interview

Galila Barzilaï: "Nous sommes des générations 'chocolat' pour qui les privations ne sont que momentanées"

Galila Barzlaï choisit très souvent du champagne à l'apéro. Mais tout dépend du pays où elle se trouve, à Cuba par exemple, elle prendrait un Mojito. ©Antonin Weber / Hans Lucas

L'Echo a pris l'apéro avec Galila Barzilaï atteinte d'une telle collectionnite qu'elle n'a jamais revendu une œuvre qu'elle expose.

Forest, avenue Van Volxem, pile en face de chez Astrid Ullens et sa Fondation A, se découvre le P.O.C. (Passion, Obsession, Collection, NDLR) ouvert par Galila Barzilaï. Si les deux femmes sont très différentes, elles se rejoignent dans leur passion pour l’art - la photo pour la première, le contemporain sous toutes ses formes pour la seconde - que chacune partage aujourd’hui avec le public. Un autre point qui les rapproche, c’est que ces collections démarraient après la disparition des hommes, un divorce pour Astrid Ullens et le décès prématuré de son mari en 2004 pour Galila Barzilaï-Hollander. En un mot, de ce côté de la ville, c’est Girls Power!

"C’est la créativité qui rend tout possible, regardez ces artistes, regardez les matériaux qu’ils utilisent, avec parfois de simples déchets trouvés dans la rue, ils créent des œuvres majestueuses."

Oui, 15 ans de collectionnite, c’est beaucoup et finalement, c’est très peu aussi si l’on songe que sa collection s’étale ici sur 1.400 mètres carrés répartis sur quatre étages, un bâtiment qui fleure le bon karma et au milieu duquel elle nous accueille ce soir. Ici, les œuvres sont si nombreuses que la visite dure en moyenne trois heures et c’est toujours elle qui "guide". En total look Issey Miyake – le fameux Pleats Please ou plissé infroissable – qu’elle porte ce soir comme tous les jours depuis 30 ans, elle arbore également un collier plastron à l’effigie de Marylin, pas qu’elle soit "fan de la femme"», mais plus de l’artiste, Daniel Von Weinberger, un ancien hippie qui, après avoir fait les 400 coups, virait, la trentaine passée - en juif ultra religieux, faisant même 13 enfants au passage.

Drôle de parcours, mais un talent que Galila confie adorer, elle possède d’ailleurs une bonne cinquantaine de ses colliers dont l’un est même constitué d’une "ribambelle de cochons séparés par des perles" ce qui l’amuse beaucoup. L’artiste aujourd’hui hassidique lui aurait confié que ce n’est pas parce qu’il a changé "de cap qu’il doit renoncer à son sens de l’humour pour autant".

Artistes émergents du monde entier

Le nombre d’œuvres que comptent sa collection à elle? Elle ne trouve franchement pas la question intéressante, ce qui est pertinent en revanche, c’est le nombre d’artistes qu’elle expose "une collection à 360° dans son objet, énormément d’artistes émergents du monde entier que je m’applique à faire dialoguer ensemble" explique-t-elle avant d’en appeler à la mixité et au possible "vivre-ensemble". Et tandis qu’elle nous fait naviguer entre les œuvres, elle conclut "c’est la créativité qui rend tout possible, regardez ces artistes, regardez les matériaux qu’ils utilisent, avec parfois de simples déchets trouvés dans la rue, ils créent des œuvres majestueuses et qui s’accordent merveilleusement entre elles. Je pense réellement que la créativité participe au problem solving en général et qu’elle peut tout résoudre".

"À quoi bon réaliser une plus-value sur un artiste puisqu’avec le fruit de la vente on ne sera plus en mesure de se l’offrir à nouveau."

Pour l’apéritif, elle a prévu du champagne qu’elle nous sert dans des coupes en nous désignant des chaises où nous asseoir. Ces chaises, c’est elle qui les customisait 30 ans plus tôt, en ajoutant des pâtes (non cuites) entre deux couches de plexiglas pour décorer le siège qu’elle trouvait un peu terne. "Il n’y a rien à faire, l’uniformité me paralyse» déclare-t-elle avant d’ajouter que l’originalité fait véritablement partie de son ADN. Les pièces qu’elle préfère dans sa collection? "On ne demande pas à une mère lequel de ses enfants elle aime le plus", réplique-t-elle en remplissant les verres.

Aucune vente d’œuvre, jamais

Ce qui est certain en revanche, c’est qu’elle n’a jamais rien vendu. "Cela n’a aucun sens. À quoi bon réaliser une plus-value sur un artiste puisqu’avec le fruit de la vente on ne sera plus en mesure de se l’offrir à nouveau. Et si l’objectif est de gagner de l’argent, ce n’est pas en revendant des œuvres d’un jeune artiste qu’on devient riche."

Galila Barzilaï connaît les bénéfices de l’art sur la santé, qu’elle soit mentale ou physique ©Antonin Weber / Hans Lucas

Du coup, elle a choisi de garder toutes ses œuvres pour qu’elles se "renforcent" avec pour objectif de les "partager". Par conséquent, la situation actuelle où les visites de groupes sont interdites lui pèse un peu, d’autant qu’elle sait les bénéfices de l’art sur la santé, qu’elle soit mentale ou physique. L’autre jour en effet, une connaissance est arrivée au P.O.C. déprimée et tout courbée pour en ressortir métamorphosée, presque transfigurée. Durant 3 heures en effet, Galila l’avoue, elle lui avait fait "tout son cinéma".

Elle n’oserait pas se plaindre de la situation actuelle, elle s’excuse d’avance de la comparaison franche, mais "la Covid, ce n’est pas Auschwitz non plus. Comparé à la guerre, nous sommes des générations 'chocolat' pour qui les privations ne sont que momentanées".

"Je fais partie de cette catégorie d’indépendant qui n’ont pas droit aux aides, je ne suis pas une victime de première ligne de la crise, mais bien une victime collatérale."

Elle, en tous cas, ne se plaint pas même si son activité professionnelle pâtit de la situation économico-sanitaire comme tout le monde. "Je fais partie de cette catégorie d’indépendant qui n’ont pas droit aux aides, je ne suis pas une victime de première ligne de la crise, mais bien une victime collatérale. Je vis de mes loyers et par les temps qui courent, qu’ils s’agissent de mes locataires restaurateurs ou des commerçants, presque personne ne sait payer son loyer."

Faire le gros dos

En attendant, comme pour tous les propriétaires, les charges continuent à tomber alors GalilaBarzilaï nous explique avoir contracté un prêt auprès de la banque pour tenir sans loyer jusqu’à la reprise. Pour elle, pas question d’expulser, "moralement déjà" on ne fait pas ça à des locataires fidèles et irréprochables, "humainement" car ce n’est pas dans ses principes et enfin "pragmatiquement", pour mettre qui à la place? La crise est la même pour tout le monde, alors à quoi bon s’exposer à des frais inutiles. "Alors je fais le dos rond en attendant que ça passe", termine-t-elle alors en même temps que sa coupe de champagne.

Les 5 dates clés de la "chasseuse-chineuse de jeunes artistes"

  • 1966: En Israël, j’entre à l’armée et je deviens adulte et citoyenne. Quelques semaines après mon arrivée, la guerre des 6 jours éclatait.
  • 1979: Le décès de mon père à 57 ans, ce jour-là je deviens la cheffe de ma famille. Enfant, je l’avais entendu dire "Je pourrais toujours compter sur Galila".
  • 2004: Le décès de Jacques, mon mari, un point de rupture et de déchirement, avant d’accéder à une forme de renaissance.
  • 2005: J’achète ma 1re œuvre contemporaine "Why" de Tom Fowler, le jour de l’anniversaire de la mort de mon mari, comme un écho avec mon état d’esprit du moment.
  • 2049: Pour mes 100 ans, j’ai prévu de me marier avec un ami de 20 ans plus jeune, de connaître ma première cuite, de fumer mon premier pétard et d’enfin faire ma première injection de botox.

Que buvez-vous?

  • Apéro: Très souvent du champagne, cependant tout dépend du pays où je me trouve, à Cuba par exemple, je prendrais un Mojito.
  • À table: Toujours du vin rouge, je n’ai pas de connaissances en la matière, c’est mon palais qui reconnaît ce qui est bon ou non.
  • Dernière cuite: Jeune mariée, je décide de cuisiner pour mon mari qui sans ménagement me dit que c’est "dégueulasse". Par dépit, j’ai bu plus qu’il ne fallait avant de finir par m’endormir sur mon verre et de m’ouvrir très légèrement le front.
  • À qui aimerait-elle offrir un verre: Sans hésiter, à Simone Veil, une femme remarquable, j’admire sa résilience et sa droiture. J’aime beaucoup Françoise Giroud aussi, je possède une œuvre qui les rassemble toutes les deux.

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