L'animal a-t-il des émotions? Et des sentiments?

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La joie, l’attachement, la souffrance… Les émotions animales sont aujourd’hui devenues un thème de recherche très en vogue. En perçant peu à peu ce mystère, la science fournit un argument de poids à l’antispécisme, susceptible de modifier radicalement notre rapport à l’animal.

La semaine dernière, un nouveau parti unifié et bilingue a fait son apparition sur la scène politique belge. En s’attelant à mettre la question des droits des animaux au centre du débat, Dier-Animal, est le signe de la politisation accrue de la question animale et de son impact sur l’opinion publique. Dier-Animal s’inscrit dans un mouvement mondial en pleine expansion. L’industrie agro-alimentaire et la distribution sont loin de prendre le sujet à la légère. Dernièrement, le groupe Delhaize a fait savoir dans un communiqué sa volonté de s’investir dans le bien-être animal. C’est un constat: le mouvement antispéciste ne cesse de prendre de l’ampleur. En France, sa figure de proue est le journaliste Aymeric Caron. Aux États-Unis, le livre de Jonathan Safran Foer "Faut-il manger les animaux?" a été un véritable phénomène littéraire et culturel.

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Derrière les enjeux idéologiques qui animent ces différents acteurs, c’est une question philosophique et scientifique qui se profile à l’horizon. Dans un ouvrage collectif récent intitulé "La Révolution antispéciste", les auteurs proposent cette définition du spécisme: "Le spécisme peut être défini comme l’idée selon laquelle l’espèce à laquelle appartient un être vivant constitue en soi un critère de considération morale". Par analogie avec le racisme et le sexisme, le spécisme se présente donc comme une idéologie qui estime que la vie, les intérêts ou la souffrance des autres animaux comptent moins parce qu’ils appartiennent à une autre espèce. La hiérarchie entre les espèces justifie dès lors la supériorité de l’être humain sur les animaux et permet une exploitation sans limite de ces derniers. La lutte contre le spécisme a ainsi pour objectif d’étendre le principe d’égalité au monde animal.

Le terme "spécisme" a été inventé par le psychologue britannique Richard Ryder. Observant les expériences sur les animaux dans les laboratoires, il remarque que les arguments moraux empêchant l’utilisation de personnes pour tester des médicaments – la douleur, les effets indésirables, l’absence de consentement – ne s’appliquent plus à partir du moment où l’on recourt à des animaux.

L’antispécisme repose donc sur une idée très simple: quelle considération accordons-nous à autrui? Comme nous ne sommes pas les seuls animaux à ressentir la douleur, le champ de cette question morale dépasse largement les frontières de l’humanité. Le spécisme touche autant à la question du végétarisme, du véganisme, de l’écologie que de la mondialisation.

L’antispécisme repose sur une idée très simple: quelle considération accordons-nous à autrui?

En 1975, le philosophe australien Peter Singer publie "La libération animale". "Je soutiens qu’il ne peut y avoir aucune raison hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité aux membres des autres espèces."

Depuis, de nombreux intellectuels lui ont emboîté le pas. Le philosophe français Jacques Derrida a publié "L’animal que donc je suis", évoquant une véritable guerre entre l’homme et l’animal, comparant l’abattage industriel aux camps de concentration. Plus récemment, la philosophe française Corine Pelluchon a fait paraître un "manifeste animaliste".

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Le statut de l’animal au sein des grandes civilisations a oscillé entre deux conceptions: l’animal-homme et l’animal-objet. La conception de l’animal-homme repose sur des rapprochements confus. Pendant longtemps, en observant le comportement de l’espèce humaine et en le comparant à celui d’espèces relativement proches (principalement les mammifères et les oiseaux), les hommes ont cru à une identité avec l’animal. Par exemple, au Moyen âge, on pratiquait des procès d’animaux. Lorsqu’un animal avait blessé ou tué un homme, il était susceptible d’être conduit devant les tribunaux et défendu par des avocats. S’il était jugé coupable, il pouvait être pendu en public.

Cette conception a également imprégné les religions. Les animaux divinisés pullulent dans les religions de l’Egypte, de l’Inde, de l’Amérique et de la Grèce antique. Les dieux sont souvent un drôle de mélange entre hommes et animaux, comme Ganesh chez les Indiens, Pan chez les Grecs.

L’âme de l’animal?

Législation | Les animaux, des êtres sensibles

L’année dernière, le gouvernement wallon a adopté un décret qui reconnaît les animaux comme des êtres sensibles. Sur ce point, la Belgique est en retard par rapport à la France, l’Allemagne et le Luxembourg, même si la cruauté envers les animaux est punie par la loi. Les animaux pourraient ainsi ne plus être considérés comme de simples biens et acquérir à terme le statut de sujet. Quoi qu’il en soit, les droits de l’animal devraient différer de ceux des personnes morales par le fait même de leur sensibilité, qui nécessite des mesures particulières.

En même temps, ces droits ne pourraient être défendus que par des médiateurs humains, comme c’est le cas pour certaines personnes incapables de se représenter elles-mêmes (un nouveau-né, par exemple). Quant au contenu précis de ces droits, selon qu’il s’agit d’animaux sauvages ou domestiqués, d’animaux évolués ou non, d’animaux présents en nombre suffisant ou en voie de disparition, la tâche du législateur s’avère titanesque. Il devra jongler entre le droit à la vie, à la liberté et à l’intégrité. Reste également la question de la violence qui s’exerce entre les animaux. Faut-il empêcher un lion de s’en prendre à une gazelle? Certains antispécistes vont jusqu’à défendre cette position. Pour d’autres, l’objectif principal est de mettre fin aux violences faites aux animaux dans le contexte de l’industrie agro-alimentaire.

 

Habituellement, on impute à Descartes et à ses successeurs la conception moderne de l’animal-objet. Pour Descartes, défenseur d’un dualisme entre l’âme et le corps, le corps est une machine, un système matériel connaissable par la science. Mais l’homme possède une âme, pas l’animal. La conséquence de ce principe est terrible: l’homme peut traiter les animaux comme des entités dépourvues de sensibilité. Les animaux sont des objets, de vulgaires choses.

D’un point de vue économique, la société de consommation a intégré ces thèses en faisant de l’animal-objet, un animal-marchandise. Il en va de même pour les textes juridiques qui, hormis quelques exceptions, s’en tiennent au statut d’objet pour qualifier l’animal (voir encadré).

Même si le modèle de l’animal-objet reste encore omniprésent dans nos sociétés occidentales, une autre conception, en phase avec les avancées scientifiques contemporaines, a vu le jour: celle de l’animal-sensible. En ouvrant le dictionnaire du comportement animal de Mac Farland, qui date de 1990, on pouvait déjà lire à la référence "émotions": "l’une des principales différences entre l’émotion humaine et l’émotion animale, est que, si les êtres humains connaissent une grande variété d’émotions (…), les animaux, eux, n’en ressentent que très peu (…). L’animal n’a, semble-t-il, que des émotions qui correspondent à certains problèmes de survie et pour lesquels la pression d’adaptation est extrêmement forte."

Aujourd’hui, la science va beaucoup plus loin, grâce notamment à l’apport des nouvelles technologies et au perfectionnement des techniques. Plus personne ne nie aujourd’hui l’importance de l’émotion. Il est désormais communément admis qu’elle est présente à tous les niveaux de notre activité réflexive, motrice et sociale.

La danse des baleines est-elle l’ébauche d’un sentiment amoureux?

Les progrès de la connaissance scientifique ont ainsi démontré l’extraordinaire ressemblance du fonctionnement des corps animaux et humains. Dans tous les domaines, que ce soit la génétique, la physiologie, la pathologie, la psychologie, et même la culture, la frontière entre l’homme et l’animal semble disparaître au fur et à mesure. Ceci est d’autant plus vrai en ce qui concerne la capacité à éprouver de la douleur.

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik s’est intéressé à ces questions. "Des études canadiennes ont ainsi montré la détresse et le traumatisme des vaches séparées de leur veau et menées dans des salles de traite le lendemain même de la naissance de leur petit." Il ajoute: "des techniques de plus en plus novatrices sont désormais en cours pour évaluer la souffrance chez une grande variété d’animaux dont les crustacés, les insectes, les céphalopodes comme les pieuvres, dont on sait qu’elles sont capables d’apprentissage et d’attachement."

Le neurobiologiste Robert Dantzer a même démontré que les animaux peuvent souffrir de folie lorsque l’homme leur impose des conditions de vie telles qu’ils ne peuvent plus adopter un comportement naturel. Dans un autre registre, le biologiste Bernd Würsig a observé le comportement des baleines au large de l’Argentine. Elles se caressent doucement, s’enlacent et entrelacent leurs nageoires avant l’accouplement. Impossible de ne pas voir là une forme d’étreinte ainsi que l’ébauche d’un sentiment amoureux.

Si on ne peut plus contester que les animaux disposent d’un certain registre émotionnel, la question est celle-ci: quelle est la nature exacte des sentiments qu’ils éprouvent, et dans quelle mesure ces émotions peuvent être comparées aux nôtres? N’y a-t-il pas un risque d’anthropomorphisme? Bien que la tendance à humaniser le comportement des animaux soit naturelle, elle peut être évidemment source d’erreurs.

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En 2015, une vidéo a refait surface sur les réseaux sociaux. La scène se passe dans un zoo: un enfant est tombé dans la fosse des gorilles et s’est évanoui. Contre toute attente, on y voit un gorille prendre attention à l’enfant, s’approcher de lui, le toucher, comme s’il s’agissait de l’un des siens. Est-ce la démonstration de la présence d’un sentiment de compassion ou d’altruisme chez nos lointains cousins?

Selon le neurologue Antonio Damasio, il faut bien distinguer les émotions et les sentiments. "Les émotions sont des manifestations visibles ou détectables dans le corps (par dosage d’hormones ou par enregistrement des ondes); les sentiments, eux, sont des images mentales, donc cachées."

L’émotion suscite donc une réaction chimique dans le corps. Le sentiment est l’idée de l’émotion, sa représentation. Une émotion peut devenir un sentiment à partir du moment où nous pouvons établir un lien entre ce qui survient dans notre corps et ce qui provoque cette transformation.

En d’autres mots, l’émotion devient sentiment dès lors qu’il est possible pour le sujet d’identifier les causes et les effets. Par exemple, un escargot n’a pas les caractéristiques anatomiques suffisantes pour percevoir les changements qui se produisent dans son corps. "Pour savoir si tel ou tel animal éprouve ou non des sentiments, il faudrait pouvoir vérifier si, dans son cerveau, il existe une cartographie de son organisme, comme c’est le cas chez l’humain", précise Antonio Damasio.

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Ce qui veut dire que certains animaux développent une conscience, une forme de comportement moral plus élaboré: la culpabilité du chien qui a fait une bêtise, le gorille qui bombe le torse pour exprimer sa fierté ou son orgueil, etc. Comme l’explique Boris Cyrulnik, "dans les années 1970, l’expérience réalisée par Gordon Gallup a fourni une parfaite illustration du phénomène de la reconnaissance de soi. Une tache de peinture a été déposée sur le sourcil d’un grand singe endormi. À son réveil, confronté à son reflet, celui-ci a directement porté la main à son sourcil: il avait conscience de lui-même. Cette expérience a été depuis répétée avec d’autres espèces."

Toutefois, les scientifiques estiment que les sentiments humains sont plus complexes parce que notre cerveau peut se créer une certaine image du passé et du futur. Le neurobiologiste Jean Didier Vincent distingue quant à lui les "émotions primordiales" – l’amour, le désir – des émotions ordinaires, "celles que partagent les êtres humains et les animaux supérieurs". "Les émotions primordiales constituent le propre de l’homme, passant par les instances du désir et de la conscience partagée."

C’est pourquoi l’homme peut éprouver une joie qu’il qualifiera d’"intense" ou une tristesse qu’il nommera "profonde", car cette émotion s’inscrit dans une histoire (et aussi une histoire commune), elle est toujours en relation avec ce qu’il a vécu, ce qu’il va vivre et ce qu’il veut vivre. Outre cette différence, subsiste l’épineuse question du langage. Si le silence de l’animal n’empêche pas une certaine communication, il est clair que le langage permet à l’homme de donner une dimension plus riche à son expérience sensible.

L’antispécisme n’a pas encore gagné la bataille politique et juridique, mais il semble bien qu’il soit en passe de remporter la bataille scientifique. À mesure que nous nous efforçons de regarder les animaux autrement, notre compréhension de nous-mêmes s’affine, nous révélant par la même occasion la face la plus sombre de l’humanité. Tel est l’horizon de l’antispécisme: tout humanisme se doit d’intégrer l’animal à son projet, sous peine d’apparaître désormais inhumain.

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