interview

Judith Butler: "L’idée de ‘résilience’ est une plaisanterie cruelle, un jargon néolibéral"

Judith Butler, la grande penseuse du genre. ©©Basso Cannarsa/Opale/Leemage

Judith Butler, la philosophe américaine qui a posé les bases des "gender studies", est dans L’Echo à l’occasion de la sortie aux PUF d’un passionnant livre d’entretiens: "Le vivable et l’invivable".

L’une des plus influentes philosophes américaines de ces dernières décennies, ses travaux n'ont cessé d’interroger les questions de vulnérabilité, de deuil et de précarité. En 1990, Judith Butler écrit «Trouble dans le genre», l’ouvrage qui la rendra célèbre et qui posa les bases des gender studies outre-Atlantique.

Également professeure à l'Université de Berkeley (et docteure honoris causa de l'Université de Liège), elle revient aujourd’hui dans un passionnant entretien avec le philosophe français Frédéric Worms, «Le vivable et l'invivable» (PUF), sur la question des vies vulnérables: «Lorsque les structures dont nous dépendons nous font défaut, nous défaillons et tombons à notre tour». Leur dialogue, enregistré en 2018 à l'École Nationale Supérieure, en pleine crise migratoire aux portes de l’Europe, résonne particulièrement après une année marquée par une pandémie meurtrière.

Dans votre nouvel ouvrage, vous examinez avec Frédéric Worms comment des personnes peuvent être forcées de vivre des existences invivables. Comment définissez-vous ce concept?

Une vie est invivable lorsque les conditions de base de ce qui rend sa vie vivable ne sont pas réunies: cela inclut un toit, l’accès aux soins, et l’éducation. Cela comprend aussi d’avoir des droits qui nous protègent contre la violence et l’exclusion. Nous nous posons parfois cette question existentielle: est-ce que ma vie est vivable? Mais c’est aussi une question d’ordre social, de celles qui se rapportent à notre vie commune.

En quoi la pandémie de Covid-19 a révélé, voire exacerbé les dysfonctionnements de nos sociétés?

L’accès inégal à des soins de qualité est le premier et le plus important des problèmes. Nous le percevons de manière locale et globale. C’est un problème car, premièrement, de nombreuses personnes n’ont pas accès aux soins et les infrastructures ne sont pas assez robustes pour répondre à la demande, comme en Inde par exemple. Mais aussi du fait que des problèmes de santé sur le long terme, les comorbidités, rendent certains groupes de personnes plus vulnérables à une maladie grave et à la mort.

"Quand les gouvernements ont dit aux gens de se confiner, ils ont présumé que tout le monde avait un toit, un abri sûr, alors que ce n’est certainement pas le cas."
Judith Butler
Professeure à Berkeley

Par ailleurs, l’industrie des vaccins, guidée par la loi du marché, a inondé les États-Unis avec des vaccins américains tandis que d’autres pays n’en ont toujours pas reçu. Des sujets comme ça ne devraient pas être gouvernés par le marché. Il devrait y avoir un accès global, un accès égalitaire. Quand les gouvernements ont dit aux gens de se confiner, ils ont présumé que tout le monde avait un toit, un abri sûr, alors que ce n’est certainement pas le cas.

Vous appelez à un monde guidé par une égalité radicale: à quoi cela ressemblerait-il?

Mon raisonnement est que beaucoup d’habitants des pays riches pensent que leurs vies ont de l’importance, et qu’elles représentent voire incarnent les valeurs de la vie humaine. Si nous maintenons ce principe que toutes les vies sont également précieuses, nous devons alors nous départir des différences de valeur que la nationalité ou la culture introduisent entre ces vies. Si nos politiques publiques appliquaient ce principe, alors elles refuseraient de discriminer ceux qui sont généralement négligés par les établissements de santé.

En Europe, il faudrait par exemple s’interroger sur la façon dont les inégalités raciales imprègnent notre idée même de l'humain et de la valeur de la vie humaine. Et alors que nous sommes tenus de donner la même valeur à toutes les vies humaines, nous devons aussi repenser la place centrale de l’humain dans notre conception du vivant. La vie humaine est étroitement liée à la vie animale, aux processus vivants et à l’environnement. Et l’arrêt (dans le sens de la cessation) de la destruction climatique est la condition nécessaire à tout mouvement social de notre époque.

Dans votre entretien, vous critiquez le concept de résilience et dites qu’il "renie et supprime la réalité de la souffrance".

Si nous affirmons que tous les humains sont résilients, ou si nous encensons la résilience, cela implique que ceux qui n’en font pas la démonstration, manqueraient de vertu morale, ou d’esprit d'entreprise. Beaucoup de gens se trouvent dans une situation où leur vie est brisée, sans réparation possible. Et l'idée de «résilience» est comme une plaisanterie cruelle, un jargon néolibéral qui sert à finalement nier à quel point il est invivable d'être apatride, pauvre, ou sans logement, d'être incarcéré ou détenu sans espoir de sursis.

Evaluer l’esprit critique: discours de Judith Butler, docteure honoris causa de l'Université de Liège

À propos du deuil comme outil pour discerner comment nos sociétés classent certaines vies comme ayant plus de valeur que d’autres, vous avez écrit: "Une vie qu’on ne peut pas pleurer est une existence dont on ne peut faire le deuil car elle n’a jamais vraiment vécu, c’est-à-dire qu’elle n’a jamais vraiment compté comme une vie du tout". Qu’est-ce qui vous a poussé à examiner ces questions qui traitent de la perte de l’autre?

J’ai commencé à m’intéresser à l’inégale distribution du deuil lors de la crise du Sida aux États-Unis. Comme on le sait, à l’échelle de la planète, cette crise n’est pas terminée. Le fait que beaucoup de gens de la zone Euro-Atlantique considèrent que la crise du Sida s’est achevée signifie que nous ne considérons pas ce problème à l’échelle mondiale. Cette crise a été déplacée en Afrique, donc elle peut paraître terminée pour certains dans le Nord, mais elle ne l’est pas pour tout le monde. Il y avait une véritable lutte aux États-Unis, dans les années 80 et 90, pour gagner le droit d’être ouvertement pleuré, commémoré.

"Si nous maintenons ce principe que toutes les vies sont également précieuses, nous devons alors nous départir des différences de valeur que la nationalité ou la culture introduisent entre ces vies."
Judith Butler
Professeure à Berkeley

Quand le Sida est apparu, beaucoup d’homosexuels, de travailleurs du sexe et de toxicomanes étaient humiliés, ou blâmés d’avoir contracté la maladie. Le deuil de leurs morts n’a pas existé dans la société dominante. Les manifestations de l'époque étaient autant un acte de deuil que d’indignation. Ces deux sentiments se sont mués en une demande de justice, et une demande de traitements médicaux, donnant l’opportunité à ces personnes de vivre.

Vous êtes connue pour votre livre "Trouble dans le Genre" (paru en 1990, aux Éditions La Découverte et traduit en français, en 2005), dans lequel vous expliquez que le genre est "performatif". Pouvez-vous nous expliquer ce concept et en quoi a-t-il été perçu comme transgressif?

Le livre a été publié fin 1989, et écrit autour des années 1987-88. Je prenais déjà part aux mouvements féministes et LGBTQI à cette époque, et je cherchais à intégrer ma réflexion académique à mes engagements.  Nous avons tendance à reproduire certaines normes qui nous limitent dans la façon dont nous vivons notre genre, mais certaines personnes s’affranchissent de ces normes, et y compris du sexe qui leur a été assigné à la naissance. Cela peut paraître «subversif» dans des contextes où il est entendu que le travail que vous faites, votre vie amoureuse, ou même la manière dont vous marchez ou parlez résulteraient forcément de quelque chose appelé le «sexe naturel».

Conversation entre Judith Butler et Lauren Bastide (VO anglaise)

Aux États-Unis, un certain nombre d’États discutent ou votent des lois qui ciblent les personnes transgenres dans le sport, ou cherchent à leur rendre l’accès aux soins plus difficile. Comment voyez-vous ces réactions hostiles anti-trans, et qu’est-ce que cela dit du travail qu’il reste à faire pour construire une société plus tolérante?

Nous devons probablement être plus que juste tolérants. Il faut affirmer et soutenir les vies trans. Bannir des athlètes trans des compétitions, c’est dire d’une certaine manière qu’il y a une classe de personnes qui ne pourront jamais faire du sport. Ce type de décision produit une inégalité radicale. Si les législateurs peuvent bannir les personnes trans des compétitions sportives, ils peuvent aussi les bannir de la sphère publique, comme cela a été tenté en Pologne. Le mouvement anti-genre, dont le mouvement anti-trans est issu, est une tendance fasciste qui soutient les régimes autoritaires de notre époque.

"Je considère qu’il y a une crise à partir du moment où l'État, sur lequel vous comptez en termes de recommandations et de dispositifs de santé, est un également celui qui vous surveille, vous emprisonne et utilise la violence."
Judith Butler
Professeure à Berkeley

On parle beaucoup du monde "post-Covid" et à quoi il pourrait ressembler. Pensez-vous que cette crise nous changera véritablement? Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir aujourd’hui?

Nous avons peut-être déjà changé, en reconnaissant que notre vulnérabilité et nos capacités de soin sont partagées avec les autres, quelle que soit notre origine ou notre nationalité. Hélas, la hausse du nationalisme et du racisme dans de nombreux pays a aussi été alimentée par la pandémie. Je considère qu’il y a une crise à partir du moment où l'État, sur lequel vous comptez en termes de recommandations et de dispositifs de santé, est un également celui qui vous surveille, vous emprisonne et utilise la violence. Et je crains que cette contradiction ne fasse que s’accentuer. Mais en même temps, une forme d’interconnectivité a émergé au cours de la pandémie: il faut espérer qu’une solidarité globale puisse émerger et renverser les régimes autoritaires et leurs soutiens.

Du féminisme à l’heure du genre

Quelle est votre vision du féminisme? Peut-on être féministe et exclure les personnes trans?
Je ne crois pas que le féminisme puisse exclure les personnes trans sans détruire sa propre ambition d’être un mouvement pour l’égalité, la non-violence, la liberté et la justice.

Les États-Unis ont récemment commémoré le premier «anniversaire» de la mort de George Floyd, un Américain noir dont le meurtre par un policier blanc a choqué le monde entier. Dans ce cas, la mort de cet homme a déclenché un mouvement de justice globale. Est-ce que le deuil peut aussi être un outil de justice sociale?
Les manifestations Black Lives Matter ont été, assurément, dans tous les cas, une manifestation publique de d’acte de deuil. C’était plus compliqué avec la pandémie, mais pas impossible. Aucune de ces vies n’auraient dû être perdues. Elles sont dorénavant commémorées, mais l’indignation morale que ces pertes ont suscité a pu être diffusée et communiquée.

Livre d'entretiens

«Le vivable et l’invivable»
Judith Butler et Frédéric Worms

Note de L'Echo: 5/5

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