Frédéric Jousset, entrepreneur mécène: "La culture, c’est du temps long qui exige du capital patient"

Frédéric Jousset.

Renouant avec l’élan révolutionnaire du musée universel pour l’édification des peuples, cet entrepreneur français engage 100 millions d'euros, la moitié de sa fortune, dans une fondation, Art Explora, et un fonds d’investissement, ArtNova.

Il a le verbe ordonné, émaillé de formules disciplinées («chacun dans son couloir de nage»), traces de son passage à l’Institut français des hautes études de la défense nationale et de son grade de colonel de réserve de l’armée de l’air. Chez lui, l’art s’éveille par la mère, Marie-Laure, conservatrice de la Collection Design du Centre Pompidou. À l’âge des souvenirs d’enfance, les jours de garde au musée, elle emmène Frédéric avec elle. Ses parents reçoivent le Français Philippe Starck, l’Israélien Ron Arad, l’Italien Ettore Sottsass. «J’écoutais sagement. Par chance, mes parents ne s’intéressaient pas aux mêmes arts.» En effet, son père, Hubert, présidait l’École normale de musique.

Soutenir la culture

Fonds d’investissement ArtNova pour donner aux acteurs de la culture les moyens de croître, se transformer et toucher le plus grand nombre, en France et à l’international.

Fondation Art Explora pour partager la culture avec tous pour que tous s’ouvrent aux autres par la culture, aux quatre coins du monde.

La quête exhaustive du collectionneur lui est étrangère. «Henri Loyrette, directeur du Louvre, m’a soufflé: “Les dix minutes que vous passez devant la Joconde, elle est à vous”. Écumant les musées ou les galeries, je ne ressens pas chez moi le manque d’art. J’acquiers de façon éclectique, jamais dans un but spéculatif.» Il se veut résolument mécène. Avec son ami Olivier Duha, Frédéric Jousset crée Webhelp en 2000. Il a 30 ans. 20 ans plus tard, la société emploie 60.000 collaborateurs et est un fournisseur mondial spécialisé dans l’externalisation des processus d'affaires et l’expérience client.

«La réussite rapide de Webhelp m’a permis un premier mécénat avec le Louvre» (entre autre les fouilles d'AI Muweis au Soudan, un site muséal consacré aux enfants et des conférences dans les prisons). Ce mécénat féconde les étapes suivantes: il entre à la Commission des acquisitions du musée, préside l’École des Beaux-Arts de Paris, rachète Beaux-Arts Magazine qui tire tout de même à 60.000 exemplaires.

«Henri Loyrette, directeur du Louvre, m’a soufflé: “Les dix minutes que vous passez devant la Joconde, elle est à vous”. Écumant les musées ou les galeries, je ne ressens pas chez moi le manque d’art. J’acquiers de façon éclectique, jamais dans un but spéculatif.»
Frédéric Jousset
Entrepreneur et mécène

En 2019, le Groupe Bruxelles Lambert prend le contrôle de Webhelp, Duha et Jousset restant présidents exécutifs (L’Echo du 2/8/2019). Frédéric Jousset redéploie et élargit alors alors son champ d’action avec la création d’Art Explora: «Je souhaitais favoriser l’accès universel à l’art et aux artistes et ne plus être dépendant d’un musée et d’une période». Du mécénat à la fondation, le «hors les murs» est son obsession (il organisa des conférences sur l'histoire de l’art dans des prisons d’Ile-de-France).

«Le lancement de la fondation a rencontré un écho très favorable des musées qui ont saisi la fragilité du modèle quantitatif reposant sur la fréquentation touristique. Le circuit court, l’accueil de toutes couches sociales, l’utilisation du numérique sont devenus des priorités obligées. Les grandes institutions, souvent frileuses, se sont digitalisées à marche forcée. À cet égard, la crise sanitaire aura été un accélérateur.»

Sa fondation part d’un constat: «En Europe le problème de la culture n’est pas l’offre, abondante, mais la demande: le visitorat culturel, peu divers, souffre d’une concentration sociale et urbaine». Toutefois, le coût social de l’inculture reste difficile à mesurer. L’ambition révolutionnaire du xviiie siècle d’un musée universel éduquant les nouveaux citoyens, est loin.

Frédéric Jousset : "Je rêve que 'Art Explora' soit à la culture ce que Greenpeace est à la planète"

Capital patient

La création d’Art Nova, dotée de 100 millions (sur ses fonds propres) investit dans le secteur culturel et créatif. Ce fonds à impact soutient des sociétés dont le modèle économique contribue à démocratiser la culture, comme Artsper.com. Site de vente d’œuvres auquel il a apporté 2 millions, Artsper attire les «primo-achetants» grâce aux codes simples de l’e-commerce, à la profondeur de choix et à la facilité d’échanges, permettant ainsi d’élargir le public des galeries. De même Artips, à l’origine newsletter gratuite d’histoire de l’art avec des centaines de milliers d’abonnés, propose des formations culturelles en lignes aux salariés des entreprises.

«Le circuit court, l’accueil de toutes couches sociales, l’utilisation du numérique sont devenus des priorités obligées. Les grandes institutions, souvent frileuses, se sont digitalisées à marche forcée. À cet égard, la crise sanitaire aura été un accélérateur.»
Frédéric Jousset
Entrepreneur et mécène

Art Nova Capital peut investir en amorçage, développement ou reprise dans des sociétés du secteur culturel de façon majoritaire ou minoritaire. Art Nova Patrimoine, quant à lui, participe à la rénovation et à la valorisation de sites culturels en France, sur un modèle de concession de longue durée à exploitation commerciale, comme l’hôtel du Relais de Chambord, face au château éponyme. Le fonds est «Evergreen», dégagé des contraintes des cycles d’investissement et de désinvestissement: «La culture, c’est du temps long qui exige du capital patient.»

La moitié des gains d’Art Nova ira au budget de la fondation Art Explora. «Un Français sur deux visite un musée ou monument, 95% des Marocains n’entreront jamais dans un musée. L’obstacle majeur n’est pas l’argent: l’accès aux collections permanentes des musées anglais est gratuit. Les deux freins sont l’éloignement géographique et le désintérêt.» Pour y remédier, la fondation a lancé plusieurs initiatives en cours de développement.

2020-10-26 Frederic Jousset ARTNOVA

Musée mobile Mumo et catamaran ArtExplorer

Art Explora a créé un prix Européen doté de 150.000 euros récompensant les trois musées les plus innovants d’Europe dans la recherche de nouveaux publics: plus de 350 candidats, un tiers français, deux tiers étrangers (le Prado, le Louvre, le British Museum…). En avril 2021: avec la Sorbonne, la fondation développe une plate-forme d’histoire de l’art en ligne qui offrira 44 modules, soit huit heures au total, couvrant une période allant de l’Antiquité à nos jours, sur les cinq continents, sur le mode du micro-apprentissage ludique, assortis d’un certificat Art Explora - Sorbonne.

Avec le Centre Pompidou, Pompidou Malaga et la Fondation Kanal (Bruxelles), Art Explora investit 600 000 € dans le musée mobile MuMo, camion itinérant chargé de 25 œuvres majeures (Delaunay, Chagall) sur le thème du bestiaire, prêtées par Beaubourg, qui fera étape dans des petites villes et des banlieues, en liaison avec les associations locales.

Art Explora permettra également à des institutions culturelles de mettre en place des services de bus gratuit pour faciliter l'accès au musée depuis les quartiers éloignés ou de faire voyager une œuvre majeure d’un musée dans des lieux insolites.

«Aujourd’hui, la moitié des recettes du Louvre est de source privée. Le mécénat est un accéléra-teur de projets. Chacun est dans son couloir de nage.»
Frédéric Jousset
Entrepreneur et mécène

Enfin, la fondation a lancé la construction d’un catamaran géant ArtExplorer, qui verra le jour en 2023, premier bateau-musée qui fera le tour du monde: «60 % de la population mondiale habitent à moins d’une heure de la mer. L’Europe est un continent de villes côtières, la plupart des capitales africaines sont des ports. Durant des millénaires, les navires ont fait circuler des marchandises. Le nôtre fera circuler de l’art».

Art Explora soutient enfin la création: elle financera un programme de résidences à Montmartre où seront invités annuellement 20 artistes du monde entier autour de sujets d’engagements sociétaux et environnementaux. La livraison des ateliers d’artiste est prévue le 15 janvier 2021.

Pour Frédéric Jousset, le temps du financement public exclusif est révolu. «Dans les années 1980 et 1990, ma mère invitait IBM ou Olivetti à financer des expositions à Beaubourg, et certains s’en irritaient. Aujourd’hui, la moitié des recettes du Louvre est de source privée. Le mécénat est un accélérateur de projets. Chacun est dans son couloir de nage.» L’intoxication des réseaux sociaux, les Gilets Jaunes dégradant l’Arc de Triomphe et le Louvre l’ont glacé. «Ces monuments populaires leur appartiennent! Cette fracture culturelle atteste que l’art est un enjeu démocratique crucial. Il est urgent d’agir.»

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés