La Clinique du jeu ou quand rien ne va plus

©Karoly Effenberger

Le Mondial de foot va mettre sous pression les parieurs sportifs. Une partie de ceux-ci souffrent d’une addiction aux jeux de hasard. À l’Hôpital Brugmann, la Clinique du jeu a pour mission de soigner ces malades d’un genre particulier.

 

L’endroit évoque un univers quasi champêtre alors qu’on se trouve au cœur de Bruxelles. Un petit pavillon à un étage se dresse au détour d’un chemin, au nord de ce véritable village que constitue le centre hospitalier universitaire Brugmann, à Laeken. C’est là qu’est logée la Clinique du jeu. Modestement, elle n’occupe qu’une petite partie de l’immeuble, qu’elle partage avec la Clinique du cannabis et deux ou trois autres. Dans les couloirs, on croise quelques personnes, dont une mère de famille et son adolescent de fils. Attention, la presse ne peut filmer ni interroger directement les patients car ceux-ci tiennent à leur anonymat. Normal, puisqu’ils viennent ici dans l’espoir – ou parfois l’obligation – de traiter une maladie souvent qualifiée de honteuse, l’addiction aux jeux de hasard.

Un tiers d’entre eux environ ont pris l’initiative de contacter la Clinique du jeu. les deux autres tiers s’y sont rendus soit forcés et contraints par l’intervention d’un juge, soit sous la pression de leur entourage, la plupart du temps leurs parents ou leur conjoint(e). Ils souffrent tous du même mal, s’adonner aux jeux de hasard et d’argent sans plus de contrôle, avec pour conséquence qu’ils y ont perdu beaucoup d’euros et avec le problème aggravant qu’ils ne savent plus s’arrêter.

©Karoly Effenberger

Ce sont tous des Alexeï Ivanovitch en puissance, allusion au personnage principal du "Joueur", ce court roman dans lequel l’écrivain russe Fiodor Dostoïevski décrit d’autant mieux les affres des accros à la roulette qu’il en était un lui-même… Mais ce sont des Ivanovitch qui ont envie de se faire soigner, et pour lesquels la petite équipe de Brugmann a mis au point des thérapies à entrées multiples.

Ils se caractérisent par une grande instantanéité entre la mise et le résultat, qui permet de remiser très rapidement, sans prendre de recul.
Mélanie Saeremans

Des jeunes aux spéculateurs

La clinique reçoit entre 300 et 400 patients par an, sur le mode ambulatoire. "De tous âges et de toutes classes sociales, souligne Mélanie Saeremans, psychologue clinicienne et coordinatrice du centre. Les plus jeunes ont 16 ans, les plus âgés plus de 80. Il y a cependant plus d’hommes que de femmes, mais le nombre de ces dernières croît depuis l’avènement des jeux en ligne, plus faciles d’accès. Nous recevons aussi des gens qui spéculent en bourse." Car quand elle est exercée sans garde-fous, la spéculation sur des valeurs à risque, ou sur les bitcoins, obéit aux mêmes mécanismes que les jeux les plus addictogènes que sont la roulette, le bingo et les machines à sous. "Ils se caractérisent par une grande instantanéité entre la mise et le résultat, qui permet de remiser très rapidement, sans prendre de recul, détaille Mélanie Saeremans. Ils partagent aussi le même genre de pensées, une représentation erronée du hasard et une même excitation, une même dépendance à certaines sensations."

50%
de rechute
Le taux de rechute avoisine les 50%.


Le jeu en soi n’a rien de condamnable. "Le jeu est un processus créatif, développe le professeur Xavier Noël, docteur en psychologie spécialisé dans les addictions. Il est inscrit dans la nature humaine comme une manière de découvrir et d’appréhender des éléments qui demeurent incertains. (…) Les animaux jouent quand ils sont jeunes, puis s’arrêtent à l’âge adulte. Les humains jouent toute leur vie. Les jeux leur permettent de faire fonctionner leur imagination et leur créativité. Ils ont une fonction très positive, aussi longtemps qu’ils ne sont pas détournés et mercantilisés."

Je pensais, à tort, que je pouvais gagner de l’argent en jouant et ainsi améliorer mon existence.
Une patiente


©Karoly Effenberger

Dès que de l’argent entre en jeu, le risque de dérapage pointe. "J’ai été accro dès la première fois, témoigne cette femme de 40 ans interviewée par la Commission des jeux de hasard. J’avais très peu de contact avec ma famille et encore moins de contacts sociaux en général. En raison de mes propres soucis, mais aussi de la solitude, le jeu était pour moi quelque chose de très tentant et donc, forcément, de dangereux. (…) Il m’est arrivé de rester assise là, dans un centre de paris, pendant quatorze heures d’affilée. Je pensais, à tort, que je pouvais gagner de l’argent en jouant et ainsi améliorer mon existence."

Autre témoignage, celui d’un homme de 29 ans, amateur de sport en général et de football en particulier: "Au début, je misais de petits montants, en librairie pour l’essentiel. Je payais en espèces et c’était plus facile pour moi de réaliser ce que je dépensais vraiment. Mais un jour, pour obtenir un bonus, j’ai créé un compte en ligne. Au début, là aussi, je ne misais que de petites sommes. Lorsque mon crédit a été épuisé, j’ai voulu me refaire et j’ai donc joué de plus en plus gros pour récupérer mes pertes. C’est là que cela a commencé à mal tourner."

On entreprend avec eux une série de démarches sociales et juridiques, afin de limiter les conséquences négatives.
Mélanie Saeremans


Une thérapie en étapes

Parmi les patients, certains ont perdu des centaines de milliers d’euros. Et beaucoup sont noyés sous les dettes. C’est le premier chantier qu’ouvre la clinique à leur arrivée. "S’ils sont surendettés, on va d’abord travailler avec le Service de médiation des dettes, afin de les mettre à l’abri, relève Saeremans. On entreprend avec eux une série de démarches sociales et juridiques, afin de limiter les conséquences négatives." Une mission menée en collaboration avec les services communaux de médiation, ainsi qu’avec diverses organisations d’aide spécialisées: Joueurs Anonymes, Centre d’appui au Service de médiation de dettes à Bruxelles, groupes de paroles, etc. Toutes démarches susceptibles d’aider les personnes à se reprendre, mais pas miraculeuses pour autant: les dettes ne s’effacent pas…

Un casino virtuel pour guérir les addicts aux jeux d'argent

La clinique peut ensuite engager un suivi psychothérapeutique personnalisé, en définissant des objectifs avec chaque personne. "Il faut savoir que les patients présentent une grande hétérogénéité clinique et que nombre d’entre eux souffrent de plusieurs troubles différents. Le jeu résulte d’ailleurs parfois pour eux d’une tentative d’autoguérison d’un autre trouble."

Les situations à risque peuvent être de divers ordres.
Mélanie Saeremans


Le psychothérapeute commence par sonder les motivations du patient et vérifier qu’il soit prêt à changer. Beaucoup d’entre eux sont dans le déni ou l’ambivalence et éprouvent des difficultés à se projeter dans l’avenir… Après ce premier travail sur soi, le patient est invité dans un deuxième temps à explorer les bénéfices qu’il retire du jeu. Une recherche qui s’avère délicate, car l’homme a tendance à dénier ce qu’il en retire: il faut donc chercher à identifier avec lui "les facteurs de maintien cachés", ces "mauvaises bonnes raisons" qui le poussent à jouer.

Troisième étape: identifier quelles sont les situations à risque pour le patient. "Elles peuvent être de divers ordres: je joue quand je touche mon salaire, ou quand je reçois une mauvaise nouvelle, quand mes enfants en garde alternée résident chez mon ex-conjoint(e), quand je me suis disputé avec mon partenaire, quand j’ai une grosse facture à payer… Et souvent, plusieurs de ces raisons déclenchantes se combinent entre elles."

Pour aider la personne à faire émerger les émotions qui l’habitent quand elle joue, la Clinique vient d’acquérir un module multimédia qui recrée en trois dimensions un environnement de casino: l’outil permet de la faire jouer virtuellement sur des machines à sous, sous l’observation du thérapeute. Le patient peut ainsi comprendre ce qui l’anime, puis se faire une idée de sa capacité à se réguler lui-même. Le module (photo) a été mis au point par une spin-off de l’Université d’Ottawa, In Virtuo. La Clinique du jeu est en train de le tester avec l’aide du professeur Xavier Noël. Pour les traitements, il devrait être opérationnel d’ici la fin de l’année.

Certains arrêtent le traitement, d’autres rechutent, puis reviennent…
Mélanie Saeremans

Une fois les situations à risque identifiées, le spécialiste s’attelle à définir, toujours en collaboration avec le joueur, une stratégie de résolution de problème. "L’objectif est d’améliorer les choses par rapport au risque identifié, poursuit la coordinatrice. Si c’est un problème conjugal, il faudra peut-être entamer une thérapie de couple; si c’est un souci lié au travail, traiter avec son employeur; si c’est lié à une situation de chômage, réorienter la personne vers un service d’aide à l’insertion professionnelle ou vers une formation. L’essentiel est de leur trouver un but."

Pour les jeunes, l’origine du problème et la stratégie diffèrent quelque peu. "Les jeunes qui s’adonnent aux paris sportifs ont souvent l’impression d’être compétents, ce qui les valorise, comme les valorise l’éventuel gain d’argent momentané. Cela leur donne un sentiment de puissance, alors que souvent ils ne sont guère mis en valeur dans leur famille et/ou à l’école. Dans leur cas, la thérapie aura pour objet de leur rendre confiance en eux après avoir analysé pourquoi ils occupent cette position dans leur famille ou à l’école."

Si la société ne parvient pas à fournir une perspective à la personne, il y a peu de chance qu’on lui permette de retrouver une qualité de vie.
Xavier Noël


50% de rechutes

La tâche est vaste, on le voit, et la mission difficile. À la clinique, on ne diffuse pas de statistiques sur les résultats obtenus à l’issue de ces thérapies, qui durent des mois et parfois des années. "L’objectif visé n’est pas nécessairement d’arrêter de jouer, mais de jouer différemment, explique Mélanie Saeremans, ou de régler des problèmes personnels. En cas de surendettement ou quand la personne subit d’autres addictions, la mission est souvent difficile, mais nous l’accompagnons alors vers un mieux-être. Certains arrêtent le traitement en cours de route, d’autres rechutent, puis reviennent, d’autres parviennent à changer de comportement."

De son côté, Xavier Noël, qui coordonne la recherche à la Clinique du jeu, se risque à donner un chiffre: "Le taux de rechute avoisine les 50%", dit-il. "N’oubliez pas non plus, ajoute-t-il, que, comme pour les drogués et les alcooliques, un certain nombre de joueurs parviennent à modifier leur comportement de jeu sans l’aide de professionnels." En aval donc.

 

 

©Karoly Effenberger

En nuançant quelque peu le point de vue de sa collègue, il établit aussi un lien entre addiction au jeu et situation socio-économique globale et personnelle. Exemple, lors de la crise financière de 2008-2010, on a décelé une augmentation de la population des joueurs à risque. "C’est entre autres lié à l’emploi (ou au non-emploi) de la personne, à son niveau de revenu et à son niveau de bonheur. Il faut avoir plusieurs activités de valeur conséquente pour y échapper."

Ce qu’après un temps de réflexion, il reformule ainsi: "Si la société ne parvient pas à fournir une perspective à la personne, avec des activités renforçantes, c’est-à-dire qui la valorisent, il y a peu de chance qu’on lui permette de retrouver une qualité de vie en l’absence de cette activité addictive qu’il a aimé jusqu’alors." Comme quoi, il s’agit au fond d’un jeu… de société.

Les profils du joueur

Les chercheurs spécialisés dans l’étude des troubles comportementaux distinguent trois profils types de joueurs addicts:

  • des personnes anxio-dépressives, qui présentent de grandes vulnérabilités psychosociales. Ce sont par exemple des personnes isolées, ou dont le pouvoir d’achat s’est brusquement dégradé. Elles se caractérisent par un tempérament anxieux, voire dépressif, et ayant une faible estime de soi;
  • des personnes impulsives et antisociales, qui n’hésitent pas à aller au contact et qui recherchent des sensations fortes;
  • des personnes qui ont déjà joué longtemps sans que cela pose problème, mais qui, à un moment donné, "dérapent", souvent suite à la survenance d’un événement négatif dans leur vie privée. En réaction, elles perdent soudain le contrôle dans leur rapport au jeu.
Une part des joueurs addicts présentent en effet des anomalies à la fois dans la structure et le fonctionnement du cerveau, assez proches de celles qu’on observe notamment chez les cocaïnomanes.
Xavier Noël

Cette dernière catégorie donne à penser que le risque menace au fond tout le monde. "Cela peut toucher des gens ne présentant pas de vulnérabilité particulière, certes, répond le professeur Xavier Noël, docteur en psychologie et chercheur FNRS, mais ayant tout de même marqué un appétit pour le jeu." Il ajoute que la prise en charge de ces personnes est généralement plus légère et les chances de réussite de la thérapie plus élevées et plus rapides.

"En recherche, ajoute-t-il, de récents travaux en neurosciences ont mis en évidence des points communs entre les addictions aux substances psycho-actives (drogues, alcool…) et celles aux jeux. Une part des joueurs addicts présentent en effet des anomalies à la fois dans la structure et le fonctionnement du cerveau, assez proches de celles qu’on observe notamment chez les cocaïnomanes." Cela ouvre un vaste chantier pour la recherche future, car "cela semble indiquer que le jeu addictif peut générer en soi une activité cérébrale spécifique sans ingestion de substances, mais uniquement à partir de l’expérience". Thésards, au boulot!

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