrouver un climat comme à la fin de la Libération"

À la source de cette crise sanitaire, on a notamment pointé le dérèglement des écosystèmes et l'agriculture intensive, qui rapproche des humains les animaux sauvages dont l'habitat est dérangé. Cette crise pourrait-elle permettre de relancer le débat au sujet de notre rapport à l'animal ?

Je ne pense pas. Après cette crise, on va retrouver un climat comme à la fin de la Libération, sauf peut-être en France où je constate une espèce de fatigue existentielle. Aux États-Unis, on voit à quelle vitesse tout est reparti. Il y aura peu de temps et peu de place pour la condition animale…

Mais n'est-ce pas l’Europe tout entière qui souffre de cette fatigue existentielle? Elle vous enthousiasme encore l’Europe ou elle vous ennuie?

Je suis un Européen convaincu, mais nous sommes allés beaucoup trop loin dans la centralisation. Jacques Delors, qui a été un bon président de la Comission européenne, a eu tendance à calquer le modèle français sur l’Europe. L’Europe s’est ainsi mêlée de tout, jusqu’aux fromages au lait cru… La technocratie a pris le pouvoir. On produit un nombre incalculable de lois et on ne les applique pas.

"Boris Johnson a donné une leçon à l’Europe: si l’Angleterre ne l'avait pas quittée, elle n’aurait pas géré aussi bien la crise."

L’Europe n’a pas à légiférer sur tout. On a voulu en faire un État, c’est absurde. Je suis pour un modèle fédéral. Les États peuvent avoir des politiques différentes sur des tas de sujets. Bien sûr, cela peut engendrer une série de problèmes, comme on a pu le voir aux États-Unis pendant la crise du covid. Je ne suis pas souverainiste, mais il faut prendre en compte la souveraineté culturelle ou sanitaire des États. C’est l’un des enseignements de cette crise. Sur ce point, Boris Johnson a donné une leçon à l’Europe: si l’Angleterre ne l’avait pas quittée, elle n’aurait pas géré aussi bien la crise.

Vous êtes originaire de Wilmington, aux États-Unis. C’est le fief de Joe Biden. Le début de son mandat étonne les observateurs. Il vous surprend aussi?

Je ne suis pas impressionné par son début de mandat. Les trois ou les six premiers mois d’une présidence se déroulent souvent de cette manière. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises: il est extrêmement fin et brillant. Mais il est quand même très fatigué. Je pense que le pouvoir le requinque un peu, mais moins que prévu... 

"Biden n’est pas si à gauche qu’on le croit. Il fait du Roosevelt, car il pense que c’est la meilleure façon de s’en sortir. Mais, demain, il pourrait très bien changer de cap : c’est un pragmatique avant tout."

Certains vont jusqu'à le comparer à Roosevelt. Cette comparaison vous semble juste ?

Sous Roosevelt, l’Amérique était plus facile à gérer qu’aujourd’hui. Biden n’est pas si à gauche qu’on le croit. Il fait du Roosevelt, car il pense que c’est la meilleure façon de s’en sortir. Mais, demain, il pourrait très bien changer de cap : c’est un pragmatique avant tout. Ce qui m’inquiète plus, c’est sa politique étrangère. On a le sentiment qu’il n’a pas changé depuis Obama. Or, la politique étrangère d’Obama n’était pas une réussite. Dès qu’il est arrivé au pouvoir, Biden s’en est pris à la Russie. Mais l’obsession russe, c’est complètement daté !

On vient de célébrer les 40 ans de l’élection de François Mitterrand. Vous l'avez bien connu et vous lui avez notamment consacré une biographie. Que pensez-vous de la situation de la gauche aujourd’hui ?

La gauche est malade parce qu’elle est détachée du peuple. Aujourd’hui, il ne reste qu’une gauche minoritaire dont le sujet n’est plus le social. La gauche doit retrouver ses fondamentaux : défendre le travail, la laïcité, l’égalité. Actuellement, on a l’impression que les sujets de la gauche, ce sont des sujets américains. La gauche croit qu’il faut transposer la situation américaine à l’Europe, comme si nous vivions au Texas ou en Floride.

"La gauche est malade parce qu’elle est détachée du peuple."

Auparavant, l’américanisation passait par la société de consommation ; de nos jours, elle passe par l’idéologie : nous vivons une américanisation des esprits. Cette gauche-là ne pourra jamais arriver au pouvoir, car elle ne parle pas au peuple. En France, la situation est très claire : Marine le Pen a volé le peuple à la gauche. De manière générale, les populistes ont pris la place de la gauche.

" Le vrai problème de la presse aujourd’hui, c’est surtout son côté mainstream."

On parle de plus en plus de la mort de la presse papier. La course au digital est maintenant bien lancée et entraine une série d'innovations. Comment envisagez-vous l’avenir de la presse ?

Ce n’est pas la première crise que connait la presse. Dans les années 60, on disait que la télévision allait tuer les journaux. Le digital est très pratique, mais il y aura toujours une presse papier. Le drame, c’est l’information gratuite. L’information, pour qu’elle soit de qualité, doit être payante. Mais le vrai problème de la presse aujourd’hui, c’est surtout son côté mainstream.

"Ce qui peut sauver la presse, c’est la diversité. La bonne presse, c’est celle de l’échange, des débats et des polémiques."

C’est ce qui explique, selon vous, la défiance accrue envers les médias et les journalistes ?

La presse est coupée du peuple. Il y a une véritable déconnexion. Elle crève de dire partout la même chose à longueur de journée. Ce qui peut sauver la presse, c’est la diversité. La bonne presse, c’est celle de l’échange, des débats et des polémiques. 

"Ce qui me gène, c’est le panurgisme de la presse et son entre-soi. On fait des journaux pour les lecteurs et non pour soi."

Mais cette diversité est-elle précisément possible dans un contexte où, en France notamment, certains milliardaires construisent des empires médiatiques ? N’y a-t-il pas là une menace pour l’indépendance de la presse, mais aussi pour la démocratie ?

Je ne pense pas. Ils ont sauvé des journaux qui, sans eux, seraient morts. Pour eux, le client est roi. En France, une chaine comme Cnews marche parce qu’il y a une demande. On s’en étonne, mais la presse a toujours fonctionné de cette manière. La grande crainte du milieu médiatique, c’est de perdre le pouvoir.

Ce qui me gène, c’est le panurgisme de la presse et son entre-soi. On fait des journaux pour les lecteurs et non pour soi. Les gens ne veulent pas lire les journaux pour savoir ce qu’ils doivent penser. Ce n’est pas la fonction de la presse. Il faut créer le désir. Et on ne peut le faire qu’en étant aux petits soins avec le lecteur.

*Rien qu'une bête, Franz-Olivier Giesbert, Albin Michel, 356 p., 20 €

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