L'Indiana Jones belge qui apprécie les Helvètes

©MEG, B. Glauser

Conservateur de la section ethnographie à Tervuren onze années durant, Boris Wastiau a émigré au Musée Ethnographique de Genève en 2007 dont il est devenu directeur un an plus tard. Directeur ravi puisqu’il dispose désormais d’un tout nouvel outil ouvert voici tout juste un an. Il nous explique son parcours parfois tumultueux, sa vision de l’anthropologie, les différences entre "peuples" belges et suisses…

Né à Charleroi, mais ayant grandi d’abord dans la région de Namur, Boris Wastiau prend très tôt goût au voyage, son père devenant coopérant dans ce qui était encore le Zaïre. Le jeune homme développe une passion pour l’anthropologie notamment de terrain qu’il pratiqua avant de devenir aujourd’hui un homme de musée… "Cela fait cinq ans qu’à Genève nous travaillons à la construction d’un nouveau musée, ouvert voici juste un an. À présent que ce gros chantier est finalisé, je reprends un poste à l’université locale dans le domaine africaniste qui, j’espère, me ramènera prochainement sur le terrain."

Pour rejouer les Indiana Jones?
C’est souvent moins romantique qu’on ne l’imagine...

©MEG, B. Glauser

Certes, mais j’ai lu que vous avez contribué à faire l’inventaire des musées du Congo, ce qui en soi ne devait pas être une sinécure…
Effectivement et cela s’est mal terminé. J’ai dû mettre fin à ces travaux en mai 2005, suite à des pressions assez violentes sur place, mon dernier séjour à Kinshasa ayant duré moins de 24 heures. J’ai débarqué avant de me voir signifier, par l’entremise de quatre colosses qui m’ont embarqué et reconduit à l’aéroport, de ne plus remettre les pieds sur place. Cela a marqué la fin de notre coopération (il rit).

Sur base de quels motifs?
Ma collègue de la section d’ethnographie du musée de Tervuren et moi-même œuvrions, depuis la chute de Mobutu, à l’inventaire des collections des musées nationaux du Congo à Kinshasa. Un travail qui a démontré qu’au moins 60% de la collection ont été dérobés.

Je me contentais de signaler ces disparitions aux gens censés détenir ces objets: personne n’a jamais voulu intervenir dans cette affaire… Quand ce genre de mésaventure survient, vous vous posez vraiment la question de savoir si tout cela en vaut la peine. Nous n’étions pas là pour jouer les Indiana Jones, une Arche d’Alliance à la clé…

Souhaiteriez-vous revenir à Tervuren?
(Rires.) Pour le moment, je suis très heureux à Genève. Nous y disposons de moyens confortables qui nous permettent de développer un programme conséquent d’expositions temporaires, tout en bénéficiant également d’une très grande souplesse dans l’utilisation de ces moyens: liberté de recrutement de personnel, scientifique et de programmation culturelle.

"En Suisse, les échelles de décision très courtes permettent d’avancer rapidement."
Boris Wastiau
antrhopologue

Mais je ressens un attachement profond au Musée de Tervuren et à ses collections: je considère que le patrimoine qui y est conservé est aussi le mien. Une institution muséale unique au monde, pas seulement au niveau du Congo, mais de toute l’Afrique – du Cap au Caire, de l’archéologie au monde contemporain –, et qui embrasse toutes les disciplines.

Arrivant d’une Belgique fédérale, le système confédéré suisse s’est-il révélé plus simple ou compliqué?
Beaucoup plus simple. À partir de 2007, nous avons préparé le projet du nouveau musée pour ensuite débuter les constructions qui ont pris trois ans avant la réouverture l’an passé: rapide et efficace. À l’inverse, je suis arrivé à Tervuren en 1996, au moment où le projet d’agrandissement a été lancé. J’ai eu le temps d’y passer onze ans, d’arriver à Genève, d’y devenir directeur et d’être dans un nouveau musée… Et Tervuren est encore en travaux.

Au niveau ethnologique, observez-vous des similitudes entre Belges et Suisses?
Des traits communs existent, mais il s’agit de pays et de cultures dissemblables, notamment un fédéralisme très différent. En Belgique, il a été créé de toutes pièces: le pays se divise, se fédéralise progressivement. En Suisse, ce fédéralisme a démarré sous l’impulsion de trois cantons primitifs, il a grandi par adhésion couplée à un niveau de compétence cantonal sans commune mesure. Du point de vue de la politique culturelle, par exemple, la Confédération ne compte que trois musées nationaux, les autres sont gérés par les cantons et les municipalités.

Les échelles de décision très courtes permettent d’avancer rapidement.

Du reste, il faut se rappeler que la Suisse est un pays à très forte immigration, contrairement à ce qu’on croit souvent. Genève possède une population extrêmement cosmopolite, au sein de laquelle tous les pays du monde sont représentés, notamment du fait de la présence des Nations unies. 40% de la population genevoise résidente ne sont pas suisses, et entre 30 et 70% de celle-ci possèdent des ascendances qui ne sont pas toutes helvétiques. Et c’est ainsi depuis des siècles: Piaget, Calvin, huguenots français, étaient des immigrants.

À Genève, comme dans beaucoup d’autres cantons, existe une réelle ouverture aux personnes venant d’ailleurs: on n’hésite d’ailleurs pas à confier des postes de direction de musées importants à des étrangers, car c’est la compétence qui prime et pas l’appartenance à une population autochtone.

Vous travaillez avec des objets et du "matériel" humain puisque vous êtes en charge d’une équipe. Faites-vous de l’anthropologie en interne?
Dans les premières années de ma nomination, j’ai toujours clamé que je n’avais jamais vraiment su ce qu’avait été l’anthropologie avant d’avoir été nommé directeur. Cette expérience a profondément modifié ma vision de l’humain, à la fois en tant que personne et en tant que collectif. D’où mon enthousiasme à vouloir retourner sur le terrain en Afrique. Aujourd’hui, j’effectuerais un autre travail ethnographique: mon rapport aux personnes serait très différent.

Ce qui vous intéresse, derrière l’objet, c’est l’homme?
Dans ma perspective, les objets d’art sont des êtres humains comme les autres. Je suis un adepte d’une théorie anthropologique, celle d’Alfred Gell, qui démontre comment les objets qu’on peut définir d’art sont des humains putatifs, auxquels on attribue des qualités humaines, servant à gérer des relations, à imprimer des effets sur des personnes, à obtenir des réactions, à servir de médiateurs.

Dans les collections du musée genevois sourd votre intérêt pour l’histoire de la collecte des objets présentés…
Il s’agit d’un de mes sujets de prédilections. Je fus commissaire de l’expo "Exit Congo Museum" à Tervuren en 2000, première exposition critique dans ce musée, qui ouvrait une brèche dans la muraille et qui apportait un regard sans concession quant à la provenance des collections, la manière dont les objets sont parvenus jusqu’à nous. Je voulais répondre aux questions du public et aux critiques à ce musée qui ne parlait absolument pas, jusque-là, de l’histoire et de la provenance de l’objet. J’ai souhaité poursuivre ce travail à Genève en veillant à ce que chaque objet de la collection soit présenté avec une information précise quant à sa provenance, son itinéraire.

Il faut savoir que les Suisses figuraient dans le top 5 des populations étrangères dans le Congo de Léopold.

Vous venez d’être nommé professeur à l’Université de Genève. À vos yeux, s’agit-il d’une consécration?
Tout à fait. Le grand défi en tant que directeur de musée est de pouvoir conserver une activité scientifique. Mon objectif a toujours été d’intégrer le musée dans les réseaux académiques et de garantir la scientificité des approches.

Au niveau des musées ethnographiques d’Europe, la moitié est désormais dirigée par des managers, l’autre encore par des scientifiques. À mes yeux, il est primordial que la direction reste aux mains de scientifiques qui maîtrisent le contenu, possèdent une sensibilité aux questions de cultures, au contraire des managers qui viseront à faire du chiffre, des entrées et de la gestion. Nous sommes au service de la société, ce qui n’est pas le cas dans une perspective managériale et de maximisation des profits et du rendement des entrées. De manière plus personnelle, c’est aussi une façon pour moi de rendre hommage à mes professeurs, notamment feu Luc de Heusch.

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