Haut lieu de la culture underground bruxelloise, le squat 123 est vendu

©Dieter Telemans

C'était le deal passé avec la Région wallone qui détient le 123 de la rue Royale, à Bruxelles. Si le bâtiment était vendu, il faudrait partir. Mais la loi anti-squat, adoptée en 2017, complique l'occupation précaire de bâtiments vides, sauf pour y loger un atelier d'artistes ou un projet socio-culturel. Une situation que dénoncent les habitants du squat 123, qui revendiquent le droit au logement et leur expertise en matière de vivre-ensemble et de culture.

>dernières activités du 123 - Occupations précaires: la Communa

Huit étages, des chambres, des bureaux, des ateliers, une bibliothèque, un espace de fête et une soixantaine de personnes qui, d’ici octobre, vont devoir trouver une nouvelle alternative pour se loger. Le 123, haut lieu de la culture alternative bruxelloise depuis onze ans, mais aussi et surtout lieu de vie pour des personnes de tous horizons, va fermer ses portes dans une centaine de jours. Si la clôture de ce lieu n’est pas en rapport direct avec la nouvelle loi anti-squat (lire ci-contre), c’est l’avenir de ses habitants et la dynamique de l’occupation précaire qui s’en ressentent.

L’ASBL Woningen 123 existe depuis 2003, fédérant à l’époque des personnes provenant de différents lieux d’occupation bruxellois. Occuper un bâtiment c’est "d’abord un acte de s’approprier un lieu, de dire: ‘Nous, on n’attend pas, on occupe’. Dans un second temps, il y a un accord avec le propriétaire", explique Koen, l’un des habitants du squat. Cet accord avec la Région wallonne (la propriétaire) stipulait également que les habitants devraient quitter les lieux en cas de vente.

"D’abord, on habite ici. Et puis de la culture en ressort, de la fête aussi. Mais tout simplement parce que c’est aussi ça la vie."

C’est aujourd’hui le cas. Cette association continue néanmoins d’exister sur des principes d’autonomie, d’autogestion, de participation et de solidarité. En entrant au 123 rue Royale, on voit comment ces principes ont concrètement imprégné l’espace, que ce soit par la diversité des gens qu’on y rencontre, par les impressionnantes fresques murales ou simplement par les messages écrits parfois à même le mur. "Si tu regardes les murs, tu verras que chacun s’exprime. Il y a des messages qui interpellent, il y a parfois des conflits. Il y a de tout. C’est aussi un lieu de tensions, tout le monde n’est pas d’accord."

Le 123 a une réputation de haut lieu culturel, mais une partie de ses habitants aimerait surtout qu’il soit reconnu pour son expertise et son expérience en matière de logement et de création de lien social. ©Dieter Telemans

En effet, le 123 est un laboratoire où les idées, les luttes et les modes de vie se croisent pour s’entremêler ou parfois s’entrechoquer. "Il y a des gens qui se détestent. Il est arrivé qu’il y ait de la violence. Mais avec le temps, on a réussi à ce que ces choses s’apaisent. On a trouvé une manière de pacifier le vivre-ensemble", nous dit Adrien, coprésident de l’association. C’est justement ce vivre-ensemble qui semble être la priorité, le mot d’ordre. Un vivre-ensemble qui existe et évolue par les rencontres, les discussions et l’organisation, toujours mouvante (notamment grâce aux réunions hebdomadaires ou aux assemblées générales).

Se loger d’abord, créer ensuite

Depuis sa naissance, Woningen 123 a comme priorité absolue le droit au logement. ©Dieter Telemans

Pour les gens qui n’y habitent pas, le 123 est aussi connu pour ses soirées que pour sa vitalité culturelle. Mais comme l’explique Koen: "D’abord, on habite ici. Et puis de la culture en ressort, de la fête aussi. Mais tout simplement parce que c’est aussi ça la vie. Toute la culture qui émerge est très liée au fait qu’on habite cet endroit." Depuis sa naissance, Woningen 123 a comme priorité absolue le droit au logement. La dynamique créative de l’endroit est plus souvent expliquée comme une manière de créer un tissu social. Ce sont les aspirations et les idées de chacun qui vont peu à peu se consolider sur des projets particuliers et participer à une vie commune.

Fabienne, qui s’est installée au 123 après le départ de son fils, pour préserver le lien social, nous explique aussi que le nombre impressionnant d’activités et d’ateliers permet une bonne dynamique entre les habitants et une manière intéressante de se lier aux autres. "Pour moi, ça a tellement bien fonctionné que j’y ai rencontré mon homme", s’amuse-t-elle. Cette jonction intime entre la culture et la vie sociale est ce qui semble le plus menacé par les nouvelles dynamiques de l’occupation précaire, notamment depuis la loi anti-squat.

Loi anti-squat: l’art, oui; le social, non

Adoptée le 18 octobre 2017, la loi dite "anti-squat" prévoit de criminaliser la pratique du squat. L’occupation de bâtiments vides était jusqu’alors illégale et appartenait au domaine du droit civil. Elle est à présent criminelle et échoit désormais au droit pénal.

 Une trentaine d’associations, dont la Communa et Woningen 123, ont déposé un recours, estimant que cette loi allait à l’encontre du droit au logement, au profit du droit à la propriété. L’occupation précaire semble donc aujourd’hui plus figée.

D’aucuns incriminent même le "city marketing" de Bruxelles, décrite en 2015 comme "le nouveau Berlin" par le New York Times, privilégiant les occupations artistiques aux dépens des occupations sociales ayant le logement comme priorité et la culture comme conséquence.

Le 123 a une réputation de haut lieu culturel, mais une partie de ses habitants aimerait surtout qu’il soit reconnu pour son expertise et son expérience en matière de logement et de création de lien social. Certains acteurs leur reconnaissent ces qualités, comme Infrabel (le gestionnaire de l’infrastructure du réseau des chemins de fer) qui les a contactés pour occuper certains de leurs bâtiments jusqu’alors inutilisés. L’avenir concret des habitants du 123 n’en est pas pour autant facilité et une inquiétude plane sur la possibilité de pouvoir reconstruire un tel projet. "La loi anti-squat c’est un peu la mort de la diplomatie, commente Koen. Avant, on occupait un lieu et puis, très vite, on pouvait négocier avec le juge et le propriétaire. C’était une manière de trouver un accord. Aujourd’hui, ça ne peut plus exister."

Dynamique des occupations

"Si tu regardes les murs, tu verras que chacun s’exprime. Il y a des messages qui interpellent, il y a parfois des conflits. Il y a de tout. C’est aussi un lieu de tensions, tout le monde n’est pas d’accord", témoigne Koen. En effet, le 123 est un laboratoire où idées et modes de vie se croisent et s’entrechoquent. ©Dieter Telemans

Paradoxalement, Bruxelles connaît une dynamique favorable aux occupations précaires. La Communa est un exemple d’associations qui profitent de ce développement en faisant le pont entre les propriétaires de bâtiments vides et ceux qui ont besoin d’espaces (en contrepartie d’un investissement dans un projet). Pour créer des projets culturels et/ou pour y habiter. "Concrètement, la loi anti-squat ne nous touche pas, puisque les propriétaires sont d’accord qu’on occupe les lieux avant même qu’on les occupe", explique Sam, l’un des fondateurs de la Communa. Juriste de formation, il précise son désaccord avec la loi anti-squat et sa relative inutilité au regard de l’arsenal juridique que détient déjà le propriétaire. Si ce type de projets continuera à fonctionner, une inquiétude plane quant à la normalisation et la récupération de l’occupation précaire.

©Dieter Telemans

"Quand on demande d’avoir un atelier d’artiste, il n’y a pas de souci… ça fait bien. Mais quand on parle de précarité, de logements, on nous répond qu’on ne veut pas de problèmes dans le quartier", regrette ainsi Adrien, de l’ASBL Woningen 123. Et même si la Communa subit moins les conséquences de cette nouvelle loi, Sam explique que "sans les habitants du 123, qui nous ont montré que c’était possible, et sans toute cette pratique du squat, on n’en serait pas là aujourd’hui. Ce sont eux qui ont permis la dynamique actuelle". Reste à savoir si, à l’avenir, l’occupation précaire arrivera à préserver la vitalité sociale et culturelle du 123 après sa disparition.

Infos: dernières activités du 123 - Occupations précaires: la Communa

Vidéo de la cage d'escalier enluminée du 123


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